Ils avaient inventé la guérilla urbaine dans les années 60. Trois décennies plus tard, les Hollandais qui votent Fortuyn en arrivent à vivre réellement dans le virtuel.
Au grand bazar du glocal, les peuples déboussolés peuvent même voter pour les morts.
Les lecteurs de Largeur.com y sont habitués depuis la naissance du magazine: le regard sur le politique contemporain ne peut être que glocalisant. Le néologisme rend admirablement le rapport de force qui s’est instauré depuis une dizaine d’années entre la politique mondiale et la sphère d’influence des citoyens. Ou pour changer d’angle: la perception par les individus des turbulences de la mondialisation économique.
Nous avons assisté ces jours derniers à la reconnaissance de l’avènement du glocal par les institutions: la tenue d’un Forum Glocal à Rome réunissant les maires des grandes villes du monde pour discuter de leur rapport à la nouvelle économie.
Les Pays-Bas viennent de nous administrer la preuve de la réalité électorale du glocal: par centaines de milliers, les électeurs ont voté pour un parti (la Liste Pim Fortuyn) qui avait déjà trépassé au moment du passage à l’acte, au moment du vote. Etonnant!
Historiquement, le vote du 15 mai 2002 fait écho au fameux mouvement des provos.
A la mi-juin 1966, l’Europe, stupéfaite, découvrit pour la première fois une véritable guérilla urbaine menée par des jeunes tout de noir vêtus, criant leur angoisse existentielle à la face d’une société de consommation qui, déjà, se demandait où elle allait.
Pendant plusieurs jours, des combats de rue dévastèrent le centre d’Amsterdam. L’immeuble du journal Telegraaf fut pris d’assaut, des vitrines brisées, des camions et des voitures brûlés. Les dégâts se chiffrèrent par millions.
Il y eu un mort et des dizaines de blessés. Ce qui choqua le plus les populations et suscita de vastes débats chez les sociologues, psychologues et autres politologues fut l’aspect «apolitique» de la manifestation. Que voulaient, 20 ans après les désastres de la seconde guerre mondiale, ces jeunes qui avaient tout et n’étaient pas contents?
On sait que la question fut reposée à grande échelle en mai 1968, puis dans les années suivantes. On sait que depuis Amsterdam, on ne compte plus les magasins de luxe saccagés ou les voitures brûlées, mais on n’a toujours pas de réponse aux questions des jeunes, ni à celles que les jeunes d’alors devenus vieux peuvent toujours se poser. En juin 1966, Pim Fortuyn avait tout juste 18 ans.
Pour remettre à l’heure quelques pendules, il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1966, alors que le pacifisme hippie est en passe de conquérir les campus américains, il faut déjà compter avec la violence brute. En juillet 1966, Richard Speck pénètre dans un dortoir d’infirmières à Chicago. Il entrave et bâillonne huit jeunes filles, puis les tue au couteau ou les étrangle.
En août 1966, un étudiant en architecture d’Austin au Texas emporte une dizaine de fusils au sommet de la tour qui domine le campus et se met à tirer: 13 morts, 31 blessés.
Une des questions centrales du mouvement protestataire et contestataire des années 1960 portait sur la société de consommation. Pourquoi faire de la croissance économique un dogme religieux? Pourquoi engendrer un tel gaspillage? Pourquoi produire toujours plus? Pourquoi produire sans tenir compte des nuisances à terme et de la détérioration du monde dans lequel on vit?
C’est l’époque ou Ralph Nader lance ses premiers combats écologiques et consuméristes. Le résultat qu’il a obtenu à la dernière présidentielle américaine contre Bush et Gore montre que le combat n’est certes pas gagné.
On consomme toujours plus, on pollue toujours plus et plus que jamais l’humanité danse avec la mort au bord de l’abîme nucléaire. Je crois que les électeurs du défunt Pim Fortuyn ont voulu se payer une danse avec la mort.
Ils savent que l’avertissement donné à leur classe dirigeante est inutile: cette classe ne peut pas s’autoréformer sauf à disparaître. Cette classe politique n’est plus politique: elle agit comme les managers d’une entreprise dont le conseil d’administration (mondialisation oblige) est si lointain qu’il est hors d’atteinte et les actionnaires si éparpillés, fragmentés, autonomisés qu’ils sont ou silencieux ou discordants. La froide logique du glocal domine.
Une autre question centrale des années 1960 fut posée par les situationnistes et singulièrement par Guy Debord et ses thèses sur la société du spectacle qui mettaient en évidence à quel point les techniques modernes de communication étaient parvenues à donner vie et à réguler l’opinion publique, les opinions du public.
Depuis, le surdéveloppement des médias a fait plus que donner aux foules un succédané d’existence. On en arrive à vivre «réellement» dans le virtuel comme l’a démontré la dernière campagne électorale française avec l’expression frénétique d’un vote sécuritaire par des gens (les ruraux notamment) vivant repus dans la paix et l’abondance.
Consommation et spectacle dans un univers intégré donnent certes l’apparence d’un vernis culturel à la planète, mais ne sauraient répondre aux besoins spirituels de ses habitants. Ils ne font que stimuler une curiosité universelle sans y apporter ne serait-ce que l’embryon d’une réponse.
Dans les années 1960, on disait déjà aux jeunes préglocalisés et aux paumés en tous genres: «Try Jesus». Essayez Jésus ou Mao ou Boudha, comme s’il n’y avait qu’à se servir dans le grand bazar universel.
Ils ont essayé, puis sont passés à la seringue. Ou inversement. Maintenant que les Etats ont perdu de leur pouvoirs, que les grandes décisions sont prises par des anonymes planétaires, les peuples essaient les potions politiques qu’on leur sert.
Il y a dix ans, Giuliano Bignasca secouait le Tessin avec sa version postmoderne du politicien trash, cocaïnomane et tenancier de bordels. Son frère (naguère condamné pour escroquerie) est aujourd’hui président du Grand Conseil tessinois. Hier, Pim Fortuyn la jouait clean aux Pays-Bas avant de se faire tirer comme un lapin par un intégriste écolo.
Les gens votent quand même pour eux, vivants ou morts. Dans ce monde déboussolé, sans repères ni valeurs, plus rien n’a apparemment d’importance. Sauf le fric, bien sûr.
