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Le grand retournement

Au moment où la droite européenne mord la poussière, un étrange affolement gagne Berne. La question de l’adhésion refait surface, dans l’agenda du président Deiss comme dans celui du Parti socialiste. Tout s’accélère.

Il y a des moments où l’actualité multiplie les signes. N’est-il pas étonnant de voir à quelle rapidité la droite européenne, que l’on pensait il y a encore un mois solidement installée aux commandes, se retrouve poussée au tapis?

Il y a eu l’Espagne où le peuple opposé à la guerre d’Irak a brutalement viré les conservateurs aznariens du pouvoir. On a vu dans les jours suivants la Pologne négocier sur les chapeaux de roues un virage complet de sa politique étrangère. Puis on a assisté médusés à la débâcle d’une droite française prématurément usée par les raffarinades. Du coup, on entend partout célébrer un printemps qui pourtant tarde à se manifester sur le plan de la météo.

Et la Suisse? Compte tenu de sa traditionnelle lenteur, elle est en train de se recentrer à une vitesse digne d’un Schumacher au meilleur de sa forme. Stupéfiant! De ma vie, je n’ai assisté à un tel phénomène.

Il y a trois semaines je déplorais sur ce petit écran le silence assourdissant des politiques et des médias sur l’offensive contre la Suisse déclenchée par l’UE par le truchement de son membre le plus important, l’Allemagne. Mais depuis, que n’a-t-on pas vu! L’affolement à Berne, la découverte subite que, comme dans la vie de tous les jours, il vaut mieux parler avec ses voisins, un défilé de conseillers fédéraux et de parlementaires chargés d’aller dire à Paris ou à Berlin que non, nous ne sommes pas aussi égoïstes qu’ils le pensent.

La semaine dernière, c’était au tour des cantons de manifester leur inquiétude et de demander que le gouvernement s’occupe enfin de l’Europe. Les cantons intervenant dans la politique étrangère de la Confédération, jamais on a vu cela.

Puis, dimanche 28 mars, au moment où la droite française se faisait dérouiller, le président Joseph Deiss se répandait benoîtement dans les journaux et à la radio pour dire qu’il nous faut réfléchir à la question inévitable de l’adhésion à l’Union européenne. Inouï!

Le lendemain, c’est le nouveau président du Parti socialiste qui, pris d’un coup de chaleur, estime lui aussi qu’il faut négocier l’adhésion (l’adhésion!) à l’UE dans les quatre ans qui viennent. Je rappelle que ce grand et honorable parti s’était refusé l’automne dernier, pendant la campagne électorale, à faire ne serait-ce qu’une allusion à la question européenne. Son patron parle maintenant de négociation avant 2007. Les politiciens sont de grands amateurs d’euphémismes: s’il dit 2007, il entend tout de suite. Pas après-demain, mais demain!

Que signifie ce branle-bas de combat? Il signifie que nous avons le couteau sur la gorge. Que ce que prédisaient les partisans de l’Espace économique européen il y a douze ans est en train de se réaliser: notre économie est trop dépendante, insérée, intriquée dans celle de l’Europe pour que nous puissions faire cavalier seul. Si nous ne réagissons pas vite et fort, nous courons à la ruine.

La Suisse est malgré tout un trop grand pays industriel pour qu’il soit possible de la transformer en un Monaco ou un Liechtenstein où les capitaux fatigués pourraient se reposer aux côtés d’actionnaires vieillis, préoccupés seulement de draguer des minettes dans les casinos ou sur les terrains de golf.

Politiquement cette débandade de nos élites politiques et économiques est intéressante car elle devrait enfin secouer notre torpeur et nous rendre peut-être, avec la vie, un peu d’humanité.
N’étant pas joueur, je n’aime guère les pronostics, mais en l’occurrence, je me réjouis de penser qu’il est tout à fait possible que, vu la dureté de la confrontation pour ou contre l’UE qui s’annonce, Blocher&Merz, poussés dans les cordes par une réalité rebelle à leur idéologie d’un autre temps, ne fassent en fin de compte qu’un bref passage au gouvernement.

J’y vois aussi l’occasion de remplacer ce gouvernement d’entente nationale brinquebalante par un vrai gouvernement de coalition construit sur un projet politique discuté à la base et ensuite défendu avec détermination.

Cela implique une recomposition des droites et des gauches et, probablement, un assez long passage des socialistes dans l’opposition afin qu’ils aient le temps de réfléchir à un programme fédérateur qui leur permette un jour d’obtenir, comme leurs camarades français dimanche, la majorité absolue avec 50,1% des voix!