Que ce soit un rond point, une autoroute ou une ligne de tram, le moindre aménagement en Suisse dure des lustres. Et coûte une fortune.
Quarante sept ans de planification et treize ans de travaux pour construire 3,5 km d’autoroute. Le contournement bâlois «Nordtangente», inauguré le 9 juin dernier, aura battu des records de lenteur… et de prix: à 1,5 milliard de francs, il est le tronçon le plus cher jamais construit en Suisse, et sans doute au monde. Ses travaux auront progressé à la vitesse d’un millionième de kilomètre à l’heure.
Incroyablement coûteux et interminablement lents: bienvenue dans le monde hallucinant des travaux publics helvétiques. En fait, chaque chantier, grand ou petit, peut servir d’exemple. Il y a plus de 30 ans que la cathédrale de Lausanne est en rénovation, alors qu’il avait suffi de 65 ans à nos ancêtres pour en achever la construction, au XIIIè siècle. Le moindre rond-point, comme celui de Chailly à Lausanne, nécessite un an et demi de travaux, sans parler de la planification préalable, et un budget pouvant atteindre un demi-million de francs, soit le prix d’une petite maison.
«Les travaux demandent beaucoup de temps et d’argent parce que nous suivons très strictement une législation complexe», explique André-Gilles Dumont, professeur à l’Institut des Infrastructures, des Ressources et de l’Environnement de l’EPFL. «Les oppositions sont traitées avec sérieux, ce qui rallonge les phases de consultation», renchérit Claude Ruey, président du Parti Libéral Suisse.
Et il y a, bien sûr, la «recourite», dénoncée à de nombreuses reprises notamment par L’Hebdo: des particuliers, mais aussi des lobbys ou des entreprises qui utilisent les droits de recours à des fins idéologiques ou pour défendre des intérêts personnels, et ralentissent les procédures, au point parfois de faire capoter des projets (comme le célèbre stade zurichois). La légendaire recherche de consensus par voie démocratique et la considération systématique de tous les avis constipent tous les projets. Dans d’autres pays européens, certains travaux sont déclarés d’utilité publique et les oppositions sont automatiquement balayées.
A Genève, il faudra 5 ans pour réaliser une nouvelle ligne de tram de 9 km vers Meyrin, alors que Lyon n’a eu besoin que de 2 ans pour construire ses deux nouvelles lignes T1 et T2, totalisant plus de 24 km en plein centre-ville. Ailleurs, on construit donc beaucoup plus vite. Au niveau de l’exécution des travaux, Serge Oesch, directeur du Secrétariat romand de la Société suisse des entrepreneurs, ne croit pas à une lenteur spécialement helvétique des entreprises de construction, d’autant que les marchés se sont ouverts à la concurrence étrangère. «Il y a bien sûr le célèbre perfectionnisme helvétique qui ralentit tout, reconnaît André-Gilles Dumont. On se contente rarement de la solution la moins chère et la plus rapide, et les ouvrages deviennent vite très complexes.» La situation pourrait s’améliorer grâce à la nouvelle génération politique qui considère la rapidité d’exécution dans l’attribution des mandats, et l’on commence à voir des chantiers tournant 24h/24h.
En attendant, l’effort est mis sur la communication, afin d’expliquer les raisons des difficultés, l’organisation et le déroulement des chantiers. En ce sens, l’interminable chantier du tunnel de Glion fut exemplaire: tout le monde a été mis au courant quotidiennement du moindre problème technique. Ce qui a peut-être consolé les automobilistes dans les bouchons mais n’a, en rien, accéléré son interminable rénovation.
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Diagnostic: des travaux interminables et hors de prix.
Responsables: le perfectionnisme helvétique, les interminables procédures consultatives, la tolérance du politique et l’habitude de la population.
Solutions: définir des travaux d’utilité publique qui limitent les droits d’opposition, exiger des délais plus courts, quitte à lâcher parfois un peu du légendaire perfectionnisme, notamment en matière d’aménagement urbain léger.
