Les Balkans terminent leur première année de paix après douze ans d’orage ethnique. Nos envoyés spéciaux Guillaume Dalibert et Serge Michel ont sillonné la région. Troisième volet d’un reportage en grand format.
- Il était une fois la Yougoslavie. A l’été 1990, des bruits de bottes commençaient à agiter les républiques de la Fédération construite par Tito. La suite est connue. Sanglante, elle dura onze ans.
De la Croatie à la Bosnie, avant le Kosovo et la Macédoine, la Yougoslavie se disloqua. Quelques centaines de milliers de victimes plus tard, les feux de la guerre se sont progressivement éteints depuis août 2001, avec la fin du dernier épisode guerrier en Macédoine.
On ne parle plus des Balkans aujourd’hui, on regarde ailleurs, vers Bagdad et Oussama. A la fin de l’année 2002, la péninsule balkanique aura terminé sa première année complète sans guerre depuis douze ans. Escapade subjective après l’orage ethnique.
Lire ici le volet précédent de notre reportage dans les Balkans.
Gracanica (Kosovo), 25 octobre, 13 heures
S’il existait un office du tourisme du Kosovo, et s’il pratiquait le cynisme comme arme de distraction massive, il dirait ceci: «Visitez la province, sa capitale Pristina, mais aussi ses enclaves, ses réserves de Serbes!» Car depuis que les Kosovars sont rentrés chez eux en juillet 1999 dans la foulée des troupes de «libération» de l’Otan, ils ont aussitôt chassé les Serbes dans un exercice de nettoyage ethnique à l’envers, moins meurtrier que celui exercé initialement par les Serbes contre eux.
La poignée de Slaves qui est restée dans la province – ceux qui pensaient que le fait de n’avoir participé à aucun crime les protègerait de la vengeance, cruelle erreur – végète dans quelques bantoustans, îlots orthodoxes au milieu de l’islam modéré kosovar.
Celui de Gracanica est particulièrement spectaculaire. Il permet, à 7 kilomètres très précisément du centre de Pristina, l’une des cités majeures de l’univers albanais, de pénétrer à nouveau… dans le monde 100% serbe. Il y a encore une année, l’enclave de Gracanica, qui abrite l’un des plus sublimes monastères orthodoxes d’ex-Yougoslavie (ce qui fait toujours dire aux Serbes que le Kosovo est leur Jérusalem) était lourdement défendue par des éléments suédois de la KFOR, la force de protection de l’Otan. Contrôles sèvères sur la route aux entrées et aux sorties du bourg, soldats postés devant le monastère, le doigt sur la gâchette du fusil-mitrailleur.
Plus rien de tout cela: la présence militaire s’est faite beaucoup plus discrète, signe tangible de cette «amélioration constante de la sécurité et de la coexistence», dont parlent régulièrement les Onusiens en charge de la province. «De ce point de vue, oui, la situation est radicalement meilleure, c’est vrai, on peut même dire que la sécurité au Kosovo est désormais assurée comme à Paris ou à Genève», nous avait fait remarquer Evliana, brillante Evliana, à Pristina.
Rien pour autant ne permet de jalouser la vie des enclavés. S’ils n’ont plus besoin d’escorte comme il y a quelques mois, c’est tout de même la peur au ventre qu’ils prennent la voiture pour aller faire leurs courses en Serbie, après avoir traversé ce morceau de Kosovo kosovar qu’ils redoutent tant.
Et puis, côté occupation, on résumera assez bien le sentiment général en indiquant qu’ici ce n’est pas le chômage qui fait l’objet d’un pourcentage, mais l’emploi. Le taux d’emploi de Gracanica doit ainsi avoisiner les 10%. De quoi tuer le temps en sirotant une Lasko Pivo, une Pilsner importée on ne sait trop comment de Slovénie. Mais qu’il faut payer en dinars yougoslaves (ceux de Belgrade), alors que la monnaie officielle du Kosovo est l’euro (celui de Francfort).
Sur la route, entre Pristina et Prizren (sud du Kosovo), 26 octobre
Fin octobre, l’automne balkanique est saisissant. Que le soleil se voile, la brume épaissit dans la foulée, et l’on sent presque aussitôt la douleur remonter de la terre humide, noire, lourde de son histoire. A la sortie de Pristina, on passe devant Kosovo Polje, le fameux «champ des Merles», lieu de la défaite des Serbes devant les conquérants ottomans (1389).
L’affrontement avait plutôt bien commencé pour les Slaves, puisqu’avant même le début de la bataille, le fier guerrier Milos Obilic avait tué le sultan Mourad à l’aube. La suite fut nettement moins glorieuse avec l’occupation de la plus grande partie des Balkans par la Sublime Porte jusqu’en 1914.
C’est là, à Kosovo Polje, six siècles plus tard, en 1989, qu’un certain Slobodan Milosevic déchaîna le nationalisme Grand Serbe. «La Serbie est un des seul pays au monde qui a mythifié une défaite», nous avait dit un jour un ami belgradois. Kosovo Polje, le «Champ des Merles», en est couvert : des merles, ou plutôt des corneilles, nuées noires et tourbillonnantes, caquetantes, sinistres, omiprésentes, comme chaque année à pareille période.
Et puis, direction plein sud, les inquiétants oiseaux se font moins nombreux. L’atmosphère, pesante, s’allège. Nous gagnons en altitude, l’horizon se dégage. Voici, tout autour du nous, le Kosovo, comme le décrivait le géographe Jacques Ancel au début des années 30 dans son ouvrage «Peuples et nations des Balkans»:
- Entre les gorges de l’Ibar et le défilé de Katchanik, la route de Sarajevo à Skoplié suit une plaine relativement basse (500 mètres environ): c’est le Kosovo polié. Au lointain horizon, les crêtes dentelées, blanches des Malciya Madhé albanaises (en serbe Proklétié), les croupes rondes et boisées du Char macédonien; plus près, séparant le Kosovo des hautes plaines voisines, les collines bocagères et pastorales, planiné aux noms multiples, ne dépassant pas 1200 mètres: telle est l’enceinte. Sur les fonds, les rivières se traînent (…), alternativement vers le Nord ou vers le Sud: leurs rives vaseuses disparaissent sous les joncs, les saules et les osiers. Dans le Kosovo le Nord et le Midi se rejoignent.
Justement, une fois passé Suva Reka, tout respire désormais le midi. Les vignes folles, rousses, parsèment les pentes douces des contreforts du massif de la Char Planina, «l’Alpe du Char», la chaîne qui sépare le Kosovo de la Macédoine. Et puis voici Prizren, tout au sud de la province, seule cité kosovare a avoir intégralement conservé son caractère ottoman, a avoir résisté à la planification urbaine titiste.
Sur la vieille place, pavée, la mosquée Sinam Pacha Djani (16ème siècle), le plus bel exemple d’architecture musulmane de la région, trône, légèrement surélevée. L’imam est un «expat» d’Ankara. On dit de l’islam balkanique qu’il serait très influencé par le financement saoudien, sensible aux sirènes du wahhabisme. «Nous n’avons jamais été très pratiquants», contredit le gardien de la mosquée avant de dire en serbe, «c’est très vieille mosquée», aux diplomates américains en goguette qui visitent le lieu en deux minutes chrono.
C’est ici, sur le parvis, que Gerhard Schröder, en «vainqueur» du Kosovo, était venu en juillet 1999 recueillir devant une foule immense l’acclamation due à son triomphe. Depuis lors Prizren se trouve en «zone allemande»: ce sont des soldats de la Wehrmacht qui maintiennent la paix. A deux pas de la mosquée, ils stationnent, barbelés et blindés légers, autour de la vieille église orthodoxe. «Sans eux, elle ne serait plus là», plaisante un passant.
Si l’église est restée, les Serbes eux sont partis. Sur les terrasses ombragées, peuplées exclusivement de mâles, on échange les dernières infos sur le «commerce». Dix kilomètres au sud, c’est l’Albanie, derrière les montagnes. Dix kilomètres à l’est, c’est la Macédoine – la partie albanaise de Macédoine – derrière d’autres montagnes. Prizren la douce, Prizren la méditerannéenne, enclavée dans ses massifs: nous sommes au cœur du monde albanais.
Prochain épisode:
De Prizren à Tetovo, bastion macédonien de la Grande Albanie
