La Serbie, décapitée, n’est pas la seule à vivre un post-communisme cauchemardesque: le populisme autoritaire plane aujourd’hui sur l’ensemble des pays balkaniques. Que faire?
Election présidentielle pour rien dimanche dernier en Serbie. La constitution impose une participation de 50% des électeurs pour que le vote soit valide. Le scrutin a été invalidé parce que 38,8% seulement des électeurs ont daigné se déplacer.
C’est la troisième fois que cela se produit, deux scrutins organisés à la fin de l’année ayant eux aussi été invalidés. Cette gabegie est due bien sûr à une curieuse stipulation constitutionnelle conçue par quelqu’un — Slobodan Milosevic — qui se fichait éperdument de la démocratie. Imaginez ce qu’il se passerait si la Suisse devait annuler les scrutins mobilisant moins de la moitié du corps électoral!
Mais la crise serbe ne s’arrête pas à la présidence: le 13 novembre, le président par intérim a renvoyé les parlementaires serbes dans leurs foyers et convoqué des élections législatives anticipées pour le 28 décembre prochain. Quelques mois après l’assassinat de son premier ministre Zinzic, et vu l’incarcération à La Haye de Milosevic et du leader ultra nationaliste Seselj, le pays est proprement décapité. Parmi les poids lourds de la politique serbe, seul l’ex-président Kostunica peut encore peser sur le cours de choses, mais ce monsieur magouille et avait appelé à l’abstention!
Ce qui me laisse pantois, c’est le peu d’intérêt de la presse européenne pour les vicissitudes serbes. Tout se passe comme si, après avoir applaudi l’intervention américaine, la destruction des infrastructures du pays, puis l’arrestation de Milosevic, l’Europe se détournait du sort de la Serbie en se disant que si ces braves gens sont dans la mouise, ils l’ont bien cherché et que quelques années de purgatoire leur apprendront à vivre.
C’est oublier que les Serbes sont loin d’être seuls à vivre un post-communisme cauchemardesque. C’est oublier que le niveau de vie de l’ensemble des Balkans (à l’exception de la Grèce) est absolument terrifiant. La pauvreté domine partout dans des pays qui ont connu sous le communisme un relatif bien-être matériel, non en raison de salaires mirobolants (quoiqu’à l’époque la misère noire était inconnue) mais en raison du fort développement des services sociaux, sanitaires, culturels et éducatifs.
Comment voulez-vous que douze ans après avoir vécu le mirage de l’ouverture sur l’Occident, des gens qui gagnent des salaires moyens qui tournent autour des 150 à 250 francs par mois, qu’ils soient ouvriers, employés, profs ou médecins, puissent bénir la démocratie et jouir des libertés réelles qu’elle apporte?
Cette discrépance entre l’idéal et la réalité fait toujours le lit du fascisme. Aujourd’hui, le fascisme (ou son succédané contemporain, le populisme autoritaire) plane sur l’ensemble des pays balkaniques, de la Roumanie à l’Albanie, de la Macédoine à la Serbie, en passant par la Bosnie, la Bulgarie ou le Kosovo.
Sans l’occupation militaire occidentale, Bosnie, Macédoine et Kosovo seraient des champs de ruines ravagés par la guerre civile. Mais ont-ils vocation à être occupés éternellement?
Dans Le Monde du 18 novembre, le correspondant à Bucarest Mirel Bran annonce la possible victoire à la prochaine élection présidentielle de Vadim Tudor, un homme auprès duquel un Le Pen fait figure d’angelot. Mirel Bran ajoute que son électorat potentiel n’est pas rural et inculte, mais urbain et jeune!
Le vainqueur de la présidentielle (annulée) serbe de dimanche dernier se nomme Tomislav Nikolic. Il a obtenu 47% des voix. C’est un féal de l’extrémiste Seselj. Dans tous ces pays, les électeurs désorientés votent à tour de rôle pour la «droite» ou la «gauche». Les guillemets sont de rigueur tant ces concepts sont abstraits dans les Balkans. En Bulgarie, l’ex-roi Siméon accueilli et élu en 2001 comme un libérateur s’est retrouvé avec 10% des voix aux élections municipales d’octobre.
Qu’est-ce que cela signifie? Tout simplement que la greffe démocratique ne peut pas prendre dans des Balkans rongés par la peste ultra-nationaliste, tant que l’Europe ne manifeste pas une solidarité concrète, réelle, matérielle, financière avec les populations de ces pays. On ne peut plus se voiler la face, à moins d’avoir envie d’assister au retour des pittoresques mais sanglantes dictatures qui sévissaient là-bas pendant l’entre-deux-guerres.
Quelle est la solution? Il n’y en a qu’une: l’Union européenne doit se saisir de la question et élaborer d’urgence un plan d’intervention non pas militaire mais économique (façon plan Marshall) pour redresser des systèmes que la chute de l’URSS a laissé désorganisés et désemparés. Ce redressement ne pourra se faire qu’en exerçant un contrôle strict sur les investissements pour freiner et dissuader la corruption. Laisser comme maintenant des bandes de mafieux mettre à sac des pays entiers et avilir des peuples qui ont sincèrement cru à la liberté est une honte qui rejaillit sur nous tous.
Mais il y a pire. Ce n’est pas seulement une honte, c’est un danger. La Russie de Poutine est en train de redevenir une dictature. Ce qui est en train de s’imposer à Moscou, c’est le pinochétisme à la russe que l’on craignait de voir se développer il y a déjà une dizaine d’années: économie ultra-libérale dans les domaines non stratégiques, hypertrophie du complexe militaro-industriel étatique et main de fer policière pour faire taire les gens.
Les élections à venir (législatives en décembre, présidentielles au printemps) vont mettre en évidence cette dérive autoritaire. Si rien n’est fait pour relever leur niveau de vie, les pays orthodoxes des Balkans seront inexorablement happés par la nouvelle puissance russe. Et à nouveau jetés dans les poubelles de l’histoire.
