Candidate à l’Union européenne, l’île de Chypre reste divisée par des souvenirs aussi acides que les citrons de Lawrence Durrell. L’affaire a commencé avec Aphrodite…
Chypre. Depuis des années, les charters amènent des cohortes d’estivants sur les plages de cette île à juste titre réputée comme l’une des plus belles de la Méditerranée.
Aphrodite y naquit, Rimbaud y travailla. Comme carte de visite, il est possible de trouver pire. J’y ai passé des moments somptueux, sur la côte septentrionale de la partie grecque de l’île, à Lachi, aux portes du cap Arnauti.
De là, un sentier côtier conduit aux Bains d’Aphrodite, une conque d’eau douce enveloppée de verdure où la déesse aimait s’ébattre à l’abri des regards indiscrets.
Quelques kilomètres plus loin, boire à la Fontana Amorosa, une autre source d’eau douce, vous confère le mal d’amour pour toujours. Du moins si l’on en croit l’Arioste qui lui consacra quelques vers: «Grâce à la déesse, jeunes gens et vieillards éprouvent les feux de l’amour jusqu’aux heures ultimes de la vie.»
Mais le cap Arnauti ne connut pas que l’amour. Autrefois, de petits bateaux grecs y déposaient clandestinement des cargaisons d’armes destinées aux militants de l’EOKA, l’armée de libération luttant contre la domination britannique, car l’île fut une colonie jusqu’en 1959.
Lawrence Durrell, oui, le célèbrissime auteur du «Quatuor d’Alexandrie», a consacré un livre magnifique aux déchirements chypriotes qui devaient porter à l’indépendance, puis à la partition de l’île entre Grecs et Turcs. Le bouquin s’appelle «Citrons acides», il est paru en traduction française en 1961.
Durrell y a consigné les observations faites pendant les trois ans passés sur l’île au début des années 1950. Il décrit avec précision et tendresse (mais aussi en laissant paraître à l’occasion un zeste du suffisance très british) le processus de dégradation nationaliste d’un pays multiculturel formé par des strates historiques successives:
- «Je m’assis à côté de Sabri, me laissant envahir par le merveilleux silence. La mer était calme. (Quelque part, sans bruit, invisible, le caïque Saint-Georges, bourré d’armes et de dynamite, faisait route vers la côte déchiquetée du cap Arnauti.)
– Quelle paix ici, dit mon ami en buvant son café. S’il n’y avait pas ces sacrés Grecs, Chypre serait une île paisible; mais nous autres Turcs, nous n’avons pas encore dit notre mot. Nous n’accepterons jamais d’être commandés par la Grèce; je prendrai le maquis et je les combattrai si l’Enosis vient ici!»
A l’époque, on comptait deux Turcs pour sept Grecs dans cette île qui verrouillait l’importante voie stratégique du canal de Suez. En 1956, la nationalisation du canal par Nasser, suivie d’une funeste équipée franco-britannique, enleva à Chypre sa séculaire importance sur la route de l’Orient.
Après de retorses négociations, Londres finit par se retirer et accorder une indépendance dominée par les Grecs. C’était abandonner en un face à face tragique deux nationalismes (grec et turc) porteurs des pires violences. Le coup d’Etat des colonels instaurant un régime fasciste en 1967 encouragea l’extrême-droite chypriote-grecque à tenter de faire de même.
Mais en été 1974 une intervention militaire turque menée par la poigne de fer du premier ministre Bülent Ecevit, un nationaliste de gauche, mit l’armée grecque au tapis. L’extrême-droite perdit le pouvoir à Chypre, puis à Athènes. Les Turcs s’approprièrent 40% du territoire chypriote qui fut purifié ethniquement, Turcs et Grecs se regroupant de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu qui coupe Nicosie, la capitale, en deux. Les soldats de l’ONU en assurent l’imperméabilité.
Il est impressionnant aujourd’hui encore de voir des villages désertés par leurs habitants et occupés par des troupeaux de chèvres gambadant parmi les ruines des maisons.
Depuis lors, 28 ans ont passé. Les deux communautés chypriotes sont encore séparées par une haine ethnique vivace.
La partie turque – que je ne connais pas – somnole, dit-on, au rythme de paysans anatoliens importés dans les fourgons de l’armée d’occupation. La partie grecque est, elle, en plein boom économique depuis des années. L’Europe du Nord se déverse par flots de charters sur ses plages. Et depuis la chute de l’URSS, Chypre est devenu un des points de chute préférés des flux financiers russes.
Candidate à l’Union européenne, Chypre pourrait être un pays de cocagne si ses élites politiques n’étaient pas enracinées dans leurs conflits anciens. La plupart des dirigeants politiques d’il y a trente ou quarante ans sont encore en place.
Ainsi les dernières négociations (inabouties) de janvier 2002 réunissaient les présidents des deux entités, Glafcos Cléridès et Rauf Denktash qui travaillaient dans le même administration à l’époque où l’île n’était pas divisée!
De surcroît, à Ankara, Bülent Ecevit, le conquérant de 1974 qui plaça son expédition sous le patronage d’Attila, est toujours au pouvoir et menace d’annexer la partie turque de l’île si la partie grecque est admise dans l’UE!
La mémoire est si pesante dans cette Méditerranée orientale que les terroristes du Mouvement du 17-Novembre, qui se forma en 1973 pour lutter contre les colonels, se retrouvent dans la prison qui abrite le général Dimitris Ioannidis, seul membre encore détenu de la junte militaire.
Les «Citrons acides» de Lawrence Durrell sont aujourd’hui précieux par le témoignage qu’ils portent sur ces sociétés méditerranéennes autrefois bariolées, bigarrées, mais porteuses de sourdes douleurs:
- Dans une île de citrons amers
Où les fièvres froides de la lune
Travaillent les sombres globes des fruits
Et l’herbe rêche sous les pieds
Torture la mémoire et ravive
Des habitudes que l’on croyait mortes à jamais,
Mieux vaut faire silence, et taire
La beauté, l’ombre et la violence;
Que les antiques gardiens de la mer
Veillent sur le sommeil des songes
Et la tête bouclée de la mer égéenne
Contienne ses fureurs comme des larmes non versées
Contienne ses fureurs comme des larmes non versées.
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«Citrons acides», de Lawrence Durrell, traduit de l’anglais par Roger Giroux, éditions Buchet-Chastel, Paris, 1961 (aussi publié en Livre de poche).
