TECHNOPHILE

Peut-on freiner le développement du spam?

Des centaines de millions de messages publicitaires polluent chaque jour le réseau. Ils coûtent chers aux fournisseurs d’accès et à la collectivité. Juridiquement et techniquement, les outils existent pour faire reculer ce phénomène.

L’application la plus utilisée du réseau internet, le courrier électronique, souffre de son succès. Chaque jour, des millions de messages publicitaires non sollicités circulent et aboutissent dans des boîtes aux lettres d’internautes énervés. «Quand je rentre de vacances, il me faut une demi-journée pour trier les centaines de mails reçus, dont la grande majorité n’est que de la pollution, raconte Claude, webmaster d’un site de presse. Il s’agit toujours des mêmes messages vantant les produits qui augmentent la taille des organes masculins ou des sites pornos.»

Le phénomène s’accélère, y compris en Suisse. «Nous observons une augmentation de 300% sur les douze derniers mois, évalue Chanthida Huor, porte-parole de Bluewin, premier fournisseur d’accès du pays. Désormais, le spam constitue 40% du courrier qui arrive dans les 2,2 millions de boîtes aux lettres de nos clients.»

Les spammeurs utilisent des logiciels de plus en plus performants pour récolter des adresses. Certains fonctionnent comme des robots, qui scannent les pages du web à la recherche d’e-mails dans des forums, des pages personnelles, etc. D’autres «devinent» les adresses d’un domaine existant en testant toutes les combinaisons possibles (alineA@bluewin.ch, puis alineB@bluewin.ch, etc.) jusqu’à ce que le message envoyé trouve un destinataire. Lorsque le mail est ouvert, une image est téléchargée depuis le serveur du spammeur, ce qui lui garantit que l’adresse correspond bien à un usager.

Un tel logiciel, appelé Spambot, peut récolter jusqu’à 100’000 adresses en moins d’une heure. Il coûte environ 60 francs. Avec un tel outil, le spammeur peut récolter lui-même des adresses e-mails en fonction de critères précis (langue, position géographique, etc.). Mais il peut aussi acquérir directement des milliers d’adresses déjà récoltées, vendues sur un CD-Rom pour quelques dollars.

«En Europe, la récolte d’adresses électroniques sans consentement de l’usager est déjà illégale, explique Etienne Drouard, avocat spécialisé auprès de l’étude Gide Loyrette Nouel, à Paris. Aux Etats-Unis, ce qui est considéré comme public – comme une adresse copiée sur un site – peut être utilisé. Mais la falsification d’adresses qu’utilisent les algorithmes des spammeurs est sévèrement punie dans 28 Etats.» Les entreprises concernées prennent bien sûr garde à résider là où la législation ne les inquiète pas encore.

En Europe, les outils judiciaires existent pour attaquer les pollueurs du réseau. L’Union a renforcé sa législation en avril 2002, avec une directive qui exige le consentement préalable de l’internaute, avant l’envoi de matériel publicitaire. En Suisse, la loi sur la protection des données va dans le même sens. «Le problème, c’est que 95% du spam vient des Etats-Unis ou de pays hors d’Europe, poursuit Etienne Drouard. Heureusement, une loi fédérale américaine est en cours d’élaboration. Pour gagner cette bataille, il faut que des organismes publics ou des associations de consommateurs engagent des procédures judiciaires systématiquement.»

L’an dernier, en France, la CNIL (Commission nationale informatique et libertés) avait entamé le processus et analysé 300 000 messages de spam. «On a constaté que 50 000 messages provenaient en fait de la même entreprise américaine de distribution, dit Etienne Drouard. En regroupant les efforts contre quelques géants, on obtiendra des résultats importants.»

Aux Etats-Unis, les groupes de protection de l’enfance commencent à se mobiliser: une récente étude de l’institut Applied Research montre que 80% des jeunes Américains de moins de 18 ans se sont révélés choqués par des courriers électroniques non sollicités à caractère pornographique. «Le secteur du X possède de gros budgets publicitaires et utilise massivement le spam. En exposant des mineurs, sans leur consentement et sans vérifier leur âge, ces sites enfreignent doublement la loi, ajoute l’avocat. Et que dire des sites russes qui envoient des courriers publicitaires pour des sites pédophiles ou de viols en direct! Il y a une responsabilité sociale à lutter contre le spam.»

La lutte s’organise sur le front juridique mais aussi technique. Les fournisseurs d’accès installent des filtres de plus en plus performants, car l’avalanche de courriers non sollicités leur coûte cher. Chez Bluewin, une équipe de 15 personnes s’occupe de gérer le spam. «Nous répondons aux clients qui se plaignent, nous bloquons les adresses concernées et améliorons notre système de filtrage, explique la porte-parole Chanthida Huor. Cela nous coûte plusieurs millions de francs en investissement chaque année.»

Arrivera-t-on à éradiquer le spam? «Je suis optimiste, dit l’avocat Etienne Drouard. Avec les actions juridiques collectives et le développement technique, le phénomène reculera.»