LATITUDES

Ce que révèlent les larmes

Les médecins ont recours aux larmes pour diagnostiquer certaines pathologies des yeux. À terme, elles pourraient même devenir un indicateur pour la maladie de Parkinson, entre autres.

Peut-on utiliser les larmes pour diagnostiquer des maladies? En effet, il s’agit d’un prélèvement facile, non invasif, moins désagréable qu’une prise de sang. De plus, certaines maladies oculaires n’ont pas de marqueur diagnostique décelable dans le sang. C’est par exemple le cas des orbitopathies dysthyroïdiennes (TAO). Cette maladie auto-immune touche les orbites (les tissus entourant l’œil) et la glande thyroïde. Son incidence est de 16 cas pour 100’000 personnes par an en Occident, avec un pic chez les 40 à 50 ans. Par ailleurs, les TAO sont très souvent associées à l’hyperthyroïdie – un fonctionnement excessif de la glande thyroïde qui touche les femmes cinq fois plus que les hommes.

Cette maladie, qui entraîne une rétraction des paupières et une exophtalmie souvent bilatérale, ce qui donne un aspect saillant des yeux sortis de leur orbite, est essentiellement liée à une prédisposition génétique. Le stress joue souvent un rôle dans le déclenchement des TAO et la consommation de tabac ne fait qu’aggraver les signes. Le traitement fait appel à des médicaments anti-inflammatoires en phase aiguë et à la chirurgie pour les séquelles de la maladie. «Le diagnostic est aisé lorsque les signes cliniques thyroïdiens et ophtalmologiques sont d’emblée présents, indique Mehrad Hamédani, responsable de l’unité de chirurgie palpébrale, orbitaire et lacrymale de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin, à Lausanne. La difficulté survient lorsque la maladie orbitaire précède les signes de l’hyperthyroïdie, car à ce jour, il n’existe aucun biomarqueur de la maladie oculaire chez les patients.»

Avec des collègues de l’Université de Genève (Unige), le praticien lausannois a donc cherché des marqueurs de cette maladie dans les larmes des patients, et les premiers résultats sont très prometteurs. «Si nous arrivons à trouver un marqueur suffisamment spécifique, nous pourrons diagnostiquer la maladie orbitaire dès les premiers signes, avant même l’hyperthyroïdie, et la traiter au plus vite, afin d’éviter les séquelles souvent invalidantes», explique l’ophtalmologue.

Cartographie des larmes

Dès 2012, des chercheurs de la Fondation Asile des aveugles et de l’Unige ont commencé à étudier les larmes. «Nous avons récolté quelques microlitres de larmes d’une dizaine de patients sains, et, avec le soutien de Natacha Turck, experte en protéomique (sciences des protéines), nous avons analysé dès 2013 leur composition afin d’en établir le profil protéinique», explique Yan Guex-Crosier, responsable de l’unité d’immuno-infectiologie oculaire et de l’antenne d’ophtalmologie du CHUV.

Les larmes ne sont pas faites que d’eau et de sel, fait-il valoir. «Grâce à leur cartographie, nous avons répertorié plus de 1’300 protéines, notamment des immunoglobulines et des enzymes qui interviennent dans les processus biologiques.» Le but est donc de trouver des protéines qui permettent de diagnostiquer des maladies. «Certaines protéines sont plus caractéristiques de certaines pathologies inflammatoires. Par ailleurs, si une maladie produit un type de protéine en grande quantité ou à l’inverse de façon insuffisante, cela peut signifier quelque chose. La protéine en question est alors une bonne candidate comme biomarqueur de cette maladie.» Toujours au stade de la recherche fondamentale, l’étude des larmes doit se poursuivre, selon Yan Guex-Crosier. «Ce fluide facile à prélever devrait permettre de diagnostiquer des maladies systémiques graves, offrant ainsi un diagnostic précoce.»

Larmes versus sang

Au-delà des pathologies oculaires, plusieurs maladies influencent la sécrétion des larmes, engendrant notamment des yeux secs. «Le syndrome de Sjögren, une pathologie rhumatismale, se manifeste entre autres par la sécheresse oculaire, cite Yan Guex-Crosier. La mesure de la sécrétion lacrymale en millimètres par un petit buvard est une aide précieuse pour le diagnostic de cette maladie.»

Les recherches se poursuivent et pourraient ouvrir de nouvelles pistes. Une équipe de la Keck School of Medicine de l’Université de Californie du Sud (USC) révélait par exemple l’an dernier des résultats prometteurs quant à la possibilité de diagnostiquer un jour, à l’aide des larmes, la maladie de Parkinson. Comme cette maladie peut affecter le système nerveux à l’extérieur du cerveau, l’équipe de recherche a émis l’hypothèse que tout changement dans la fonction nerveuse peut être observé au niveau des protéines présentes dans les larmes. Les chercheurs ont en effet constaté un taux inférieur de la protéine alpha-synucléine dans les larmes des personnes atteintes de Parkinson par rapport aux témoins.

Si le prélèvement lacrymal est moins invasif qu’une prise de sang, il est également possible de doser la concentration d’un médicament dans des larmes afin de voir si la quantité absorbée par l’organisme est adéquate, car l’on observe une corrélation entre la présence des médicaments dans le sang et les larmes. «Il n’est pas toujours possible de prélever un tissu dans un organe pour poser le diagnostic. En revanche, la collecte des larmes reste très accessible», conclut Yan Guex-Crosier.

_______

Les trois origines des larmes

Protection
Les larmes dites basales sont sécrétées en permanence par notre système lacrymal pour lubrifier la cornée et la protéger des agressions extérieures.

Émotion
Certaines émotions, comme la tristesse, la joie ou le stress, provoquent des larmes. Ces larmes ont une autre composition chimique que les larmes basales et les larmes sécrétées suite à un réflexe. Elles contiennent deux substances essentielles pour notre bien-être: l’ocytocine et les endorphines. Leur libération par les larmes entraîne, entre autres, des sensations de soulagement et de détente.

Réflexe
Agressée par un corps étranger, comme un moucheron dans l’œil, les larmes sécrétées permettent de rincer et d’aseptiser la cornée.

_______

Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 19).

Pour vous abonner à In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (dès 20 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur invivomagazine.com.