LATITUDES

«Vaxhole» et les autres mots de mai

Le langage révèle l’époque. Notre chroniqueuse s’interroge ce mois-ci sur l’usage des termes «vaxhole», «illéisme» et «bio-objets».

Vaxhole

Que les personnes vaccinées se gardent de devenir des «vaxholes»! Un néologisme anglais qu’il est préférable de ne pas incarner (et de ne pas adopter sous peine d’aggraver l’anglicisation subie par notre vocabulaire durant cette pandémie).

Apparu sur le site «Urban Dictionary», le terme «vaxhole» désigne une personne qui a été vaccinée contre le Covid-19 et s’en vante. Exemple cité: «Deux semaines après la seconde injection, ce «vaxhole» poste des selfies depuis un bar à Cancun.» Cette appellation moqueuse, basée sur une fameuse insulte, se propagera-t-elle à l’image du mot «boomer»?

Avec une priorisation des vaccinations par tranches d’âge, il est indéniable que les seniors frimeurs de la double dose contribuent à la dénonciation d’une dictature des vieux.

IIléisme

L’illéisme est une pratique langagière qui consiste à parler avec soi ou de soi à la troisième personne. Une manière de s’exprimer que l’on prête souvent à Alain Delon. Jusqu’ici moquée car jugée infantile ou mégalo, elle est aujourd’hui dotée de multiples avantages.

A l’heure où les soliloques constituent des substituts aux dialogues en présentiel raréfiés, il serait opportun d’abandonner le «je» pour le «elle» ou «il». Passer de «je suis vraiment épuisée» ou «je suis moche» à «elle est épuisée» ou «elle est moche» en s’adressant à soi-même, permettrait selon des études de neurosciences de prendre du recul, de tenir à distance l’anxiété, d’améliorer les prises de décision et la régulation émotionnelle.

Jules César, Donald Trump, Charles de Gaulle, Silvio Berlusconi, Richard Nixon, Mikhaïl Gorbatchev et Narendra Modi étaient apparemment déjà convaincus de tels bienfaits: ils ont été pris en flagrant usage d’illéisme. Marilyn Monroe, le rappeur Flavor Flav et Salvador Dalí également, tout comme Zlatan Ibrahimović et les athlètes de la NBA qui commentent leurs exploits à la troisième personne.

Dans la fiction, des personnages comme Voldemort, Hercule Poirot et Hulk ont aussi dit «il» au lieu de «je».

Même l’ancien premier ministre Edouard Philippe a été taquiné à ce sujet sur France Inter pour avoir parlé de lui à la troisième personne dans son livre publié avec Gilles Boyer, «Impressions et lignes claires».

A noter que chez les politiciens français, le nosisme est encore plus fréquent que l’illéisme. Il leur permet, en disant «nous» au lieu de «je», de laisser entendre qu’ils s’expriment au nom de leur équipe même quand ce n’est pas le cas.

Bio-objets

L’annonce de la culture d’embryons chimériques homme-singe vient de susciter l’inquiétude. Céline Lafontaine, l’auteure de «Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant» doit s’en réjouir. Cette sociologue de l’Université de Montréal se penche sur les nouvelles formes de vie qui prolifèrent dans les laboratoires. Etonnamment, sans susciter de débats éthiques.

Gamètes, ovocytes, spermatozoïdes, embryons et cellules souches sont des bio-objets, à mi-chemin entre le biologique et l’artificiel. Produits par les technologies in vitro, ils peuvent être congelés, modifiés ou transplantés. Leurs usages ne cessent de se multiplier, entraînant une modification de notre rapport au vivant.

«Une mutation anthropologique est en cours», estime la Québécoise qui interroge le statut de ces bio-objets. Sont-ce là des produits, des rebus, des êtres potentiels? Un questionnement abyssal illustré par l’exemple des embryons chimériques homme-singe.