D’un côté des supporters qui s’estiment brimés, de l’autre des épouses auxquelles Suisse Tourisme propose des vachers de consolation. Le ballon rond fait tourner les têtes.
A peine l’euphorie sédunoise dissoute dans l’alka selzer, voilà que se profile déjà la mère de toutes les grand messes: le Mondial allemand. Tout est bon pour en parler et surtout faire parler de soi à travers ce chaud d‘entre les shows.
Suisse Tourisme par exemple, qui vient de transformer un remarquable tir au but, droit dans la cible, en plein dans la toile: un clip disponible sur internet avant de passer dès le 8 mai sur les chaînes suisses et des pays limitrophes, et qui fait un vrai carton.
Simplement en montrant des montagnards suisses, jeunes, beaux, musclés, torse nu, fourche sur l’épaule et caressant l’inévitable vache indigène, le tout assorti de ce slogan sans nuance: «Mesdames, passez donc l’été de la Coupe du monde dans les montagnes suisses, là où les hommes se soucient un peu moins de football, mais un peu plus de vous.»
Suisse Tourisme se frotte les mains, le retour sur investissement promet d’être phénoménal: des institutions aussi sérieuses et pincées que la BBC, le Times, la NZZ en ont déjà parlé, le Spiegel aussi, bien que moins aimablement. Les réactions enthousiastes affluent, paraît-il, dont celle d’une «professeur de sociologie dans une université new-yorkaise».
Bien sûr, il y a comme un début de semblant de petite polémique, initiée par le microscopique parti UDF. L’Union démocratique fédérale fustige dans cette campagne et «au nom des valeurs judéo-chrétiennes», «une incitation au tourisme sexuel, un appel aux femmes à venir tromper leurs maris en Suisse, une instrumentalisation du corps…»
Suisse Tourisme rétorque qu’un torse nu de vacher, c’est tout de même bien véniel si l’on compare, quotidiennement, sur tous les supports publicitaires et sous toutes les coutures, avec ces femmes muettes montrées «dans des postures parlantes».
Evidemment le vrai débat est ailleurs. Ce qu’on peut reprocher à Suisse Tourisme, ce n’est pas une banale atteinte aux bonnes mœurs, mais, plus radicalement, une publicité totalement mensongère: il n’est pas vrai que les mâles suisses en général et les gardiens de bestiaux en particulier se soucient «un peu moins de football» qu’ailleurs.
Comment imaginer un instant, avec tous moyens technologiques à disposition, que les vachers et autres armaillis, dont la vie n’est pas drôle tous les jours, se priveraient en plus du Mondial? Surtout si l’on songe que la Coupe du monde n’a lieu qu’une fois chaque quatre ans, pendant un mois, un tout petit mois, et que la possibilité d’accueillir et consoler une sociologue new-yorkaise en gîte ruralo-alpin reste ouverte 365 jours sur 365.
A l’inverse, on peut relever en faveur de Suisse Tourisme que son initiative remet les pendules à l’heure, ou plutôt égalise de manière convaincante par rapport à un phénomène que génèrent des manifestations comme le Mondial 2006 et bientôt, chez nous, l’Euro 2008: un afflux de prostituées, à disposition pour le repos d’un supporter-guerrier gagnant ainsi sur tous les tableaux.
Grâce aux montagnards noueux proposés à l’épouse doublement délaissée du fanatique, l’injustice est à moitié réparée. En mars déjà, lors du débat sur l’allongement des crédits alloués pour l’Eurofoot, la conseillère nationale Anne-Catherine Ménétrey s’était dite d’accord «que la Suisse soit une vitrine» mais «pas d’accord qu’il y ait dans cette vitrine des femmes obligées de se prostituer».
Le supporter de base ne se laissera pourtant pas manger tout cru. Divers fans-clubs lancent déjà un référendum contre la nouvelle loi sur le hooliganisme dans les stades.
Et là, surprise, la même Anne-Catherine Ménétrey leur apporte son soutien, certes sans klaxon ni fumigènes, demandant encore à connaître le continu définitif du référendum, mais n’en jugeant pas moins la nouvelle législation «trop répressive».
«Angélisme», rétorque le radical Pierre Maudet, qui n’a pourtant jamais dû être pris dans un violent mouvement de foule au stade de la Praille.
Il existe pourtant, en vue de l’Eurofoot, une solution miracle apte à contenter tout le monde, surtout si l’on sait que les villes organisatrices, en particulier Berne et Genève, trouvent déjà trop salée l’addition putative d’un tel raout.
Il existe un lieu magique, où l’herbe est plus verte et plus nationale qu’ailleurs, un lieu affectionné des patriotes les plus décidés, qui sont aussi souvent les supporters les moins disciplinés, et qui se retrouveraient ainsi entre eux, un lieu proche aussi des tanières de ces fameux beaux bergers, prêts à s’occuper des femmes abandonnées pendant la compétition, et où un Christian Constantin pourrait tranquillement concrétiser son rêve de Grand Stade: la prairie du Grütli.
