KAPITAL

Les millions sans les études

Vendeurs ou assureurs, ils sont devenus très riches sans passer par l’université. Ils roulent aujourd’hui en Audi RS4 ou en Porsche jaune. Témoignages de Laurent, Olivier et Adrien, qui affichent leur réussite sans complexe.

«Mon premier gros salaire, c’était 2’500 francs lorsque j’ai terminé mon apprentissage.» A 36 ans, Laurent porte bien son costume de patron. Il reçoit sur la terrasse d’un palace. «J’ai toujours été nul en classe. Je n’aimais pas lire, ni apprendre. J’ai arrêté l’Ecole de commerce au bout de deux ans. Mon père m’a payé une école privée pour finir ce diplôme, et là aussi, j’ai raté.» Laurent ne semble pas prendre plaisir à raconter cet épisode de sa vie.


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«Ça m’a dégoûté. Je savais que je voulais faire de la vente et que je le pouvais. Par lassitude, j’ai pris une année sabbatique. Mon père était contre cette idée. C’est devenu la guerre avec mes parents, ça a été terrible. Je me suis installé dans une caravane à la Pichette, le port de Vevey. J’avais des petits boulots, et le temps passait.»

«Un jour, au café, j’ai vu une annonce pour une formation d’apprenti électronicien. Je ne savais pas ce que c’était mais on ne me demandait ni l’anglais ni l’allemand. J’ai donc commencé un apprentissage à 20 ans. Comme je ne pouvais pas tourner avec un salaire d’apprenti, j’ai monté une petite activité de réparation à côté. Mon affaire a pris de l’ampleur avec le boom de la vidéo.»


Laurent

«Peu après, l’entreprise américaine où travaillait mon père a quitté la Suisse. Avec un ami, nous avons décidé de reprendre l’activité qu’ils abandonnaient.» Laurent se lance donc dans les machines de mise sous pli. «C’était au début des années 90, on entrait dans la crise et ça a été très dur. Je prenais un salaire de 800 francs, j’avais mon bureau dans la cuisine et le stock de pièces détachées dans la douche. Je réinvestissais tout. On a démarré au fond du trou, et ça a duré des années. Ce n’est que cinq ou six ans plus tard que ça a vraiment décollé. Avec le retour des beaux jours, on a fait de très bonnes affaires. Alors j’ai décidé que le temps était venu de me payer mieux. Il y a eu mon premier salaire à plus de 100’000 francs et plus tard, pour mes trente ans, j’ai pu déclarer un million comme fortune personnelle. Là, je me suis dit que j’avais bien fait de tenir six ans de galère.»

Olivier, lui, a eu la chance de terminer son école de commerce avec succès. A 27 ans, il arbore aujourd’hui le léger bronzage et la poignée de main énergique du parfait agent d’assurance. «Quand j’ai arrêté l’école, c’était le drame à la maison. Mon père surtout était déçu. Mais je savais que je voulais être actif le plus vite possible.» Il entre donc dans une compagnie d’assurance. «Je me suis tout de suite senti bien dans ce travail. Aujourd’hui, au bout de sept ans, j’ai un portefeuille formidable. Dans le classement des 300 agents de notre assurance, j’arrive régulièrement dans les dix, voire les deux meilleurs. J’ai été formateur de vente pour les nouveaux agents à 23 ans. Cela m’a fait un choc lorsque j’ai touché mon premier gros bonus, alors que j’étais habitué à mon salaire d’apprenti. Je n’étais pas du tout préparé à recevoir autant d’argent. Passer de 600 à 40’000 francs d’impôts, ça peut être très problématique pour un jeune. Maintenant ça va mieux: je vais m’acheter un appartement. Je suis pas un flambeur, mais quand je veux me faire plaisir, je n’hésite pas.»


Olivier

Le travail lui fait plaisir: il n’hésite donc pas à multiplier les activités annexes. Boulimique en affaires, il profite d’internet, «un marché qui ne ferme jamais», pour travailler la nuit. Que ce soit par l’exportation d’edelweiss séchées vers le Japon ou l’importation «en exclusivité» de minuscules caméras numériques, Olivier aime transformer ses idées en hobby très rémunérateur.

«C’est ma passion: me mettre devant une feuille blanche et trouver de nouveaux concepts. J’en ai quinze qui attendent. C’est une énergie que j’ai et que je dois dépenser. Et aussi la satisfaction de créer quelque chose, de prouver que je peux y arriver. Le profit n’est pas toujours mon souci.» Par exemple, Olivier monte en ce moment un club de cigare: «Ça ne me rapportera jamais rien, mais j’adore ça. Et c’est bon pour les contacts.»

Comment ces «success kids» expliquent-ils leur réussite? «J’ai eu beaucoup de chance, répond Laurent. Cela passe beaucoup par les gens que l’on rencontre. Une discussion peut changer ta vie professionnelle. Et il est possible de provoquer les choses, en côtoyant les bonnes personnes, et en cultivant son réseau.»

«Aujourd’hui, j’évolue dans un milieu de patrons, poursuit-il. C’est une sorte de club où l’on se dore la pilule en se disant qu’on est les meilleurs du monde. Personne ne vous demande jamais ce que vous avez comme papiers: ils regardent votre train de vie et se disent que de toute façon, c’est faramineux. Mais je ne raconte pas que j’ai raté mon école de commerce. Je ne veux pas me démarquer avec ça.»

«Avec les voitures, c’est un peu pareil. J’aime les belles voitures, mais c’est aussi un outil de travail, une manière de montrer qu’on est du club. Les Audi, certains connaissent, d’autres pas. Ma RS4, par exemple, est très passe-partout, c’est presque un break familial. Mais c’est aussi une excellente voiture, très puissante et très chère. Il m’est arrivé de faire des affaires uniquement grâce à cette voiture. Un client peut-être tellement fasciné qu’il ne parlera plus que de ça. Pour conclure, vous lui proposer de l’essayer, et quand il a joué avec ses 420 chevaux, il revient tout palpitant et signe son contrat. La Porsche est plus difficile à sortir en affaires, ça plaît plutôt aux jeunes, mais il ne faut pas en abuser.»

Olivier, quant à lui, s’est montré moins adroit avec les voitures. S’il revend aujourd’hui sa Mercedes, c’est à la suite d’un retrait de permis version longue durée. On peut être jeune et doué en affaires, on ne gagne pas forcément en sagesse. L’exemple d’Adrien, un autre «success kid» romand, illustre bien ce décalage: lassé de sa Porsche, il s’est offert à 26 ans la moto de ses rêves… pour la démolir dix jours plus tard. «Bien sûr que ça fait réfléchir, et je ne crois pas que je vais m’en racheter une tout de suite.»

Aujourd’hui patron d’une petite société financière, Adrien a découvert très vite l’importance des relations et des réseaux. «A HEC Saint-Gall, je me suis rétamé la deuxième année. Je me suis dit que la bonne théorie est issue de la bonne pratique. J’ai postulé un peu partout et j’ai eu la chance de tomber au Credit Suisse Private Banking, section clientèle spéciale. Là-bas, je m’occupais complètement de la vie de ces gens. Je payais leurs loyers, l’appartement de leurs maîtresses. À une fête, j’ai rencontré Jacques Villeneuve qui venait juste de gagner la coupe du monde de Formule 1. Et ça m’a donné une idée. Je me suis rendu compte que dans ce sport, il fallait déjà être riche avant de commencer, car ça coûte très cher, et il est impossible de trouver des contrats publicitaires avant d’arriver en F1. Je connaissais un jeune coureur, qui n’avait pas les moyens d’aller en Formule 3. Alors pourquoi ne pas proposer à mes clients richissimes de le sponsoriser, en leur offrant une part sur ses contrats publicitaires s’il arrivait en F1?»


Adrien

«J’ai signé un contrat avec lui, puis avec d’autres coureurs. J’ai quitté la banque et j’ai créé une société avec un associé. Je baroudais sur tous les circuits et j’allais voir des banques privées pour leur présenter ces produits de placements J’imaginais qu’ils allaient me rire au nez mais ils m’ont pris au sérieux. C’était le haut de la vague, et parler de sport comme d’un marché financier séduisait beaucoup de monde. A l’époque, je me voyais bien arrêter de travailler à 30 ans. Maintenant que les affaires sont plus difficiles, je sais que ce ne sera pas le cas, mais tant pis. L’ambition, c’est bien, l’impatience beaucoup moins.»

Pour ces «success kids», le fait d’arrêter de travailler semble être le luxe suprême. «Mon frère a fait HEC avec mention, explique Laurent. C’est terrible pour moi. Parce que quand je vois ses amis, les gens de sa volée, trouver des postes en or dans des grands groupes, je me dis qu’à leur place, avec leurs diplômes j’aurais pu gagner encore plus et être rentier à 35 ans. Pour moi, ce sera à 50.»