KAPITAL

Les meneurs de l’après-Covid (2ème partie)

Les entreprises suisses n’ont pas attendu la fin de la pandémie pour développer leurs activités. Innovation, collaboration, transformation: elles affrontent déjà la crise pour construire l’économie de demain.

Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.

_______

Retrouvez la première partie du dossier ici.

_______

Les ingénieux

MB&F: «Montée en flèche de l’efficacité»

«Les grandes maisons ont un peu disparu de l’horizon l’an dernier, ce qui a laissé plus d’espace à des marques très active sur le réseau sociaux telles que la nôtre, explique Maximilian Büsser, fondateur de la marque horlogère MB&F. Ensuite, nos clients, dont un tiers proviennent d’Asie, sont restés bloqués chez eux en raison de la pandémie et avaient ainsi plus d’argent à investir dans l’achat d’une nouvelle montre, et plus de temps pour s’intéresser à nos créations via les canaux digitaux.» Quatre des 260 montres vendues en 2020 ont d’ailleurs été acquises via la boutique en ligne de MB&F, y compris deux pièces à 152’000 francs!

La manufacture genevoise a enregistré l’an dernier une baisse de ses ventes aux détaillants d’environ 15% mais une progression de 30% de ses chiffres «sell out», soit la vente effective des montres aux clients finaux. Un mouvement qui se poursuit depuis le début de l’année et qui devrait lui permettre d’atteindre un chiffre d’affaires de 19,5 millions de francs en 2021, pour une production atteignant 250 nouvelles pièces (215 en 2020).

L’entrepreneur relève aussi que le fonctionnement de la PME de 31 employés a su profiter des contraintes liées au télétravail. «Auparavant, chaque département fonctionnait en silo. Depuis le mois de mars dernier, nous organisons des séances transversales par visioconférence quotidiennement, et nous avons pu observer une montée en flèche de l’efficacité de l’ensemble de l’équipe!»

Kross Studio: «Un fonctionnement adapté à la situation dès le départ»

Lancer une start-up positionnée sur l’horlogerie de luxe en pleine crise sanitaire, c’est le pari de Marco Tedeschi et ses quatre associés au printemps dernier avec la création de Kross Studio. L’entrepreneur dirigeait jusque-là la marque Romain Jerome, avant sa fermeture brutale en février 2020 en raison du retrait de l’actionnaire principal. «Nous avions développé un concept et une équipe très performante, et nous trouvions dommage d’avoir réalisé tous ces efforts pour en rester là, raconte Marco Tedeschi, CEO de Kross Studio. Le fait de démarrer en plein Covid a d’ailleurs été un avantage: là où tout le monde a dû revoir ses manières de faire, nous avons pu mettre en place un fonctionnement adapté à la situation dès le départ, notamment avec une orientation B2C plus forte.»

Ainsi, trois des cent horloges «Batmobile» (30’000 francs pièce) réalisées en collaboration avec Warner Bros. ont été vendues directement via le site de l’entreprise basée à Gland. Kross Studio, qui compte aujourd’hui 11 collaborateurs principalement recrutés parmi les anciens de RJ, vient de lancer son deuxième produit, une montre inspirée par l’univers «Star Wars», affichant un prix de 100’000 francs et limitée à 10 pièces, y compris un «cristal» utilisé lors du tournage d’un des films.

Louis Erard: «Un effet d’accélération numérique plus grand qu’attendu»

Malgré l’arrêt forcé de la production et les RHT, la PME horlogère Louis Erard a réalisé l’un de ses meilleurs résultats l’an dernier, notamment grâce sa boutique en ligne inaugurée le 1er mars 2020. «La crise sanitaire a provoqué un effet d’accélération numérique plus grand qu’attendu, témoigne Manuel Emch, membre du comité d’administration et responsable de la marque. Ainsi, 30% de nos ventes en 2020 ont été réalisées en direct via le e-commerce, notamment grâce à des lancements de séries exclusives. Fin novembre, nous avons par exemple vendu 178 pièces en seulement 4 heures via internet.»

L’entreprise du Noirmont (JU), qui compte une quinzaine de collaborateurs et produit environ 5000 pièces par an (prix moyen: 2500 francs), récolte aujourd’hui les fruits d’un virage digital initié il y a quelques années. Elle n’en oublie pas pour autant l’importance des boutiques physiques. «Paradoxalement, nous n’avons jamais été aussi proche des détaillants grâce à des discussions menées à un rythme nettement plus soutenu qu’avant, par visioconférence, et impliquant davantage de nos départements: ventes, produits, etc.» Le renforcement de ces collaborations se concrétise par ailleurs via la mise en place d’une plateforme de commande numérique, avec un système de tarification dynamique, et le développement de pièces exclusives à chaque détaillant. À terme, l’entreprise vise un modèle de vente équilibré à part égales entre le digital et le physique.

_______

Durabilité et rapidité: nouveaux piliers du commerce alimentaire

Les PME suisses qui proposent des produits alimentaires locaux, tout en répondant aux exigences de praticité de la clientèle, ont vu une explosion de leurs ventes en 2020. Sous pression, elles ont démontré leur force et sont désormais bien placées pour remporter des parts de marché à long terme.

«Durant la première vague, nos livraisons hebdomadaires ont été multipliées par cinq, se réjouit Paul Charmillot, créateur du site internet de produits locaux Magic Tomato. Avec les restrictions liées à la pandémie, les Suisses se sont tournés vers les solutions en ligne et la vente de détail de proximité.» Selon Credit Suisse, 47% des entreprises actives dans le commerce alimentaire ont dépassé leurs objectifs de chiffres d’affaires l’an dernier. L’annonce des fermetures par le Conseil fédéral en mars 2020 ont même été «réjouissantes puisqu’elles signaient d’un seul coup la fin de la concurrence des bars et restaurants ainsi que du tourisme d’achat», souligne la banque.

L’exercice 2020 a vu une progression des enseignes situées en zones rurale ou résidentielle. Les magasins Landi ont par exemple enregistré un chiffre d’affaires de 1,47 milliard (+5,5%). L’entreprise souligne le succès de sa marque «Naturellement de la ferme» et de sa plateforme de e-commerce.

Avec un modèle digital et régional depuis ses débuts, le Zurichois Farmy s’est lui aussi trouvé bien positionné lors de l’arrivée de la pandémie. Son chiffre d’affaires a connu une croissance spectaculaire de 170% pour atteindre 26 millions de francs en 2020. Le but, selon Chiara Eckenschwiller, responsable marketing en Suisse romande, était de continuer à offrir un haut niveau de service, sans pénurie de produits et avec une livraison au lendemain. «Nous avons engagé 87 employés pour atteindre un total de 220 personnes. Nous avons aussi ajouté plus de 200 producteurs à notre réseau de fournisseurs qui en compte désormais 1200. Nous avons enfin optimisé la préparation des commandes et notre infrastructure IT.»

Du côté de Magic Tomato, le boom des commandes s’est accompagné du développement d’un nouveau marché. Après les régions genevoise et lausannoise, c’est sur Berne que la PME d’une vingtaine d’employés lancée en 2016 vient de se déployer. Sur ces trois zones, elles travaillent avec une soixantaine d’artisans en moyenne. Pour le directeur Paul Charmillot, les modèles durables ont gagné en attrait, dans une période où les consommateurs voulaient se montrer plus solidaires. «Nous proposons des produits locaux, majoritairement frais ou transformés avec des processus artisanaux simples. La livraison le jour-même est réalisée par nos collaborateurs, donc sans risque ‘d’ubérisation’.» Pour l’entrepreneur, les solutions qui présentent les avantages du numérique (variété de choix, rapidité, etc.), sans en avoir les défauts, continueront de croître. «Nous avons remarqué avec d’autres acteurs du secteur que des centaines de clients étaient revenus en automne, après la pause estivale, et n’étaient ensuite plus repartis. L’e-commerce alimentaire est passé de 2 à 4% de parts de marché en Suisse avec la pandémie, mais ce taux est de plus de 8% dans certains pays. Il y a donc encore une belle marge de progression possible dans les années à venir.»

_______

«On assiste à un changement de valeurs dans le tourisme»

Winnaretta Zina Singer dirige le Village de l’Innovation de l’École hôtelière de Lausanne, un incubateur destiné aux startups du secteur de l’accueil. Elle revient sur la transformation en cours du monde de l’hôtellerie et de la restauration.

Comment le secteur de l’hospitalité doit-il se réinventer dans un monde post-Covid?

Winnaretta Zina Singer: Une des tendances majeures concerne un recours accru à l’analyse des données, qui permet à la fois d’optimiser les coûts opérationnels et de créer des liens directs avec les clients, et ainsi d’éviter de verser des commissions à des intermédiaires. Il y a évidemment aussi tout ce qui a trait à la distanciation et au sans-contact: livraison de repas, glamping (i.e. camping glamour, aussi dit de confort), développement d’une offre de logements dans des structures hôtelières, etc.

Quelle incidence la crise a-t-elle eu sur les projets incubés à l’EHL?

Nous avons pu observer que l’entreprenariat fleurit dans l’adversité. Certaines start-up ont su se réinventer du jour au lendemain. Par exemple, l’entreprise Smeetz, qui développe une offre de billetterie intelligente destinée au secteur événementiel, propose désormais sa technologie de billets numériques à des lieux qui ne le faisait pas, tels que les musées.

Le tout technologique représente-t-il l’avenir de l’hôtellerie?

L’hôtellerie reste une industrie plutôt traditionnelle, où les relations humaines priment. Ce serait une erreur de penser qu’il faut désormais tout robotiser. Il faut réussir à trouver un mélange malin, de manière à permettre aux acteurs d’optimiser leurs coûts opérationnels et d’améliorer la compréhension des besoins de leurs clients. L’année écoulée a vu beaucoup de pertes et de dégâts, mais elle n’annonce pas la fin des voyages ou de l’hôtellerie. Cela dit, je pense que l’on assiste à un vrai changement de valeurs en matière de tourisme, notamment avec l’essor de l’économie circulaire ou du «slow travel», et qui va encore être renforcée par l’arrivée de nouvelles générations marquées par ce que l’on vit aujourd’hui.

_______

 Deux exemples innovants

Tableau de bord pour hôteliers

Disposer d’une vue à 360° et actualisée en temps réel de l’ensemble des domaines qui composent un hôtel (réservations, restauration, comptabilité, objets connectés), c’est le principe de la plateforme de données mise au point par la start-up lausannoise Blent. «Leur solution permet de faire de la gestion de donnée, mais aussi de réaliser des prédictions en lien avec le profil des voyageurs et leurs réservations, de manière à optimiser les ventes futures», précise Winnaretta Zina Singer, directrice du Village de l’Innovation, l’incubateur de l’EHL qui accueille actuellement cette jeune pousse. Blent vient par ailleurs d’obtenir un soutien de la Fondation vaudoise pour l’Innovation Technologique. De quoi compléter son offre par un assistant numérique, qui consolide les informations récoltées pour bénéficier de benchmarks performants.

Réservations optimisées

À l’heure de la réouverture progressive des restaurants, mais dont les capacités d’accueil restent tributaires des restrictions sanitaires, la start-up vaudoise Reservaurant mise sur une solution automatisée de gestion et d’optimisation du taux de remplissage des établissements en temps réel. De quoi permettre aux restaurateurs de ne plus devoir être à la fois en cuisine et dans leur bureau à répondre aux demandes de réservations des clients. Un algorithme optimise la composition de la salle et l’arrangement des tables en fonction du taux d’occupation du restaurant. «C’est un outil intéressant car il permet de diminuer les frais de gestion grâce au recours à l’intelligence artificielle», souligne Winnaretta Zina Singer, de l’EHL.

_______

Le futur du tourisme

Trajets distanciés

Avec des touristes toujours plus enclins à pratiquer la distanciation sociale, les voyagistes doivent adapter leur offre de transports mais aussi proposer des destinations de niches ou des circuits à vélos propices à éviter les contacts.

Voyage en «pod»

Le terme «travel pod» désigne le fait de voyager entre amis ou en famille de manière isolée du reste du monde, en louant de manière commune un chalet ou une villa.

Réservations dernières minutes

Le laps de temps entre le moment de la réservation et du départ à tendance à se raccourcir en raison des incertitudes actuelles, et se monte souvent à moins d’une semaine selon la plateforme TripAdvisor.