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Les bombes de la pleine lune

En déclenchant la guerre, Bush joue un dangereux quitte ou double. Il doit absolument l’emporter par un Blitzkrieg couronné de succès en quelques semaines.

Le déluge de bombes qui, selon toute vraisemblance, va tomber sur Bagdad dans la nuit du 18 mars, nuit de pleine lune idéale pour des opérations aériennes, va-t-il changer la face du monde? A quelques jours de ce massacre programmé, la question mérite d’être posée.

En ce qui concerne la face du monde, et à condition que les Etats-Unis ne recourent pas à l’arme atomique comme cela les démange depuis quelques années, la réponse est non. Le Proche-Orient est certes depuis le milieu du XIXe siècle un des lieux où les contradictions entre grandes puissances ont le plus souvent éclaté, mais en un siècle et demi, le centre de gravité de la planète s’est déplacé.

Aujourd’hui, il se trouve dans le Pacifique où la confrontation entre la Chine, le Japon et les Etats-Unis, formidables concentrations de populations dynamiques et de puissance économique, se profile (voyez la Corée du Nord) sur le moyen et long terme comme la vraie grande empoignade du XXIe siècle.

Le Proche-Orient n’a plus cette importance stratégique. Ne serait-ce que parce que les Etats-Unis y règnent déjà presque sans partage et que les autres puissances (Europe, Chine, Russie) y sont cantonnées à des rôles d’observateurs circonspects.

En termes de stratégie, il ne s’agit pour les Etats-Unis «que» (mais c’est déjà beaucoup) de rééquilibrer leur contrôle sur une région dont ils sentent depuis la révolution islamique iranienne (1979) qu’elle est en passe de leur échapper et dont ils savent depuis les attentats du 11 septembre 2001 (et l’implication directe de l’Arabie saoudite dans ces attentats) qu’elle est beaucoup plus travaillée par l’islamisme qu’ils ne le pensaient.

Ainsi mortifiée et humiliée sur son propre sol et dans ses deux capitales pour la première fois de son histoire, une grande puissance ne peut que réagir vite et avec vigueur. Mais l’élaboration d’une stratégie, même régionale, demande beaucoup de temps à nos grandes machines bureaucratiques modernes.

Bush et ses amis, parant au plus pressé, ont donc choisi les maillons faibles, l’Afghanistan l’an dernier, l’Irak aujourd’hui. Mais l’Irak de Saddam n’est pas l’Afghanistan des talibans — des talibans qui par ailleurs résistent toujours, on en parle peu. C’est cette rapidité que le président Bush paie aujourd’hui au prix fort par son très vexant isolement diplomatique et militaire.

En déclenchant la guerre, Bush joue un dangereux quitte ou double. Pour éviter de perdre le pouvoir, il doit absolument l’emporter par un Blitzkrieg couronné de succès en quelques semaines, un succès qui suppose non seulement l’élimination de Saddam et de son clan, mais aussi de la résistance des populations et des troupes spéciales du régime.

Un effondrement militaire de l’Irak, la reddition en masse de ses soldats, la révolte des populations sont de l’ordre du possible. Dans ces conditions, l’affaire pourrait être considérée comme entendue. La seule difficulté résiderait alors dans la planification d’une occupation militaire sous probable contrôle formel onusien, avec notamment l’armée turque en pays kurde et les Anglo-Saxons ailleurs.

Et Bush, brillamment réélu en novembre 2004, aurait tout le temps de réfléchir aux étapes suivantes du rééquilibrage, le changement des régimes au pouvoir en Iran et en Arabie saoudite.

Au vu de ce qui s’est passé cet hiver et en demandant par avance pardon aux dizaines de milliers de morts qui de toute manière paieront la colère vengeresse de l’Oncle Sam, on peut affirmer qu’une telle solution est trop belle pour être vraie.

Qui ose aujourd’hui imaginer que les blindés américains vont pénétrer dans des villes irakiennes détruites par des vagues de B52 au milieu de foules en délire couvrant les libérateurs de fleurs? Le souvenir de leur accueil en Somalie en automne 1992 devrait pour le moins inciter à la prudence. Il est vrai que ni Bush, ni Cheney, ni Rumsfeld ne feront le déplacement pour entrer dans Bagdad à la tête de leur armée.

Cette intervention militaire survient dans des conditions trop particulières, avec trop de sous-entendus, dans un contexte politique trop pourri par des années de frustrations ou de faux espoirs pour qu’elle se déroule dans de bonnes conditions. C’est bien ce que les millions de manifestants contre la guerre ont intimement ressenti et clairement exprimé dans le monde entier.

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Prochain article: Et si les Américains s’ensablent dans le désert irakien?