Le dernier ouvrage de Don DeLillo dessine une magnifique fresque d’un pays aux prises avec la bombe atomique, la guerre froide, la pauvreté, la richesse et les amas de déchets en tout genre.
Vous aimez les romans fleuves? Alors ne ratez pas «Outremonde», de Don DeLillo. Pour rester dans la métaphore fluviale, je dirais qu’il a quelque chose des bouches du Danube: l’immensité, la densité, la variété, les lignes de force de ses bras immenses, le grouillement de la vie dans l’eau, sur l’eau, à fleur d’eau, et puis, surtout, la boue, la vase, la merde, les étrons flottant entre les nénuphars, tous les attributs du plus grand dépotoir de l’Europe industrielle, y compris la poubelle nucléaire et chimique de Sulina qui fut naguère la perle des ports de la mer Noire…
Mais quittons là le Danube, fleuve européen par excellence, pour nous plonger dans un «Outremonde» totalement américain.
Tellement américain que le point de départ du roman (et son fil conducteur) se révèle sous la forme d’une héroïque partie de base-ball en 1951 dont je ne suis pas certain d’avoir saisi l’enjeu. Objet de la convoitise de l’Amérique entière, la balle du match est volée par un garnement de Harlem, qui se la fait confisquer par son père, lequel la revend à un quidam qui la cède à son tour, etc.
Tellement américain que pendant des centaines et des centaines de pages, les dix ou quinze protagonistes se croisent et s’entrecroisent sur un fond lisse où ne perce nulle émotion mais où les descriptions sont, elles, d’une précision et d’une minutie qui, avec un je-ne-sais-quoi de technologique, frise parfois l’excès. Mais comme chez Balzac, quand c’est trop, on passe au paragraphe suivant… (Balzacien fervent, j’assume cette petite faiblesse et me rends compte que je n’ai pas attendu la télécommande pour zapper!)
Tellement américain que les personnages n’ont pas d’attaches, qu’ils sont au sens propre, «glocalisés» avec le cul dans leur chambre à coucher mais brassant le monde entier des jambes et des bras. Ils sont socialement atomisés, tant l’autonomie individuelle est LE mode de vie. Ils ont certes un point de départ commun, le Bronx encore italien du début des années 50, mais en quarante ans, la vie les a projetés aux quatre coins du pays.
Où le roman devient moins typiquement américain, c’est dans l’animation de l’«Outremonde». Car ce monde-là est universel, c’est celui des pauvres, des paumés, des miséreux qui hantent la planète, qui vivent au jour le jour quand ils ne sont pas contraints de bander tout leur énergie pour survivre. Une question de traduction se pose à ce propos: pourquoi traduire «Underworld» par «Outremonde» et non par «Sousmonde»? Le monde de DeLillo n’est pas au-delà, il est bien au-dessous, dans les arrière-salles mal famées de bistrots, dans les caves, dans les terrains vagues, les courettes bourrées de détritus où de frêles enfants jouent à leurs jeux éternels, marelle, cache-cache, balle à deux camps…
Pendant les deux tiers de ma lecture, je me suis aussi demandé pourquoi je ressentais un clivage entre la réalité américaine décrite et la culture de l’auteur qui la saisit à l’européenne. Ses personnages m’ont paru d’une froideur totale, sans émotion. J’avais éprouvé le même malaise, mais en moins violent, avec la série des romans «Bleu» de Daniel de Roulet (Ed. du Seuil) où l’auteur porte aussi un regard perçant sur un monde glacé (bleu!) par le truchement de personnages dont on ne saurait dire que les émotions les meuvent. Puis, vers la fin, j’ai compris que DeLillo, en faisant un extraordinaire travail de mémoire pour restituer, entre autres, le Bronx de sa jeunesse, avait tout naturellement redonné vie à ses racines culturelles italo-catholiques. Reste le fait que sa façon d’aborder l’écologie (car «Outremonde» est aussi un roman de l’écologie) me paraît très proche de celle des Verts fondamentalistes allemands.
Sur le plan romanesque, une chose me gêne, la construction du livre. Elle est d’une complexité telle que l’on s’y perd. D’autant plus que les digressions (notamment de formidables petits dialogues) ne manquent pas. Tout cela sent le volontarisme artificiel plus que le cri du cœur ou l’éclatement des tripes.
Il n’y a pas chez DeLillo l’expression d’une force vitale semblable celle que l’on trouve chez le grand maître du roman fleuve américain du début du siècle, Thomas Wolfe, même si DeLillo serait probablement d’accord avec ce dernier pour dire: «Un roman n’est pas du réel, mais du réel sélectionné et interprété, le roman est du réel arrangé et chargé à dessein». Je suis pour ma part convaincu que le trop fameux couper/coller de nos traitements de texte a quelque chose à voir dans l’artificialité de la construction d’«Outremonde», même si l’auteur s’en est défendu dans une interview récente à Libération.
Cette petite réserve n’enlève rien aux immense qualités d’un roman qui dresse une magnifique fresque de l’Amérique contemporaine aux prises avec la bombe atomique, la guerre froide, la pauvreté, la richesse et les amas de déchets en tout genre. L’auteur est d’une générosité telle qu’il parvient même à glisser par-ci par-là dans une matière pourtant abondante des petites histoires parallèles, comme ce portrait d’Edgar J. Hoover, qui fut l’inamovible chef du FBI pendant une cinquantaine d’années.
En guise de non conclusion, cette parabole hautement symbolique des temps que nous vivons: au milieu des années 90, dans une décharge du Bronx, de jeunes paumés remettent en activité un générateur d’électricité datant de la seconde guerre mondiale. Cela leur permet d’alimenter le poste de télévision sur lequel ils suivent le reportage racontant le viol et l’assassinat d’une de leurs jeunes copines. La boucle est bouclée.
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«Outremonde», de Don DeLillo (traduit de l’américain par Marianne Véron et Isabelle Reinharez), Actes Sud, 1999, 894 pages, 169 FF.
