LATITUDES

Henriette Favez, travestie vaudoise qui fascine Cuba

Cette chirurgienne née à Lausanne au XVIIIe siècle est considérée comme une pionnière du féminisme. Un film cubain retrace son existence spectaculaire.

Qui était vraiment Henriette Favez? Comment brosser un portrait exhaustif de cette pionnière du mouvement féministe qui disait être née à Lausanne en 1791, changea d’identité à Paris pour devenir chirurgienne avant de partir pour Cuba? Comment raconter son procès là-bas — l’un des plus retentissants de l’époque — pour avoir épousé une personne de son sexe?

Un film documentaire sorti cet été à Cuba tente de percer son mystère. Le rôle principal a été confié à une comédienne vaudoise, Graziella Torrigiani, qui, pour camper le personnage d’Henriette, n’a eu que peu d’informations historiquement fiables sur son passé en Europe. «Ses déclarations lors de son procès sont tout ce que nous en savons, explique la comédienne. Et ses propos sont parfois complètement incohérents.»

Si Henriette soutenait être née en 1791 à Lausanne, place de la Riponne, un document des archives cantonales indique qu’elle a vu le jour à Bavois en 1786. Elle prétend avoir perdu très tôt ses parents. Adoptée par un oncle, colonel d’un régiment suisse à la solde de la France, elle aurait été emmenée à Paris et élevée au milieu des soldats.

«Son esprit se façonna d’une manière virile, qui atrophia en elle l’âme féminine, et fit de cette créature un être insexué, hybride», relate son biographe, Léonce Grasilier, dans un ouvrage paru en 1900*. Le colonel, préoccupé de la masculinité de sa nièce, aurait alors décidé de la marier à un chasseur français, qui mourra peu après sur le champ de bataille de la campagne d’Allemagne, et de qui elle aura un enfant mort à la naissance.

«Poussée par le désir de secourir les malheureux», la Suissesse décide d’entreprendre des études de médecine, indique son biographe. Elle suit une formation à Paris, où, sous l’identité d’Henry Faber, elle dit avoir obtenu le titre de chirurgien et s’être engagée dans une commission l’attachant à la Grande Armée napoléonienne. Prisonnière en Espagne, l’héroïne apprendra la langue du pays, avant de recommencer une vie à Cuba, en 1819.

Reconnue pour son talent et devenue Enrique Faber, elle sera nommée, selon les documents officiels, par le capitaine général au poste de médecin légiste à Baracoa. Mais de nombreuses protestations s’ensuivent. «C’était le petit Suisse du coin, relate Graziella Torrigiani, qui a mené des recherches sur Henriette-Enrique pendant son temps libre. Il était jalousé par ses confrères et très mal vu parce qu’il n’était pas citoyen espagnol.»

Peu après son arrivée sur l’île, Enrique épouse Juana. Les raisons qui l’ont poussée à le faire sont tout aussi énigmatiques. Voulait-elle calmer les esprits? Ou, comme elle l’a déclaré au procès, cherchait-elle à venir en aide à cette orpheline et avoir de la compagnie en échange?

«Au sixième jour après le mariage, Juana, qui ne comprend pas pourquoi son mari ne remplit pas ses fonctions, va dans sa chambre et découvre qu’Henri est Henriette», raconte Graziella Torrigiani. En 1823, Juana de Léon dépose une plainte formelle contre celle qui est son mari. Elle déclare qu’une «créature, habillée en homme qui se nomme Enrique Faber, et s’intitule praticien en chirurgie, se disant natif des cantons de la Suisse, la rechercha en mariage», indiquent les minutes du procès.

La jeune femme explique ne pas avoir pu soupçonner que «les desseins de ce monstre ne tendaient rien moins qu’à profaner les sacrements, et à se jouer de la manière la plus cruelle et la plus odieuse d’une jeune fille».

En février 1823, Henriette est conduite à la prison de Santiago de Cuba. Lors des interrogatoires, elle nie son sexe féminin. Il faut que des médecins fassent un «examen médico-légal de son identité» pour qu’elle avoue enfin: «Je suis un individu du sexe féminin.»

«Cette histoire est d’une incroyable modernité», estime Jean-Claude Richard, ancien ambassadeur suisse à Cuba, qui a encouragé l’Office suisse de la coopération (DDC) à co-financer le documentaire. Considérée sous l’angle religieux, historique ou sexuel, la vie d’Henriette Favez l’a captivé dès le départ.

Mais quelle est la part du vrai et du faux dans l’histoire d’Henriette? Les pièces du procès permettent de reconstituer sa vie d’avant son départ pour Cuba, telle qu’elle l’a relatée devant la justice. Mais «il est probable qu’elle ait raconté un roman pour égarer la justice et cacher son identité», explique Léonce Grasilier, qui s’est basé sur ces documents légaux pour tenter d’éclaircir l’énigme autour du passé de la chirurgienne.

Loin de s’arrêter à sa vie en prison, l’histoire d’Henriette se poursuit en Floride, où, d’après son biographe, la déportée reprendra ses vêtements d’homme et recommencera à exercer sa profession de chirurgien.

En effet, après trois mois d’emprisonnement où Henriette n’avait pas arrêté d’attirer l’attention sur elle en poussant des cris hystériques et en se tailladant les veines, elle fut expulsée de Cuba et interdite de tous les territoires espagnols.

La vie exacte qu’a menée la Lausannoise après son arrivée aux Etats-Unis est inconnue. On ne la retrouve que près de 25 ans plus tard, en 1848, soignant les malades à VeraCruz sous le costume des religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, sous le nom de Soeur Marie-Madeleine. Le lieu et date de la mort d’Henriette Favez sont inconnus à ce jour. «Tout un travail de recherche historique doit encore être fait», poursuit la comédienne vaudoise.

Ce travail est en train d’être effectué par Julio César González, historien cubain spécialisé dans la cause féminine. D’autres auteurs cubains, historiens et romanciers, se sont inspirés de la vie de la Lausannoise et l’ont évoquée dans leurs publications. En Europe, cette femme médecin reste quasi méconnue.

«Henriette est pourtant une pionnière, estime Graziella Torrigiani. C’est important d’avoir des modèles comme elle aujourd’hui. Elle ne s’est arrêtée devant rien et a transgressé tous les interdits pour exercer son métier.»

Diffusé sur les grands écrans en avant-première, ainsi qu’à la télévision nationale, le film «Favez» rencontre un vif succès à Cuba. Il a notamment été programmé au Habana Film Festival en décembre, mais il cherche encore un distributeur en Suisse.

La réalisatrice et documentaliste Lídice Pérez Lòpez avait séduit le programme de coopération suisse à Cuba avec son travail de diplôme sur Henriette Favez. La DDC a donc financé son documentaire à hauteur de 10 000 francs. «Outre le fait que l’histoire est fascinante, le lien évident entre la Suisse et Cuba a également plu», précise Jean-Claude Richard.

Cet hommage à Henriette deviendra peut-être un long métrage. Tel est en tout cas ce que souhaite Lídice Pérez Lòpez. «C’est une histoire de sacrifice, dit-elle, une histoire que doivent connaître toutes ces femmes qui continuent à être exploitées sans que leurs droits ne soient reconnus, vivant dans l’ombre d’une société machiste qui ne les laisse pas aller de l’avant.»

——-
*«Henriette Faber, femme-médecin», par Léonce Grasilier. Extrait des Archives provinciales de médecine, Paris, 1900.

——-
Une version de cet article est parue dans L’Hebdo du 4 novembre 2004.