CULTURE

Des prix déprimants

Le Goncourt et le grand prix de l’Académie française ont été remis à deux journalistes critiques littéraires. Gérard Delaloye se désole de ce milieu parisien de l’édition qui se mord une fois de plus la queue. Et recommande d’autres lectures automnales.

Deux des grands prix littéraires français décernés avant Noël viennent de tomber. Sur la tête de deux écrivains qui sont aussi journalistes. Jacques-Pierre Amette a reçu le Goncourt, Jean-Noël Pancrazi le grand prix de l’Académie française.

A 60 ans, Amette est ainsi le lauréat d’un prix que ses fondateurs destinaient à la jeunesse, comme le précisa Edmond de Goncourt dans son testament: «Mon vœu suprême. […] c’est que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme.» Hardi Amette? Après une trentaine de livres, cela se saurait. Mais Goncourt ne pouvait prévoir que cent ans après sa mort, le jury censé respecter sa volonté alignerait la belle moyenne d’âge de 75 ans.

Amette est critique littéraire au magazine Le Point, Pancrazi au Monde. Ce dernier siège de surcroît au jury du Renaudot. Moins prolifique qu’Amette, Pancrazi n’a qu’une douzaine de livres à son actif. Des livres dont je sais peu: j’ai lu naguère du Pancrazi sans que cela me laisse une marque indélébile. Par contre, il passionne les jurys: il en est à son sixième prix.

Mais mon propos n’est pas tant d’évaluer les qualités respectives des lauréats (mes goûts me portent plutôt vers une littérature confidentielle, mais musclée) que de souligner (même si c’est récurrent depuis quelques années) le fait que le milieu parisien de l’édition se mort une fois de plus la queue.

C’est-à-dire qu’il forme un tout, un ensemble, un magma dont les particules élémentaires dispersées dans les médias et les maisons d’édition jouent à se renvoyer de multiples ascenseurs quand il ne s’agit pas carrément de puissants monte-charge. Je ne sais si Amette et Pancrazi sont aussi éditeurs, membres de comités de lecture ou directeurs de collection chez quelque Gallimard ou Lagardère, mais la chose ne m’étonnerait pas.

Aujourd’hui, un écrivain ambitieux ne peut se contenter de sa plume ou de son Mac, il se doit d’avoir ses entrées partout comme ses sorties en ville. Ce n’est plus une vocation, c’est une profession. Libérale, soit, mais une profession tout de même. En conséquence de quoi, le niveau baisse, les ventes stagnent, la littérature fout le camp.

Si vous avez envie de consacrer un dimanche pluvieux à comprendre le mécanisme qui nous a si méchamment plongé le cul-de-basse-fosse fnaquien de la fast-littérature, ne ratez pas les aimables pamphlets qu’Eric Naulleau et Pierre Jourde viennent d’envoyer dans les gencives de Josyane Savigneau, rédactrice en chef du Monde des Livres. Ils sont réunis dans un petit volume (185 p.) et s’intitulent «Petit déjeuner chez Tyrannie» et «Le crétinisme alpin».

C’est bien sûr le crétinisme alpin qui happa mon regard alors qu’il errait sur l’étal d’une sympathique librairie d’Avignon. Quoique non goitreux, je me sens alpin et ne saurait laisser passer cette insulte sans vérifier de quoi elle relève. Je n’ai pas été déçu. Le crétin des Alpes n’est autre que Pierre Jourde, qui enseigne à l’université de Grenoble. L’insultante, la très parisienne Josyane Savigneau. Le motif, un essai de Jourde paru sous le nom de «La littérature sans estomac» dans lequel le copinage effréné pratiqué par le Monde des Livres envers des pontes du style de Philippe Sollers est dénoncé sur une quinzaine de pages. Comme je n’ai pas lu «La littérature sans estomac», j’en resterai là.

Le «Petit déjeuner» et le «Crétinisme» exposent avec une vigueur de bon aloi les développements de la polémique. Et nous entraînent dans des sous-bois du milieu littéraire parisien que, de loin, on peut soupçonner dégager de fortes odeurs, alors qu’ils sont franchement nauséabonds. Le dévoilement du redoutable entrelacs des ambitions et des jalousies, de l’égocentrisme et de la rapacité jette une lumière glauque sur des couvertures de livres qui n’ont d’immaculé que la blancheur de leur couleur. Mais, direz-vous, Balzac, déjà… Eh oui, la vie est un perpétuel recommencement.

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PS qui a un peu à voir: Raoul Vaneigem publie à La Découverte un étonnant opuscule, «Rien n’est sacré, tout peut se dire», dans lequel il fait le point sur la liberté d’expression avec précision, décision et clarté. En ces temps où tout le monde conseille de tout interdire, la lecture du vieux situationniste est salutaire.