Retour sur les racines idéologiques de Blocher, sur son irrespect fondamental de l’adversaire et son refus d’accepter les règles du jeu démocratique.
Depuis un peu plus de 150 ans qu’il existe, le Conseil fédéral fonctionne sur le mode collégial. Le système visait au départ à protéger les délicats équilibres d’un Etat-nation hétéroclite en voie de formation.
Il fut instauré après un demi-siècle de tumultes politiques qui, avec leurs coups d’Etats à répétition, leurs corps francs, leurs guerres civiles, nous paraîtraient aujourd’hui insupportables.
Même en laissant les conservateurs-catholiques (actuel PDC) battus militairement lors de la guerre du Sonderbund mariner dans l’opposition, la fameuse Suisse des radicaux fonctionna sur un mode collégial, avec une représentation équilibrée de la gauche, du centre et de la droite, des régions rurales ou industrielles.
Dans les années 1850-1870, le collège gouvernemental n’avait de monocolore que l’apparence, sa vie interne étant des plus animées, avec de fréquentes sautes d’humeur politique, mais dans le respect des règles du jeu.
Par la suite, l’élargissement de son assise aux catholiques, puis aux agrariens (actuelle UDC) et enfin aux socialistes créa un des piliers du désormais mythique Sonderfall Schweiz, de l’exception suisse, la gestion du pays par consensus politique sur une base proportionnelle.
Certains, dont je suis, ont estimé et estiment encore que ce consensus est source d’immobilisme, de blocages indus, et que de temps en temps une cure de système majoritaire portant au pouvoir une coalition de centre gauche ou de centre droite permettrait de faire avancer les choses.
Mais dans le respect de l’adversaire. Un respect qui suppose aussi le respect des administrés, de tous les administrés, moutons noirs compris. Nous n’en sommes tout de même plus à l’époque où les conflits politiques se réglaient par le bannissement et l’exil des dissidents.
Depuis qu’il est entré en politique (cela fait déjà une trentaine d’années!), Christoph Blocher n’a pas caché sa volonté de casser le consensus et de s’approprier le pouvoir, tout le pouvoir. Il est parvenu, avec une habileté consommée, à refonder le vieux parti agrarien en parti populiste dénué de morale politique, à en faire une machine électorale obéissant au doigt et à l’œil.
Comme tous les politiciens autoritaires, il a su s’entourer de quelques lieutenants — les Maurer, Fehr, Schlüer, Mörgeli et autres Bortoluzzi — qui lui doivent tout et répercutent urbi et orbi la parole du chef. Il est même en train de mettre en selle sa propre épouse qui joue les égéries sur les podiums électoraux de l’UDC.
A force de les entendre sur tous les tons dans tous les médias, une chose frappe, c’est leur irrespect fondamental de l’adversaire, leur refus d’accepter les règles du jeu démocratique, leur immoralité politique.
Dans l’expression de cet irrespect, un détail linguistique ne trompe pas, c’est le recours au langage animalier pour discréditer l’adversaire. Nous en sommes aujourd’hui aux moutons noirs, cela annonce de riches lendemains pour les sales cochons, les chiens enragés ou les serpents venimeux. Faut-il rappeler que ce langage vient directement des dictatures, des nazis et des staliniens?
La logique politique blochérienne (calquée sur la logique entrepreneuriale) exige une croissance continue, des résultats sans cesse meilleurs, tout recul étant vécu comme signe avant-coureur d’une défaite à venir.
A ce jour, depuis que Blocher s’est emparé de son appareil, l’UDC a progressé avec constance et régularité: de moins de 10% en 1975, elle a atteint 26,7% en 2003, aux dernières élections nationales. Or il faut aller plus loin, plus haut. Cela explique l’intensité de la campagne actuelle, car le seuil atteint est si élevé que désormais le gain de chaque point exige de la sueur et des larmes. Espérons, sans jouer les prophètes de malheur, que le sang nous sera épargné.
En entrant au Conseil fédéral, Blocher ne pouvait pas ignorer que sa carrière politique était en principe à son apogée. Il ne pouvait ignorer que son appétit de pouvoir devrait se satisfaire de ce poste ingrat singulièrement dépourvu de pouvoir en raison même de la nature de l’Etat fédéral suisse.
Paradoxalement, s’il avait choisi la voie européenne, il eût pu dégager un terrain plus vaste pour son ambition. Mais replié sur une Suisse transformée en mini-Etat à la monégasque à l’aune de la mondialisation, il ne peut aller plus haut.
Et à l’image de ce qu’il est en son château de Rhäzuns calé sur un rocher surplombant les flots tumultueux du Rhin postérieur, il ne peut que vaquer à ses affaires domestiques. Ayant fait le tour de la police et de la justice sans avoir pu inscrire sa marque sur des institutions blindées tip top par des décennies de fonctionnement démocratique, il lorgne du côté du département de l’Intérieur en espérant y trouver un exutoire à sa fringale. Qui y croit vraiment?
J’ai montré, dans un essai que m’a inspiré son ascension politique, que le personnage, tout en recourant à un populisme très contemporain, de type berlusconien quant à l’usage des médias, de sa fortune personnelle et de son absence de morale, était ancré dans un autre temps. Sa vision de l’Etat, du rapport entre les gens, vient directement d’un théoricien de l’extrême droite corporatiste aujourd’hui tombé dans l’oubli, Gonzague de Reynold.
Ayant connu une certaine vogue dans l’entre-deux-guerres, Reynold était un fan de Salazar. Pour lui, le peuple était par définition immature. Il devait être gouverné de manière autoritaire par un pouvoir soutenu par la banque, le commerce et l’industrie. Des syndicats maison (appuyés par d’autres institutions, comme l’Eglise catholique) se chargeaient de transmettre à la base les décisions qu’une presse muselée ne pouvait commenter.
Le bon fonctionnement de l’ensemble était contrôlé par une police politique, la PIDE, dont le souvenir glace encore le sang des survivants de cette sinistre époque. Dans un fort beau roman, l’écrivain alémanique Pascal Mercier vient de l’évoquer.
Gonzague de Reynold était un intellectuel, pas un homme d’affaires ni un politicien. A la fin des années 1930, sa proximité avec le pouvoir politique lui monta à la tête et il en vint à envisager de faire un coup d’Etat pour imposer ses idées. Il se croyait évidemment plus suisse que les Suisses alors qu’il n’était, dans sa manière d’être, que «unschweizerisch», antisuisse, car profondément antidémocrate. Reynold fut, à ma connaissance, la seule personnalité de ce pays à oser envisager un coup d’Etat pour prendre le pouvoir.
Dans son fonctionnement politique, Christoph Blocher se révèle de jour en jour le vrai parangon de l’anti Suisse. Son manque de scrupules, son intime conviction d’avoir raison seul contre tous sont de plus en plus inquiétants.
On a pu penser que vu son âge (67 ans le 11 octobre prochain), il ferait un petit tour au Conseil fédéral et s’en irait. Erreur! Cet homme à l’appétit de pouvoir démesuré ne s’en ira pas de son plein gré. N’oublions pas que le maréchal Pétain, arrivé au pouvoir à 84 ans, l’a conservé pendant cinq ans!
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Gérard Delaloye est l’auteur de «Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher» que vous pouvez commander ici.
