Avec son attaque contre la fiscalité suisse, le porte-parole de Ségolène Royal est venu interrompre le ronron des voeux confédéraux. Et souligner malgré lui que le sens des priorités politiques était un art qui semblait se perdre sous la coupole.
Ce qui s’appelle pisser dans le champagne. En menaçant, au tournant de la nouvelle année, la Suisse des pires représailles, invoquant même le blocus, en son temps, du général de Gaulle contre Monaco, et promettant une coalition internationale de «grands pays» contre le petit paradis fiscal helvétique, le député socialiste français Arnaud Montebourg, porte-parole de la Ségolène que l’on sait, est venu refroidir le bel enthousiasme des cérémonies de bons vœux confédéraux.
Rappelant ainsi, émoustillé par le déménagement précipité de Johnny à Gstaad, que cette guerre contre une fiscalité suisse jugée déloyale et contraires aux traités internationaux sera probablement dans les années, voire les mois à venir, le dossier politique le plus délicat à manier pour Berne. Le bras de fer est programmé avec l’Union européenne.
Mais la Suisse officielle, à l’heure des petits fours et autres discours calibrés au bout de la nuit sylvestre, fait semblant de ne pas s’en préoccuper, mettant au rang de ses priorités des micro-stratégies électorales et des combats de nains sous coupole verrouillée.
Ainsi, coiffé d’une chapka franchement soviétique, Christoph Blocher, au dessus de brouillard à l’Uetliberg, s’est-il auto-congratulé d’avoir mis fin à la politique «destructrice des années 90», vous savez, cette politique qui s’acharnait à tisser des liens durables avec tous ces machins (EEE, UE, OTAN, ONU) «au détriment des valeurs nationales: neutralité, indépendance et autodétermination».
Quant à notre pimpante et pétillante présidente Calmy-Rey, elle se l’est jouée à la Ségolène, justement, mais dans ce qu’elle a de pire, en revendiquant un rôle de «médiatrice à l’écoute des Suissesses et des Suisses, de leurs peines, leurs soucis, leurs espoirs». Joli, on écrase une larme, et on passe à autre chose: la boîte à suggestions et le bureau des pleurs n’ont jamais constitué une politique gouvernementale.
Couchepin, lui, a terminé l’année avec la pratique intensive de son sport préféré: défendre les intérêts de ses petits copains assureurs, en disant pis que pendre de la caisse unique. Avec d’autant plus d’enthousiasme et de bonne humeur que pour son autre marotte — le relèvement de l’âge de la retraite –, il peut désormais compter sur Moritz Leuenberger.
Le socialiste s’est en effet offert un petit frisson un peu gratuit en se mettant une fois de plus son parti à dos après avoir décrété que le tabou de l’âge de la retraite n’en n’était plus un. Consensus très large et très mou en vue.
Les partis, eux, ne songent qu’à une chose: les élections d’octobre 2007, et musclent leurs états-majors de campagne, même si pour l’heure les sondage annoncent un morne statu quo.
L’UDC a tiré la première avec un slogan, qui, comme la chapka du chef, fleure bon le patriotisme impérial: «Ma Maison — notre Suisse». Et un programme qui entend, outre la lutte contre la criminalité et l’émigration, ces prétendus siamois, «réduire la pression fiscale».
Voilà qui ne va certainement pas calmer le sieur Montebourg. Lequel se taille un beau succès dans les états majors politiques et la presse suisse: l’indignation générale que déclenchent les attaques du trublion royaliste, qualifié par le quotidien 24 Heures d’«adolescent un peu excité», et les dénégations vertueuses ou hautaines, comme celles de Charles Favre («nous sommes souverains!») accréditerait la thèse qu’il y a effectivement comme un problème.
C’est en tout cas l’avis du conseiller national zurichois Andreas Gross, certes socialiste, qui rappelle que l’Europe ne peut pas accepter «l’existence au milieu du continent d’un petit pays» dont la politique fiscale «est une invitation permanente pour les riches citoyens européens à tricher avec leur fisc».
Et de relever ce paradoxe: les dernières votations populaires (sur le milliard, la libre circulation, etc.) ont marqué un net rapprochement avec l’UE, tandis que le dernier rapport du Conseil fédéral, qui vient tout juste d’être remis au parlement, se montre critique comme jamais envers Bruxelles. Et que ce n’est peut-être pas là la meilleure façon de préserver nos intérêts nationaux face au grand voisin.
Certes, il s’est tout de même trouvé un quotidien alémanique pour rappeler perfidement que, malgré ses côtés poil à gratter et prurit agaçant, Arnaud Montebourg, par ses révélations et ses attaques, avait largement contribué à la chute d’Alain Juppé.
Alors, «Ma Maison — Notre Suisse» en danger? Il ne serait peut-être pas complètement suicidaire d’entrouvrir parfois les volets et d’écarter un peu les géraniums.
