TECHNOPHILE

Pourquoi le monde est petit (et les riches deviennent toujours plus riches)

Existe-t-il une démocratie structurelle du Net? Une «pensée réseau»? Largeur.com a interrogé le physicien américain Albert-László Barabási.

Une série de découvertes réalisées au cours des quatre dernières années permettent de comprendre beaucoup mieux le fonctionnement des réseaux informatiques et, surtout, leur topologie. Le Net est-il aussi égalitaire qu’on le dit? Largeur.com a interrogé par e-mail Albert-László Barabási, professeur de physique à l’Université américaine de Notre Dame et auteur d’un livre récemment paru, «Linked, The New Science of Networks».

Premier point: la topologie (branche de la mathématique qui étudie les «formes» et ses rapports avec l’espace) des réseaux est invariable. «Dans la plupart des réseaux, la structure sous-jacente est pratiquement identique», explique le professeur.

Outre les noeuds et les liens, Barabási a constaté et expliqué la présence de groupements de noeuds-grappes (clusters), ainsi que l’existence d’un petit nombre de noeuds qui entretiennent une énorme quantité de liens avec d’autres noeuds (des «hubs» – littéralement: moyeux).

La tendance humaine à se regrouper semble correspondre à la recherche de sécurité. Mais on retrouve cette même tendance dans tous les réseaux: «La découverte que le regroupement est invariablement présent a transformé rapidement cette propriété spécifique à la société en une propriété commune aux réseaux complexes, poursuit Barabási. Cependant, les hubs peuvent être encore plus importants, et c’est là que réside réellement le message de «Linked». En effet, ils assurent la cohésion de la plupart des réseaux.»

L’ouvrage de Barabási explique également pourquoi nous avons l’impression de vivre dans de «petits mondes». Le sentiment généralisé selon lequel internet contribue à l’élimination des distances compte désormais avec un fondement scientifique. Le professeur explique que «dans les réseaux les plus complexes, la distance qui sépare les noeuds est plutôt courte. En l’occurrence, la «distance» se réfère naturellement au nombre de bonds nécessaires pour passer d’un noeud à un autre en suivant le chemin des liens».

Les humains constituent un réseau de six milliards de noeuds et la toile en a plus de deux milliards. «Cependant, ces réseaux sont «petits» dans la mesure où il existe un chemin court entre deux noeuds, quels qu’ils soient. La distance est estimée à 6 entre deux humains et à 19 entre deux pages du Web.» (Un résultat que Largeur.com avait d’ailleurs analysé en détails à l’époque)

Apparemment, le troisième aspect semble être celui qui a le plus surpris Barabási: «L’absence totale de démocratie, d’équité et de valeurs égalitaires. La topologie de la toile nous empêche de voir presque tout. C’est à peine si l’on peut voir un tout petit nombre parmi les milliards de documents qu’il contient.»

Et il poursuit: «Comparé aux hubs, le reste de la toile est invisible.» En effet, les noeuds n’établissent pas des interrelations au hasard. De plus, dans un environnement de concurrence constante, ils cherchent les noeuds les plus attrayants. L’«indice de fitness» établi par Barabási lui permet d’affirmer que le mécanisme «les riches deviennent de plus en plus riches» s’applique aussi au Web.

Le livre de Barabási est fascinant et facile à lire. Il y manque, peut-être, une explication sur pourquoi les réseaux se multiplient et pourquoi ils semblent gagner de plus en plus de terrain face aux autres formes d’organisation. C’est, par exemple, toute la question de la force Al-Qaida, des cartels de la drogue, des acteurs de la société civile internationale comme ATTAC ou l’ONG «Landmines» qui a reçu le prix Nobel de la paix.

L’émergence d’une nouvelle science, propre aux réseaux, nous invite à adopter ce que nous pourrions appeler un type de «pensée réseau», ainsi que des instruments nous permettant de l’utiliser efficacement. «Les réseaux sont la nouvelle géométrie du monde moderne, dit Barabási. Aujourd’hui, comprendre les réseaux correspond, en quelque sorte, à la discipline que la science de la cartographie a représentée, il y a des siècles.»