C’est de Bucarest que Gérard Delaloye écrit cette première chronique de l’année 2007, au moment où le pays rejoint l’Union européenne — alors que la majorité de sa population pense encore que le communisme est une bonne solution…
Enfin solidement ancrés du bon côté! Ce sont de profonds soupirs de satisfaction qui jaillissent des poitrines roumaines chaque fois que l’on parle de l’entrée du pays dans l’Union européenne. Un soulagement d’autant plus grand que les Roumains ont souvent le sentiment d’avoir été prétérités par l’histoire. Le victimisme est une denrée des plus courantes sur les rives du Danube inférieur.
Pour l’occasion, le président Traian Băsescu (plus de 60% d’opinions favorables après deux années de pouvoir) s’est fort habilement arrangé pour revêtir son pays des habits du dimanche.
Au printemps dernier, il nommait une commission d’historiens (genre commission Bergier chez nous, mais sans les experts étrangers) pour enquêter sur les années communistes (1945-1989) du pays et faire l’inventaire des responsabilités de chacun. Tombé le 18 décembre dernier, le rapport des historiens permit au président de prononcer devant les Chambres réunies et quelques invités de choix, dont Lech Walesa, un discours retentissant déclarant le régime communiste illégitime et criminel.
Comme le parti communiste est interdit depuis la chute de Ceauşescu, la condamnation de l’ancien régime est donc totale. Sans que cela semble créer de graves problèmes de conscience aux ex-quatre millions de communistes que comptait encore le pays le 21 décembre 1989! Sic transit gloria mundi…
Faut-il préciser que pour l’essentiel ces communistes d’autrefois sont encore aux commandes des partis et des administrations? Si certains, tels le président Băsescu ont réussi leur reconversion, d’autres pleurent encore ouvertement le passé. Mais arc-boutés sur une posture ultranationaliste, cherchant à flatter de loin les Le Pen, Haider ou Blocher, ils ont leur avenir derrière eux, même si apparemment une forte proportion de la population semble les approuver.
En effet, un sondage publié le jour où les historiens rendaient leurs conclusions faisait apparaître que 53% des Roumains pensent que le communisme est une bonne solution pour la société. Consultés sur le respect qu’ils vouent à leurs institutions, ces mêmes Roumains portent aux nues (plus de 80% de cote d’amour!) l’armée et l’Eglise orthodoxe, qui n’ont ni l’une ni l’autre effectué leur aggiornamento et sont encore solidement encadrées par des gens nommés à l’époque de la dictature. Malaise.
Comme la plupart des anciens pays satellites de Moscou, la Roumanie fonctionne à deux vitesses. Ou, mettons, qu’elle est formée de deux sociétés juxtaposées qui se côtoient sans se mêler: villes et campagnes, ruraux et citadins, «localisés» et «globalisés».
Suite à l’effondrement des régimes communistes et la transformation des kolkhozes en entreprises agricoles capitalistes, les paysans ont perdu un statut très privilégié qui leur assurait, en échange de prestations minimes, non seulement un salaire décent et des retraites, mais l’accès aux soins médicaux et à l’éducation.
Dix-sept ans après le changement de régime, les ruraux, loin de se relever, s’appauvrissent de jour en jour et ne survivent que par l’émigration: un dixième de la population travaille à l’étranger, surtout en Italie et en Espagne pour les non-qualifiés, et envoie des mandats au pays.
Dans les villes par contre, la société marchande, après de longues années de mise en route, a pris le dessus. Une frénésie consommatrice fait tourner à plein rendement de dix à quatorze heures par jours d’innombrables supermarchés nommés Carrefour, Auchan, Metro, etc.
Cette Roumanie qui consomme en dépensant sans compter est celle qui tient le pouvoir et aspire à le transformer pour donner les vraies impulsions réformatrices que la bureaucratie ex-communiste parvient encore à bloquer.
C’est celle qui se reconnaît dans l’action du président Băsescu, un homme qui a su se rendre populaire en parlant vrai sans négliger une petite touche de populisme. Et en ne cachant pas l’étendue des dégâts et de son impuissance: il y a quelques jours ne confiait-il pas à un journaliste de télé qu’il demandait en vain depuis six mois qu’on lui communique les conditions dans lesquelles le pétrole avait été privatisé? Or l’enjeu est vital : pour une grande partie de son approvisionnement, la Roumanie dépend aussi de Moscou.
C’est ce pays plein de vitalité mais bourré de contradictions qui entre aujourd’hui dans l’Europe. Comme les autres adhérents récents, il est surtout demandeur: de stabilité, de compréhension, d’aide, de crédits. Contrairement à d’autres, il n’a aucun doute sur son identité et se rangera avec décision du côté de ceux pour qui l’Etat-nation est encore le nec plus ultra de l’existence collective. Il y a donc peu de chances qu’il apporte des contributions au débat sur l’avenir des Etats-nations.
Mais l’Europe risque fort de lui poser des problèmes à moyen terme, car c’est de Bruxelles que viendront inévitablement des remises en cause que les mentalités roumaines ne sont pas encore prêtes à prendre vraiment en compte. Comme, par exemple, le respect réel (pas seulement formel) des minorités qu’elles soient nationales, culturelles ou sexuelles.
