Une dictature fermée peut-elle organiser des Jeux ouverts? La violence des réactions chinoises contre les Tibétains sème le doute sur la stabilité du pays. Plongée dans des contradictions niées officiellement.
Il faut avoir le cerveau modelé par des années et des années de stalino-maoïsme pour pouvoir, tel le président Hu Jintao, lancer la flamme olympique à l’assaut du monde sans la moindre émotion apparente. Droit dans son costume d’apparatchik en chef. Malgré l’émoi planétaire suscité par la répression au Tibet.
Il faut avoir hurlé au loup avec Lin Piao lors de la révolution culturelle pour, tels les médias pékinois, pouvoir écrire que le dalaï-lama est «la griffe des forces internationales anti-chinoises», les moines tibétains «la lie du bouddhisme» et que les critiques étrangers ont une «mentalité sombre et méprisable». Cela fait vraiment longtemps que ce langage, courant dans les années cinquante et soixante, a disparu des relations internationales.
Il faut avoir été à l’école de la vulgate communiste chinoise et avoir l’ambition chevillée aux tripes pour, tel Zhang Yafei, membre du comité romand de la Chambre de commerce Suisse-Chine, pour commettre dans Le Temps une tribune d’un dogmatisme suranné qui a néanmoins l’avantage de nous livrer à l’insu de son auteur les vraies raisons de la grande peur des autorités chinoises.
La chose est suffisamment neuve pour que l’on prenne la peine de s’y arrêter. Zhang Yafei commence par préciser que le mot Chine est un géonyme, un concept géographique, comme le fut par exemple (c’est moi qui le dit!) la Suisse dans l’Ancien Régime, quand le fameux voyage en Suisse commençait par la Savoie et le Mont Blanc.
En plus de la Chine «concept géographique», l’auteur aurait pu parler de la Chine comme ancien et vaste Empire réunissant une grande diversité de peuples. Mais il se garde bien de le faire: pour un communiste chinois, sa Chine n’a jamais été, n’est pas, ne sera jamais un Empire. C’est un pays. Le Pays du Milieu. (Le même que nous nommons depuis Marco Polo l’Empire du Milieu!)
Où cela se corse, c’est quand Zhang Yafei commence à décrire le contenu humain de ce Pays du Milieu. En bon communiste partisan du socialisme réel inauguré par les Soviétiques, il reprend les catégories développées par Joseph Staline qui font que les individus appartiennent à une certaine nationalité tout en étant citoyens d’un Etat.
Pour faire entrer tout le monde dans une case appropriée car le bureaucrate ne craint rien tant que le vide, ces prétendus disciples de Karl Marx décrétèrent que sur le territoire de l’URSS, le fait d’être de religion juive était caractéristique de la nationalité juive. En Yougoslavie, Tito fit la même pirouette avec les Bosniaques islamisés qui se retrouvèrent un beau matin affublé d’une nationalité musulmane!
Selon Zhang Yafei (et avec lui probablement quelques centaines de millions de Chinois), la Chine compte 56 ethnies. Il précise: «Toutes ces ethnies nationales sont des Chinois à part entière, et pas seulement la race majoritaire Han». C’est intéressant: dans la même phrase, il aligne des critères ethniques, nationaux et raciaux en un méli-mélo assez génial qui nous renvoie aux grands débats européens de la deuxième moitié du XIXe siècle, quand il s’agissait de définir l’Etat-nation.
A l’époque nos casuistes se crêpaient le chignon pour tenter de théoriser un Etat unitaire (un territoire, une langue, un peuple) dans une Europe aussi bariolée que l’est la Chine d’aujourd’hui. Cela nous mena tout droit aux dérives nationalistes de l’entre-deux-guerres, au nazisme et à la destruction des Juifs d’Europe qui, quoi que l’on en dise, ne formaient pas un peuple, mais étaient des juifs allemands, polonais, hongrois, etc.
Est-ce à dire qu’actuellement les Chinois forment un peuple? Pour Zhang Yafei, cela ne fait aucun doute. Son passeport en témoigne. Par contre, c’est faire injure aux Tibétains de l’intérieur et de l’extérieur que de les traiter de Chinois. Il en va sans doute de même pour d’autres habitants de la Chine, qu’ils soient Mandchous ou Ouighours.
Ces distinctions fondées sur une communauté de culture, de langue, de religion, de tradition ou d’histoire politique sont communément admises. Elles ne sont pas anodines pour autant comme nous le constatons quotidiennement dans les dérives nationalistes européennes.
Il en va autrement — vu d’Europe bien sûr — sur un autre critère de distinction mis en avant par Zhang Yafei: «Ensuite, notre distinction se base sur l’origine ou l’endroit où nous sommes nés et vivons. Ainsi, il y a par exemple des Pékinois, des Shanghaiens ou des Cantonnais, etc.» Voilà qui complique singulièrement les choses!
Cet immense Empire du Milieu est non seulement soumis aux forces centrifuges d’origines «nationales», il est de surcroît tiré à hue et à dia par des problèmes «régionaux» (à chaque coup 100 ou 220 millions d’habitants) qui pour nous auraient une ampleur continentale. On saisit beaucoup mieux sous cet éclairage la vraie raison de la fermeté envers les Tibétains.
Le craquèlement, l’émiettement, le fractionnement de la Chine compte parmi les fantasmes les plus anciens de la conscience occidentale. La masse, l’immensité et la rigidité font peur. Le questionnement porte si jamais sur les raisons qui ont amené la direction chinoise à se lancer dans l’aventure des Jeux Olympiques, à se mettre ainsi en évidence, à prêter du même coup le flanc à la critique.
Je pense que c’est l’arrogance dictatoriale qui a prévalu, la conviction partagée par ces dirigeants qui n’ont jamais été combattants mais qui sont de purs produits du management socialiste qu’ils avaient le pays bien en main. Quel aveuglement!
Par la voie même qu’ils ont choisie, celle du développement économique, de la confrontation commerciale avec le reste du monde, celle de l’ouverture à toutes sortes de voyageurs, des touristes aux simples marchands ou aux étudiants, ils ont fait en sorte que la Chine s’est non seulement normalisée, elle s’est mondialisée en entrant dans la danse planétaire. Ce n’est pas la fermeture de quelques sites Internet qui va la couper du monde.
Il sera donc intéressant de voir si le pari chinois — organiser des Jeux ouverts dans une dictature fermée — tient la route. Mettons que le démarrage est incertain et le chemin cahoteux.
