Popularisée par la techno, la «pilule d’amour» trouve depuis quelques années moins d’adeptes en soirée. Mais ses propriétés thérapeutiques éveillent l’intérêt des scientifiques, notamment en Suisse.
Le mouvement techno a popularisé l’ecstasy – une petite pilule amère appelée scientifiquement méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA) – auprès de la jeunesse hédoniste des années 90, en raison de ses effets psychédéliques. Elle traverse depuis les mêmes aléas que ce genre musical, dont l’audience a reculé face au hip-hop et au rock.
Même au sein de la scène club pure et dure, la cocaïne et le GHB remplacent désormais de plus en plus l’ecstasy au menu des fêtards. «L’ecstasy en comprimés, c’est devenu complètement ringard, résume Alberto, noctambule lausannois patenté. Tout au plus mélange-t-on du MDMA en poudre à une boisson.» Le Prevtech (une association de prévention lausannoise) confirme la tendance à la baisse: «La cocaïne a désormais supplanté l’ecstasy de très loin, constate la responsable Alexandra Rubin. Les organisateurs de soirées observent comme nous ce phénomène.»
En baisse dans les clubs, l’ecstasy s’offre cependant un retour en gloire inattendu dans les laboratoires et les hôpitaux. En 2005, les chercheurs ont commencé à s’intéresser de près à ses vertus curatives. La MDMA pourrait en effet se révéler thérapeutique dans le cadre de psychothérapies de victimes de graves traumatismes. Mieux, la molécule pourrait aussi servir de traitement contre la maladie de Parkinson.
Du coup, dans le cadre de nouvelles recherches en Suisse, on s’intéresse aux effets de la prise à long terme de MDMA, encore peu scrutés. A Zurich, les cobayes humains se sont pressés aux portes de la Clinique psychiatrique de l’université, qui a fait appel à des volontaires pour observer les effets de la consommation d’ecstasy sur le cerveau humain.
Sur les quelque 400 inscrits, seuls quarante ont été soigneusement sélectionnés, en collaboration avec des associations de prévention. «Au contraire de ce que la presse a précédemment annoncé, nous ne distribuerons aucune pilule à nos cobayes, nos observations seront uniquement d’ordre indirect», tient à préciser d’emblée Felix Hasler, l’un des trois chargés de recherche.
Le programme a déterminé un protocole d’analyse par émission tomographique de positron, un type de scanner par radiations qui met en évidence les afflux de sérotonine dans le cerveau. Selon la quantité de sérotonine produite par le cerveau, les scientifiques peuvent analyser d’éventuels dommages cérébraux. Les volontaires sont divisés en trois groupes distincts: les adeptes réguliers, qui ont consommé plus de cent comprimés d’ecstasy dans leur vie, les anciens consommateurs, et enfin les individus «clean».
Cette méthode empirique permettra peut-être de démentir les rumeurs qui entourent cette substance. La papesse de l’audiovisuel américain Oprah Winfrey avait ainsi montré en 2001, à des millions de téléspectateurs médusés, l’image d’un cerveau criblé de trous dans un talk-show intitulé «Ce que les parents devraient savoir sur l’ecstasy». «On avait colorisé artificiellement cette image qui était morphologiquement complètement farfelue, commente Felix Hasler. Il s’agissait d’une manipulation.»
Un an plus tard, une communication du neurologue George Ricaurte confirmait les inquiétudes dans la revue Science en disant que trois doses d’ecstasy, l’équivalent de ce qu’avale un raver moyen en un week-end de fête, suffisaient à provoquer des carences en dopamine chez les singes, entraînant la maladie de Parkinson. «Jusqu’à présent, aucune étude sur l’être humain n’a démontré de tels risques. Toute cette campagne me paraît instrumentalisée pour des motifs politiques, comme si l’on tenait absolument à ce que l’ecstasy soit neurotoxique», s’étonne Felix Hasler.
Premiers à s’intéresser aux fonctions thérapeutiques de la substance, les Américains ont lancé des programmes de traitement de vétérans de guerres en Afghanistan et en Irak par le biais de l’ecstasy. De même, les victimes de viols qui revivent l’épisode douloureux qu’elles ont traversé trouvent un soulagement dans la prise de la pilule en psychothérapie. «En exacerbant les émotions et les capacités sensorielles, la MDMA permet aux patients de regarder l’épisode traumatisants sans peur, et d’en parler plus aisément», détaille le chercheur.
En Suisse, un psychiatre de Biberist (SO), Peter Oehen, administre actuellement des doses de MDMA à un groupe de douze personnes qui souffrent de troubles post-traumatiques, en alternance avec des placébos, afin d’analyser les bénéfices de la substance psychédélique. D’autres études à l’étranger montreraient quant à elles d’intéressants résultats pour contrer l’évolution de la maladie de Parkinson.
A défaut d’une rédemption complète, l’ecstasy est en passe de retrouver sa fonction d’origine. Brevetée par la firme pharmaceutique Merck en 1912 avant de tomber dans l’oubli, la molécule a été redécouverte par le psychiatre américain Alexander Shulgin en 1968. Ce dernier l’a employée avec un certain succès comme stabilisateur d’humeur à l’attention des polytraumatisés. Les propriétés récréatives de la substance et sa mise à l’index sur la liste des stupéfiants l’ont ensuite écartée de son objectif initial pour l’emmener vers une destinée plus sulfureuse.
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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo du 15 février 2007.
