CULTURE

L’élégance de Peter Saville (et ma modeste contribution à l’histoire du design)

Le plus raffiné des graphistes fait actuellement l’objet d’une rétrospective à Londres. Il y a vingt ans, son oeuvre maîtresse avait déclenché un travail de décryptage auquel j’avais contribué.

Le 23 juillet 1983, l’hebdomadaire londonien New Musical Express publiait dans son courrier des lecteurs une lettre bizarre envoyée de Suisse. Ce texte, rédigé dans un anglais imparfait, était consacré à la pochette d’un disque qui allait marquer non seulement l’histoire du rock, mais aussi celle du graphisme international.

Cette lettre avait été écrite par deux adolescents: ma soeur et moi. Nous répondions à un appel publié quelques semaines plus tôt par le même journal. Nous n’imaginions évidemment pas que notre courrier susciterait autant de réactions et de commentaires.

La culture pop était alors à un tournant. Au printemps de cette année 83, le groupe New Order avait publié son mythique «Blue Monday», qui martelait à grands coups de boîte à rythme l’entrée du rock dans les discothèques.

Ce disque était protégé par une pochette noire mat, créée par un jeune graphiste nommé Peter Saville. Une pochette découpée comme l’enveloppe d’une diskette et marquée seulement de quelques carrés de couleurs.

Ce sont ces carrés de couleur qui ont tout déclenché. Personne, à l’époque, ne comprenait leur signification. On soupçonnait bien qu’ils devaient transmettre une sorte de code secret mais personne n’était parvenu à le décrypter.

L’énigme avait atteint son apogée à la sortie, en mai 1983, du deuxième album du groupe, «Power, Corruption And Lies», dont l’emballage affichait le même mystérieux code de couleurs aux côtés d’une peinture de Fantin-Latour.

Dès la sortie de «Blue Monday», les lecteurs du NME, la bible des amateurs de new wave, avaient pris la plume pour exiger des explications. C’est en lisant leurs appels que nous avions décidé, ma soeur et moi, d’envoyer notre lettre au journal, en nous faisant passer — humour adolescent — pour des spirites en communication avec Champollion.

Nous avions décrypté la totalité du code grâce à une sorte de pierre de Rosette qui figurait au verso de l’album.

Anne, ma soeur, suivait alors des études d’archéologie. En attribuant chaque case à une lettre, nous avons pu démontrer que les mystérieuses inscriptions en couleur mentionnaient en fait le nom New Order, le titre du disque et sa référence d’usine.

Cette découverte avait été jugée particulièrement importante par les lecteurs et les fans. Dans les semaines suivantes, plusieurs lettres publiées par le NME avaient commenté et analysé notre travail de décryptage.

Si cette petite affaire avait suscité tant de remous, c’est que «Blue Monday» avait touché juste. Ce disque avait capturé l’esprit d’une époque, sur le plan musical autant que visuel. En appliquant une voix blanche et désincarnée sur un rythme hi-energy, il avait inauguré un style qui devait inspirer par la suite toute une génération de musiciens et de DJ’s.

De la même manière, le graphiste Peter Saville, alors peu connu, avait su développer un univers visuel parfaitement en phase avec les années 80.

Son raffinement typographique, sa précision technique et la froideur de son inspiration correspondaient parfaitement aux attentes d’une génération lassée des révoltes de 68 et de 77. Ajoutez à cela un sens très calculé du mystère ainsi que quelques références aux anciens, et vous avez un vrai phénomène post-moderne. Dès la publication de «Blue Monday» et l’affaire des codes de couleur, toutes les agences de publicité londoniennes voulaient travailler avec Peter Saville.

Par la suite, l’homme a développé des logos et des publications pour les créateurs Yohji Yamamoto et Jil Sander, pour CNN et le centre Pompidou. Il a créé de nombreuses autres pochettes de disques pour Suede, Pulp et évidemment le label Factory, dont il était directeur artistique. A chaque fois, son travail était salué pour sa rigueur graphique et sa parfaite élégance, mais aucune oeuvre ne devait avoir autant d’impact que les pochettes codées de «Blue Monday» et «Power, Corruption And Lies».

Ces deux travaux figurent d’ailleurs en bonne place dans l’exposition que le London Design Museum consacre à Peter Saville jusqu’au 14 septembre 2003. Ils sont aujourd’hui considérés comme des classiques, et leur créateur comme l’un des graphistes les plus influents de sa génération.

Ces dernières années, plusieurs livres, et même un long métrage de fiction, ont été consacrés à l’aventure de New Order, de Peter Saville et du label Factory — lequel est devenu une référence culturelle presque aussi chargée que la Factory de Warhol, l’un des maîtres à penser de Saville.

Quant à la signification des codes de couleur, elle est maintenant largement répandue sur internet. Et moi, j’ai gardé précieusement mon exemplaire du NME du 23 juillet 1983.