LATITUDES

La pionnière de l’hygiène

Il y a deux siècles naissait Florence Nightingale, véritable icône de l’histoire des soins. L’infirmière britannique a posé les bases des précautions standards modernes et de la prise en compte de statistiques. 

L’année même où le coronavirus frappe l’humanité, on célèbre les 200 ans de la naissance d’une grande pionnière dans le domaine de l’hygiène. Florence Nightingale (1820–1910) avait compris avant tout le monde l’importance de se laver les mains. Figure emblématique des professions de soins, l’infirmière britannique est restée dans l’histoire pour son intelligence et sa capacité à transformer l’organisation hospitalière.

« Aux XVIII–XIXe siècles, on subissait le choléra, la dysenterie et le typhus. On se faisait soigner par le médecin à la maison, tandis que les démunis se retrouvaient à ‘l’hospice’, un endroit sale où l’on mourait de fièvres et autres miasmes », rappelle Jacques Chapuis, directeur de l’Institut et Haute École de la Santé La Source à Lausanne – première école laïque d’infirmières  au monde, ouverte en 1859, soit un an avant celle créée par Nightingale à Londres. Les « gardes-malades », des religieuses, avaient pour priorité  de préserver le « salut de l’âme », continue celui qui préside  également la Commission d’attribution de la médaille Florence Nightingale du CICR (voir encadré). « Évidemment, les soins au corps, siège honteux des pulsions sexuelles, étaient aussi peu investis que l’hygiène du service. »

C’est dans ce contexte que  Florence Nightingale a eu l’intuition que la saleté pouvait provoquer des maladies et que  les infections se transmettaient probablement d’un malade à l’autre et aux soignantes. Une transmission qui sera plus tard confirmée par le scientifique français Louis Pasteur et le médecin allemand Robert Koch. « Pendant la guerre de Crimée, elle a introduit des normes de lavage des mains, l’espacement entre les patients, l’aération des pièces et la séparation du propre et du sale. Ce faisant, le taux de mortalité a significativement diminué », ajoute Jacques Chapuis.

L’infirmière a aussi été précurseure dans la tenue de statistiques et la prise de décisions guidées par cet outil, poursuit-il. « Les médecins ont d’abord fait bien peu de cas de cette rigueur scientifique adoptée par une infirmière. Mais voyant la corrélation entre une meilleure hygiène et la chute de mortalité, ils ont bien dû s’y intéresser, avant de se l’approprier. »

Mains propres

« Elle a été une grande pionnière et nous sommes ses héritiers », renchérit Philippe Bressin, infirmier chef de service au CHUV, spécialiste en hygiène, prévention et contrôle de l’infection. Avec son équipe, il est toute l’année au front pour prévenir les infections contractées pendant l’hospitalisation. Florence Nightingale avait déjà identifié l’air, le contact, les instruments, les excréments et autres liquides corporels comme vecteurs de transmission de maladies. « Les précautions standards – hygiène des mains, port des gants, du masque et des lunettes protectrices lorsque indiqué, et autres bonnes pratiques – en vigueur dans nos hôpitaux en 2020, ont pour fondements les constats de Florence Nightingale. »

Avant l’arrivée du Covid-19, le taux d’observance de l’hygiène  des mains aux moments attendus selon les critères de l’OMS, était de 80% chez le personnel soignant au CHUV, précise Philippe Bressin : « Nous n’avons pas pu faire d’audit ces derniers mois, mais nous pensons que les comportements préventifs sont encore meilleurs. Si, avant, nous devions un peu militer, la crise nous a aidés à renforcer encore le message de l’importance de l’hygiène des mains. »

Maintenant, il faut s’assurer qu’il n’y ait pas d’excès, soutient-il. « Les images dans les médias de soignants en Chine habillés presque comme des cosmonautes ont suscité beaucoup de questions au CHUV. Il a fallu expliquer que le contexte épidémiologique au début de la crise était différent et qu’un tel arsenal n’était pas justifié chez nous. » La preuve que les équipements de protection individuels étaient adaptés est que très peu de collaborateurs du CHUV ont été infectés.

Un métier « par vocation » 

Même si son portrait se trouvait sur des billets de 10 livres au Royaume-Uni, Florence Nightingale a aussi fait l’objet  de critiques. Par exemple, certains lui reprochent d’avoir contribué à répandre l’idée que les soins infirmiers auraient un rôle secondaire par rapport à celui des médecins. Philippe Bressin affirme qu’au CHUV « le personnel infirmier – à 85% féminin – travaille aujourd’hui en parfaite collaboration avec  les médecins ». « Les rôles respectifs sont complémentaires et nous avons dépassé le stade où les médecins décident de tout et les infirmières et infirmiers sont des acteurs de second plan », observe-t-il, précisant qu’ils sont solidement formés. « En Suisse, les infirmières et infirmiers peuvent atteindre un niveau d’expertise et d’autonomie très élevé. »

Protestante, Florence Nightingale soutenait par ailleurs avec ardeur qu’on devenait infirmière « par vocation ». Contrairement à Valérie de Gasparin-Boissier, fondatrice de La Source, qui, en avance sur son temps, a vigoureusement défendu l’idée que soigner « n’était pas œuvre de robe » ni réservé aux sœurs. Pour elle, il s’agissait d’une profession libérale, permettant de gagner sa vie, relève Jacques Chapuis.

Différemment héritière de ces grandes dames, l’institution qu’il dirige a modernisé le serment de déontologie professionnelle rédigé par Florence Nightingale en 1850. Celui de La Source accompagne désormais les étudiants à l’aube de leur premier stage. /

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L’héroïsme récompensé : la médaille Florence Nightingale

Tous les deux ans, la médaille créée en 1912 par le CICR est remise à des personnes innovatrices, pionnières ou héroïques, dans le domaine des soins. Contrairement à la remise traditionnelle de la médaille à des infirmières et infirmiers individuels remarquables, cette année, la Commission pour la médaille  Florence Nightingale a décerné une médaille honorifique collective mondiale aux infirmières, infirmiers et sages-femmes qui sont ou ont été privés de liberté en raison de leur travail humanitaire.

Voici quelques exemples de récipiendaires 2019 : Astrid Opstrup, une Danoise de 37 ans, a été au front durant deux épidémies d’Ebola et lors de la prise de Mossoul en Irak. À plusieurs occasions, elle aurait eu la possibilité de rentrer chez elle, mais elle est restée jusqu’au bout pour soigner les blessés, faisant preuve d’un rare engagement professionnel.

La Biélorusse Galina Kulagina, a, quant à elle, apporté des soins aux victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, une semaine après l’accident, sachant très bien qu’elle s’exposait aux risques de radiation. Elle a par ailleurs fait introduire la notion d’écologie dans le cursus de médecine.

Deux jeunes ambulanciers philippins, une femme et un homme, Venus Patay et Mohammad Janisa Manalao, ont sauvé des personnes de la noyade. Revenant de leur tour, ils ont remarqué qu’un bus était tombé dans une rivière en crue, où une cinquantaine de passagers auraient pu se noyer. Mettant leur vie en danger, les deux ambulanciers en ont ramené une quinzaine à terre.

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Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 21).

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