Comment un jeune beur élevé en France devient islamiste? De la même manière que d’autres sont devenus maos comme BHL, trotskistes comme Jospin ou spontanéistes comme Joschka Fischer. A 25 ans, ils avaient la même dégaine empruntée que lui.
Je scrute la photo de Moussaoui — seul inculpé pour l’attentat du 11 septembre 2001 — à la une du Monde (07/03) et m’interroge sur les motifs qui ont pu conduire ce jeune homme élégant sur les marches de la chaise électrique. Difficile de le comprendre à la seule vue de son visage: un visage banal de quidam assis sur une banquette de métro londonien.
Un quidam comme il y a en a des millions sous toutes les latitudes. Et pourtant, à un certain moment, ce jeune beur élevé dans le midi de la France, éduqué «dans les écoles de la république», comme aiment à dire nos voisins d’outre Jura, s’est enflammé pour un idéal auquel il a décidé de sacrifier son existence. Pour un idéal – appelons-le «islamisme» pour résumer et simplifier – qui lui permettait tout en luttant, pensait-il, pour plus de justice, de transcender aussi la morosité quotidienne.
La démarche typique de l’apprenti militant qui poussant l’enthousiasme au-delà du raisonnable finit dans le sectarisme halluciné, péremptoire et totalitaire. La démarche typique de qui se refuse à se couler dans le moule faussement douillet du métro-boulot-dodo en attendant de s’éclater la retraite venue. Puis qui, le jour où pour une raison quelconque ses yeux se dessillent, tombe de haut, erre comme une âme en peine et, le plus souvent, passe comme un météore dans le camp adverse adorant ce qu’il vitupérait la veille.
Je me souviens d’avoir vu naguère de surprenantes vocations. Combien de militants marxistes-léninistes purs et durs, ceux par exemple qui défilaient par dizaines de milliers vers 1968-1969 en uniformes (pantalons (ou jupes) noirs, chemises blanches, foulards rouges) dans les rues de Milan derrière des forêts de drapeaux rouges, ont-ils fini quelques années plus tard dans un ashram indien avant de rentrer au pays, rasés, d’orange vêtu, le cou orné d’une chaîne portant le médaillon de leur gourou, Bhagwan Shree Rajneesh?
D’autres, plus connus, ont gardé la chemise blanche pour l’orner ensuite d’une cravate et faire carrière en s’excusant à peine d’avoir auparavant forci le trait idéologique car, sous-entendu, il faut bien que jeunesse se passe. Les maos comme Bernard-Henri Lévy, trotskistes à la Jospin ou spontanéistes comme Joschka Fischer ne sont pas en la matière des exceptions. Et pourtant, prenez-les à 20 ou 25 ans, assoyez-les sur un banc de métro, ils auront la même dégaine empruntée que Moussaoui.
Pareil pour la génération suivante, celle des pacifistes qui manifestaient en basket contre le déploiement des fusées Pershing au début des années 1980. Alors pourtant, ils avaient de sérieuses raisons de s’angoisser: jamais la guerre atomique ne nous frôla de si près. Je suis justement en train de lire un livre admirable sur ces années désespérées («Cassandre» de Christa Wolf, Stock, Bibliothèque cosmopolite). Pendant des soirées entières elle et ses amis se demandent que faire pour protéger la vie de leur progéniture. Allant jusqu’à envisager l’émigration en Australie. Puis la tension est retombée, les jeunes pacifistes ont été happés par le business, les nouvelles technologies, la mondialisation. Et Christa Wolf a continué d’écrire des livres, sans plus jouer les Cassandre, oiselle de malheur, mais en approfondissant l’analyse de nos sociétés.
Je suis, me direz-vous, en train d’enfoncer les portes ouvertes de la succession des révoltes générationnelle. C’est vrai. Mais de Stavroguine, le terroriste des «Possédés» de Dostoïevski, à Moussaoui, il y a non seulement plus d’un siècle d’écart, mais aussi des types de sociétés différents.
En passant du livre de Wolf à la photo de Moussaoui, le trait d’union qui relie les insurgés de ces dernières décennies m’est soudain apparu dans son évidence: le surarmement, la nécessité pour nos sociétés occidentales de vendre en quantité des armes toujours plus chères, toujours plus perfectionnées, pour faire tourner leurs propres boutiques. Prenez les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et même la Russie: si leurs complexes militaro-industriels s’arrêtent, c’est la chute finale, l’effondrement. Pis même, le bon peuple s’en réjouit: personne n’a pipé mot ces derniers jours alors que Chirac est allé en Inde vendre des avions de chasse et Bush des centrales nucléaires.
Un chiffre, un seul, permet de mesurer cette logique de l’inutile: l’an dernier, le budget militaire avoué des Etats-Unis était d’un peu plus de 400 milliards de dollars. Celui de la Chine – dont la dictature s’appuie pourtant sur une armée pléthorique de 2 millions d’hommes – de 30 milliards.
La logique mortifère du trop célèbre «Si vis pacem para bellum» frappe toujours. Plutôt que préparer la paix en désarmant et en consacrant les sommes libérées au développement d’autres pôles de production (technologiques, socioculturels…) qui pourraient servir de moteurs à l’économie mondiale, les puissants du moment, les Dick Cheney, Dassault ou Lagardère préfèrent semer des graines d’islamistes en surarmant. En transformant la planète en une vaste poudrière.
Depuis la formidable et réjouissante réussite de la Première Guerre mondiale, cela n’a jamais changé. Et ils maîtrisent si bien le processus que l’on ne s’en étonne même plus.
