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Le courage européen de Tony Blair

En soumettant la constitution de l’Union à référendum, le premier ministre britannique provoque enfin un débat d’ampleur continentale sur la construction d’une Europe politique. Et ce n’est pas tout.

«La décision de Monsieur Blair rendra profondément heureux tous ceux qui croient à l’Europe.» François Bayrou a su trouver sans perdre une minute les mots justes pour saluer comme il convient la difficile (et fort risquée!) décision prise par le Premier ministre britannique de soumettre à référendum la future constitution de l’Union européenne.

Pourquoi un tel bonheur? J’y vois trois raisons.

La première est le courage de Tony Blair qui, quelles que soient ses arrière-pensées – et elles sont certainement multiples, se jette à l’eau et provoque enfin un débat d’ampleur continentale sur la construction d’une Europe politique dont les adversaires se plaisent à répéter qu’elle n’est que le fruit de cogitations technocratiques coupées des réalités.

Mais, disent les éditorialistes, Blair cherche avant tout à dégager le terrain pour les deux prochains scrutins (élections européennes et législatives) qui l’attendent et qu’il n’est pas sûr de gagner à cause de son engagement en Irak. Et alors? Où est le mal s’il peut conforter son pouvoir afin de trancher fortement en faveur de l’arrimage définitif de son pays à l’Europe? Loin de pousser le ballon en touche, il provoque le penalty. A lui d’ajuster le tir!

La deuxième raison est que le prochain élargissement de l’Union va provoquer une formidable crise de croissance de la machine européenne et bouleverser des équilibres que le passage à l’Europe des Douze, puis des Quinze avait malgré tout su protéger. Au cours des mois prochains, nous allons vite constater dans les faits que l’UE à venir ressemblera peu à celle d’aujourd’hui. Même nos conseillers fédéraux s’en inquiètent et cherchent à prendre les devants, c’est tout dire.

La troisième raison est que la décision de Tony Blair, limitée en principe à un usage interne, va contraindre ses grands partenaires au sein de l’UE à se lancer eux aussi dans le débat européen, à en expliquer à leurs peuples les tenants et les aboutissants, à chercher à emporter une adhésion «franche et massive» comme disait de Gaulle.

Les premiers visés sont bien sûr nos voisins français dont les deux partis dominants, les gaullistes et les socialistes, sont si divisés sur la question que depuis le référendum sur le Traité de Maastricht (20.09.1992) gagné de justesse (51,05%) et à la force du poignet par Mitterrand, leurs dirigeants tournent la tête dès qu’on leur parle d’Europe. Il est tout de même frappant de voir à quel point la France se complaît dans le débat franco-français, 47 ans (un demi-siècle!) après la signature de Traité de Rome où elle joua pourtant un rôle moteur.

Mais la décision de Tony Blair va aussi contraindre les Allemands à prendre position de manière plus incisive. Ils n’ont, que je sache, pas de procédure référendaire prévue dans leur constitution, leurs institutions privilégiant la démocratie indirecte, donc la sanction parlementaire. Mais on ne voit pas, surtout si les sondages sont défavorables, que socialistes et démocrates-chrétiens allemands se contentent d’imposer l’UE par le haut. Ils devront forcément trouver une solution pour que les citoyens aient la possibilité de s’exprimer sur un sujet aussi important. D’autant plus que l’Allemagne est l’Etat le plus peuplé et le plus central de l’Union.

Je ne suis pas un inconditionnel de la démocratie directe à la mode helvétique. Chez nous, son champ d’application est beaucoup trop vaste et devrait être sérieusement limité pour éviter lenteurs et pesanteurs néfastes. Mais il est de fait que depuis deux décennies le recours à des sondages d’opinion relativement précis et, surtout, le poids des médias audiovisuels dans la formation de l’opinion publique imposent sur les grands sujets politiques le recours à une sanction démocratique directe.

C’est bénéfique pour les deux parties en cause. Les dirigeants doivent mouiller leur chemise, éviter les magouilles à la petite semaine et convaincre l’électeur de la justesse de leur propos. Le peuple doit pour sa part faire l’effort de s’intéresser aux propositions qui lui sont faites et d’en comprendre les enjeux au-delà de ses sautes d’humeur ou de ses intérêts particuliers. Il s’agit de la définition même du jeu démocratique.