Ils concilient leurs cours avec la gestion d’une petite société, apprenant au passage comment tenir des comptes, gérer du personnel et honorer des commandes. Comment font-ils?
Assis dans l’auditoire, il consulte discrètement ses e-mails sur son laptop. Il griffonne quelques idées pour sa nouvelle campagne de marketing et, sitôt le cours fini, il sort son mobile pour écouter ses messages. Plus tard, il devra passer à l’usine pour s’assurer que la nouvelle collection est bien arrivée. Mais il faudra aussi trouver le temps de se rendre à la bibliothèque. Les examens ne sont que dans deux semaines, après tout.
Etudiant et entrepreneur: l’association est connue dans les domaines comme la biotechnologie ou l’informatique, où les jeunes chercheurs lancent leur start-up comme ils changent de blouse blanche. Elle l’est moins dans les sciences humaines, a priori peu porteuses d’innovations commercialisables.
Et pourtant, ici aussi, les étudiants savent mettre en valeur ce qu’ils ont appris dans les salles de cours. «Ces jeunes entrepreneurs ont bien compris l’esprit des études: ils ont identifié une niche porteuse dans leur domaine de savoir et l’exploitent», dit André Hurst, recteur de l’Université de Genève (interrogé avant sa démission, ndlr).
Vu Vuong Dinh, 25 ans, s’est ainsi servi de ses études en marketing à l’Université de Lausanne pour mettre sur pied une stratégie de promotion pour son label de disques Unleashed Records. Quant à Jean-Edouard Dousse, 25 ans, patron de la marque d’habits Homeclothing, il s’appuie sur ses études d’anglais pour promouvoir ses produits «puisque toute la communication se fait dans cette langue».
Le lien avec les études n’est cependant pas absolu. Vêtements, musique, communication, les domaines choisis reflètent souvent les loisirs et les hobbies de ces jeunes entrepreneurs.
Lorsqu’on a 20 ans, on ne réfléchit en effet pas comme un entrepreneur «adulte». Les choix sont guidés avant tout par la passion, les besoins du marché passant en second plan. C’est ce que Erkko Autio, professeur à l’Université de Lausanne et spécialiste de l’entrepreneurship, appelle les motivations «intrinsèques», par opposition aux motivations «externes».
Dans le premier cas, l’entrepreneur voit sa société comme «un choix de vie, il l’appréhende avec un regard passionné». Dans le second, il ne fait que répondre à une opportunité qu’il a décelée sur le marché, explique le professeur. Conséquence: les étudiants entrepreneurs sont rares à considérer leur firme comme une véritable option de carrière.
«Ils ne sont pas plus de 10 à 15% à vouloir en faire leur métier», estime Erkko Autio. Les difficultés sont trop grandes: l’étudiant entrepreneur ne dispose ni d’une expérience du monde du travail ni d’un réseau de contacts. Il lui arrive ainsi fréquemment de jeter l’éponge et d’opter pour un emploi en entreprise, une fois sa licence en poche. «Il aura alors fait le chemin inverse de la plupart des entrepreneurs», souligne le professeur.
Pourtant, il vaut la peine de tenter de surmonter ces difficultés, car créer son entreprise alors qu’on est encore aux études présente de nombreux avantages.
«Ces jeunes sont à un moment idéal de leur vie pour devenir entrepreneurs», affirme Hans-Ulrich Pestalozzi, qui dirige l’Institut Valeurs et esprit d’entreprise (IVE). Doté de fonds privés, cet institut propose aux apprentis patrons des workshops pour se familiariser avec la gestion d’une société.
«Il s’agit de réveilleur leur esprit d’entrepreneur», explique Hans-Ulrich Pestalozzi. L’institut propose également des stages en entreprise, au niveau managérial, ainsi que des séances de coaching pour les candidats à la création d’une firme.
«Les étudiants sont prêts à prendre des risques car ils n’ont pas d’obligations familiales ou professionnelles», poursuit Hans-Ulrich Pestalozzi. Selon lui, il faut «multiplier les expériences professionnelles jusqu’à l’âge de 32 ans».
Au bout du compte, même si le jeune entrepreneur fait faillite, il aura acquis une maturité et une expérience qui lui serviront plus tard dans sa carrière, ajoute le directeur de l’IVE. «Sachant que plus de 80% des étudiants exercent une activité lucrative en marge de leurs études, selon une enquête du département de sociologie de l’Université de Genève, autant que ce soit dans leur propre entreprise», renchérit le recteur André Hurst.
Et les solutions existent pour compenser le manque de temps et d’argent auquel sont confrontés la plupart des étudiants entrepreneurs. L’internet représente un outil important à cet égard. Il permet au jeune patron de limiter ses frais de promotion, de présenter ses produits et d’entrer rapidement en contact avec ses clients.
Yann-Eric Dizerens, 22 ans, qui a fondé la maison de disques Blue Mind Music en parallèle à ses études en sciences de l’éducation, reconnaît l’importance d’internet dans son travail: «Nous n’avons pas de locaux, nous travaillons depuis notre domicile en réseau. Ce sont là des économies financières considérables.»
Insérés dans le milieu universitaire, les étudiants ont par ailleurs accès à toute une série d’organismes qui peuvent les aider à lancer leur entreprise. Outre l’IVE mentionné plus haut, le Venturelab, une initiative de l’Office fédéral de la formation professionnelle (OFFT), organise des cours gratuits d’entrepreneurship, axés sur la comptabilité ou la finance et donnés dans le cadre de l’université. Avec ces multiples possibilités, les entrepreneurs en herbe ne sont pas près de délaisser les salles de cours.
Portraits.
Le marketing-choc
David Löscher, Mathias Gerber et Mathias Tanner ont eu l’idée au beau milieu d’un cours: pourquoi ne pas lancer leur propre agence de communication? Pour ces trois étudiants en journalisme à l’Université de Fribourg, il s’agissait de mettre en pratique des études un peu trop théoriques.
Gorilla Communications voit alors le jour, spécialiée dans les actions de marketing-choc et la publicité alternative. «Nous fournissons un maximum de visibilité avec un minimum de coûts à nos clients», explique Mathias Tanner.
Primés en janvier par l’Institut Valeurs et esprit d’entreprise (IVE), les trois jeunes gens disent être dans une «phase-pilote». Leur businessplan est prêt et ils commencent à recevoir les premières commandes de clients, mais ils n’ont pas encore expérimenté les «tracasseries administratives qui accompagnant inévitablement la fondation d’une PME».
Ils ne savent pas encore où cette expérience va les mener. «On a deux ans pour y réfléchir jusqu’à la fin de nos études», résume Mathias Tanner.
Le découvreur de talents
Yann-Eric Dizerens, 22 ans et étudiant en sciences de l’éducation à l’Université de Genève, a fondé en 2002 sa propre maison de disques, Blue Mind Music, spécialisée dans la découverte de jeunes talents.
A l’origine, ce passionné de musique souhaitait uniquement aider une amie à sortir un album. Mais le projet a vite pris de l’ampleur et, aujourd’hui, Blue Mind Music collabore avec une trentaine d’artistes. Il ne réalise pas encore de bénéfices, tout l’argent étant réinvesti dans la promotion des groupes.
«Le budget d’un concert peut s’élever à 10’000 ou 15’000 francs suivant les groupes.» Le jeune entrepreneur gère donc son label en grande partie seul. «Je ne m’arrête jamais, même pendant les vacances. Ce n’est pas toujours évident, d’autant plus que je n’ai pas, à la base, une formation commerciale. J’apprends tout sur le tas.»
Ses études ont fini par en pâtir. «J’ai un peu ralenti la cadence et consacre environ 20% de mon temps à Blue Mind Music. Souvent je dois confier du travail à des free-lance.» Pour financer le lancement de son entreprise, Yann-Eric a pioché dans ses économies. Il a également reçu un coup de pouce du Fonds Jeunesse. «Mon but n’est pas lucratif, c’est avant tout une passion. Le jour où cela me coûtera trop cher, j’arrêterai sans états d’âme.»
Le DJ économiste
«Mon secret? L’organisation.» Jeune entrepreneur d’origine vietnamienne, Vu Vuong Dinh, alias DJ Koris, planifie soigneusement ses journées. Une discipline qu’il a apprise lors de ses études, qu’il conciliait avec une carrière de DJ et la création d’un label, Unleashed Records.
«J’ai lancé ce projet en 2003 pendant ma deuxième année d’études en HEC à Lausanne. Ma boîte occupait alors 40% de mon temps. Parfois plus.»
La première année, il réalise un chiffre d’affaires de 90’000 francs. Aujourd’hui, la gestion de sa maison de disques est devenu un emploi à plein temps. «Je me consacre uniquement à ma boîte et compte bien étendre la notoriété de mon label au niveau international dans les trois ans à venir.»
Complètement autodidacte, ce jeune homme de 25 ans a su tirer profit de ses quatre années d’études commerciales. «Pour réussir, il est important de nouer des contacts et aussi de faire sa promotion. Je participe à des conventions de musique, comme récemment à Amsterdam, afin de faire connaître à d’autres professionnels mes productions et mon label.»
Snowboard et littérature anglaise
Un jour de 2003, Jean-Edouard Dousse, âgé de 25 ans, décide de réunir ses deux passions: le snowboard et les vêtements. L’étudiant en sport et littérature anglaise à l’Université de Lausanne lance alors sa propre marque de streetwear, Homeclothing, avec son frère et un ami.
Un succès puisque les ventes de la première collection s’élèvent à quelque 100’000 francs. Pour jongler entre cours et rendez-vous professionnels, le laptop représente le compagnon idéal, alors que «le portable joue le rôle de secrétaire et prend les messages».
L’internet aussi est indispensable: «Je vis à Lausanne, tandis que mon frère est resté à Fribourg. Quant au troisième associé, il se trouve au Canada!»
L’étudiant espère pouvoir se consacrer entièrement à l’entreprise dès la fin de ses études. En attendant, il peut compter sur des aides externes. «Je fais appel à d’autres personnes pour l’organisations des ventes. Nous avons également une fiduciaire pour la gestion de nos comptes et des spécialistes de la protection intellectuelle s’occupent de notre logo.»
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Collaboration: Julie Zaugg.
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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo du 3 août 2006.
