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Les zombies de la Confédération

Un requérant débouté qui tente de s’immoler par le feu suffit à rappeler combien sont fragiles, et relatifs, les principes les mieux enracinés de l’État de droit.

Donc même Darius s’en va. On se gardera bien de dire que les rats quittent le navire. Là, ce serait plutôt l’amiral – du moins celui de la galère RTS. L’écume de l’actualité récente en tout cas pourrait donner le mal de mer à des cœurs moins aguerris.

Un requérants d’asile débouté qui tente de s’immoler par le feu sur la Place fédérale, cela fait quand même désordre. Bien sûr, on n’est plus à l’époque glorieuse où l’étudiant Jan Palach agissait pareillement à Prague pour protester contre un régime véritablement inhumain, celui-là. Le requérant iranien, maladresse ou manque de conviction, contrairement à Palach, a survécu. Les médias parlent même «d’immolation partielle», concept plutôt audacieux envisageant que l’on puisse mourir à moitié.

N’empêche, l’événement révèle ce que l’on savait déjà, à moins de ne pas vouloir entendre: que le sort des personnes déboutées de l’asile a plus à voir avec le royaume du père Ubu qu’avec l’Etat de droit. Leur demande rejetée, la logique voudrait que ces requérants soient expulsés du territoire. Or, ils sont seulement «incités» à mettre les voiles. Ce qu’ils ne font pas ou rarement, pour au moins déjà une bonne raison: leurs pays d’origine refusent de les reprendre.

Sans existence légale, les voilà tout aussi logiquement interdits de travail. Ils seraient 8500 dans ce cas, avec une aide d’urgence se résumant littéralement à 2 francs 6 sous, condamnés donc à vivre, dans des centres suavement baptisés «de retour», une vie qui n’en est pas une. Ils sont les zombies de la Confédération. Pour ne pas dire les hamsters: essayez donc d’effectuer une manœuvre de retour dans un centre.

Le paradoxe est que ces gens soient privés précisément de revendiquer les principes les plus valorisés dans le pays où ils ont eu la mauvaise idée d’aboutir, à savoir la liberté et la responsabilité.

De bien beaux idéaux que revendique par exemple la nouvelle secrétaire général du Parti radical suisse, la Neuchâteloise Fanny Noghero. Elle explique ainsi, elle qui fut caissière à la Migros pour financer ses études de droit, son adhésion au parti qui eut, jadis, s’en souvient-t-on, pour fort slogan «libres et responsables comme vous»: «La liberté a toujours été la valeur cardinale dans ma vie. C’est un sentiment extrêmement puissant. Je refuse de me sentir enfermée ou de dépendre financièrement de quelqu’un.»

Certes, voilà un principe pas toujours facile à mettre en œuvre et qui peut vite se retourner contre vous, surtout quand il se teinte d’un léger égoïsme. La même Fanny Noghero raconte que c’est ce même goût de la liberté qui l’a incitée à ne pas avoir d’enfants. Résultat? «Mon compagnon en a trois, dont il a la garde un week-end sur deux.»

Remarquons aussi que ces valeurs-là – liberté, responsabilité, etc. – n’ont plus spécialement le vent en poupe dans une atmosphère mondialisée d’inquisition et de puritanisme qui n’épargne évidemment pas la Suisse.

Dernière jet de moraline en date, les insultes, les menaces de boycott et les plaintes pénales qui pleuvent sur les librairies Payot, pour la réédition, en fac-similé et sur fond de commémoration historique, d’un manuel scolaire datant de 1912. Et dans lequel les yeux étriqués, anachroniques et déculturés d’aujourd’hui ne pourront évidemment que débusquer racisme et sexisme à toutes les pages et étages.

Sont-ils encore nombreux ceux qui peuvent entendre sereinement la ligne de défense impeccable présentée par le patron de Payot, Pascal Vandenberghe? «Nous n’avons pas à devenir une sorte de police de la pensée, décidant ce que les gens peuvent lire ou non, sous prétexte d’un certain politiquement correct. Nous vivons dans des pays de libertés et de démocratie.»

C’est sans doute aussi ce qu’avait naïvement cru comprendre l’enflammé de Berne.