Minorités ethniques irakiennes et pays voisins imaginent déjà l’après-guerre. Qu’ont-ils derrière la tête? Et si les Américains s’ensablent dans le désert?
S’ensabler dans le désert irakien? C’est bien sûr le cauchemar de l’administration Bush. Pourtant, elle a peu de chances d’y échapper tant l’imbroglio est infernal. On le sait, l’Irak est un Etat façonné par les Britanniques après démantèlement de l’Empire ottoman; il fut – comme de juste d’un point de vue colonial, si je puis dire – construit de manière suffisamment tordue pour en permettre le contrôle sans trop de difficulté.
Il faut reconnaître que leur savoir faire a jusqu’à maintenant fonctionné: que cela soit sous le mandat britannique (dès 1920) ou après l’indépendance (1932) les gouvernants sont parvenus à maintenir une unité de façade.
Un Irak composite
Aujourd’hui sont particulièrement en évidence les minorités chrétiennes (flattées par Saddam) et kurdes (gazées par ce même Saddam) alors que les musulmans sont divisés en chiites (majoritaires en nombre – 60% de la population totale, mais considérés comme une cinquième colonne iranienne potentielle par Saddam et les Américains) et les sunnites, clé de voûte du régime.
Cette imbrication de facteurs ethniques et religieux met forcément en cause des Etats voisins qui se sentent, à tort ou à raison, menacés par une modification des équilibres. Ainsi, ni la Turquie, ni l’Iran n’ont intérêt à voir apparaître sur leurs frontières un Kurdistan indépendant qui pourrait donner des idées à leur propres minorités. Or les Kurdes se battent depuis les années vingt pour une indépendance qui ne cesse de leur échapper. Comme ils sont assis sur des champs de pétrole, personne ne peut dire que leur Etat ne serait pas viable.
Fragile Turquie
La question kurde est au cœur de la crise politique que traverse aujourd’hui la Turquie. Brillamment élu député le 9 mars Recep Tayyip Erdogan, chef du parti islamiste AKP sera dans les jours qui viennent porté à la tête du gouvernement. Un immense défi l’attend: faire accepter par son propre parti le soutien militaire à une agression américaine abhorrée par la quasi totalité du peuple.
Dans un pays de plus en plus traversé par des courants islamistes, Erdogan tente de sauver la démocratie (et son pouvoir) en surfant sur un islamisme «modéré» pro-européen. Qu’il échoue et le risque sera grand de voir les militaires kémalistes opter pour un coup d’Etat qui pourrait entraîner une guerre civile sur trois fronts: un kurde, un autre islamiste et un troisième kémaliste.
La forteresse chiite
Les élections municipales qui viennent de se dérouler en Iran ont donné l’avantage aux conservateurs, soit à un islamisme pur, dur et offensif. L’Iran ne saurait être accusé de complaisance envers Saddam qui l’a saigné à blanc juste après la Révolution par une guerre (soutenue militairement et financièrement Washington) qui a duré huit ans et causé des centaines de milliers de morts.
Pendant cette longue guerre, les chiites irakiens ont soutenu Saddam, le nationalisme arabe prenant le dessus sur la solidarité religieuse. Mais la situation évolue. Aux dernière nouvelles, les leaders chiites irakiens se concertent à Téhéran sur un éventuel après-Saddam. Plus grave, une brigade chiite irakienne entraînée en Iran s’est infiltrée dans le Kurdistan irakien où elle est en train d’accumuler du matériel. Faut-il ajouter que l’Iran – en deuxième position sur la liste des pays de l’Axe du mal – est virtuellement en guerre avec les Etats-Unis depuis 1979?
Une dynastie dans le collimateur
Les frontières divisant la péninsule arabique sont encore incertaines près de trois quart de siècles après la proclamation de l’indépendance saoudienne en 1932. Le flou est particulièrement flagrant dans le sud de la péninsule avec le Yémen, Oman et les Emirats arabes Unis. Selon Libération (5.12.02), les Etats-Unis étudient divers plans de démembrement du royaume des Saoud dont l’un envisage la sécession de la province du Hasa sur le litoral du golfe Persique.
Cette province, la plus riche en pétrole du pays, est habitée majoritairement par des chiites qui avaient tenté en 1979 de rallier la révolution iranienne. Il serait aussi question de remettre à la dynastie hachémite (au pouvoir en Jordanie et autrefois en Irak) le contrôle des lieux saint de La Mecque et Médine. De tels bouleversements ne pourraient que fragiliser les oligarchies régnant sur les micro Etats du golfe Persique et provoquer des vagues de fond dans tout le monde arabe.
Israël à l’affût?
Le sujet est presque tabou tant la presse internationale se tient coite. Mais le nouveau gouvernement constitué par Ariel Sharon le 4 mars dernier ne cache pas sa couleur. Il comprend, notamment avec le Parti national religieux (2 ministres) et les deux partis nationalistes «russes» de Liberman et Sharansky (3 ministres) des partisans du Grand Israël (Eretz Israel) favorables à un Etat d’Israël s’étendant jusqu’au Jourdain et à la frontière égyptienne, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza étant refoulés en Jordanie ou en Egypte. Pour se faire une idée du débat, il suffit de voir sur le net ce que donne la propagande et la contre-propagande.
Le Grand Israël est un vieux rêve d’Ariel Sharon qui, par sa politique au cours de ces deux dernières années, n’a pas fait mine d’y avoir renoncé. Généralement un militant qui arrive au faîte du pouvoir nuance ses enthousiasmes juvéniles. A 75 ans, Sharon est vert comme un gamin de 18 ans. C’est dire combien la tentation sera grande pour lui de saisir, si elle se présente, l’occasion de faire ne serait-ce que quelques tout petits pas supplémentaires vers la réalisation de ce rêve.
