En retombant dans ses ornières traditionnelles, l’Amérique inspire les commentateurs politiques. Mais curieusement, les rapports de domination colonialistes ou impérialistes ne sont jamais précisés.
La guerre sera longue, très longue. Vous vous souvenez certainement des paroles mémorables de George W. Bush quand, au nom d’une Amérique meurtrie et humiliée, il déclencha la riposte contre le terrorisme.
Six mois n’ont pas encore passé depuis les attentats du 11 septembre et déjà, la cible s’est déplacée. Si les talibans ont effectivement été dispersés (mais pas pour autant mis hors d’état de nuire, notamment leur chef mollah Omar), Ben Laden et ses partisans sont renvoyés dans la pénombre d’où ils ne sortiront plus avant leur prochain coup. Et les mystérieux bioterroristes qui semaient la panique à coup de lettres à l’anthrax sont toujours aussi mystérieux.
Mais, motus et bouche cousue, n’ayez pas l’impertinence de rappeler cette page saugrenue des grandes peurs américaines. Dans la panoplie des forces du mal, seules tiennent le coup les valeurs solides, stables, héréditaires presque: l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord, ces horribles dictatures dont les dirigeants se vautrent dans un luxe révoltant alors que leurs peuples crèvent de faim. Que Cuba et la Libye (qui n’ont pas changé d’un iota) ne figurent plus à leurs côtés ne préoccupera que les esprits chagrins.
Moins de six mois donc pour que le cours nouveau de la politique américaine retombe dans ses ornières traditionnelles. Cela rassurera ceux que la crise angoissait, mais cela nous interpelle. Et si à force de tourner trop vite, le monde faisait du surplace?
Je me pose d’autant plus la question que je viens de terminer la lecture d’un essai à la fois intéressant et irritant. Il s’agit de «La guerre ne fait que commencer» de Bauer et Raufer publié en janvier chez Lattès.
Le bouquin est intéressant parce qu’il présente une bonne analyse et un bilan complet des attentats du 11 septembre et des activités de la nébuleuse islamiste appelée al-Qaïda. Irritant parce qu’il obéit aux impératifs de l’époque: vite écrit, sentencieux et prétentieux, jaloux de ses sources au point de ne pas les donner. Et saupoudré de cette culture à quatre sous qui permet à tous les opportunistes de se creuser des niches rentables dans les universités et leurs programmes de recherches.
Il y a ainsi (aux pages 207 et suivantes) un recours à la philosophie de Heidegger pour élaborer une méthode à l’usage des barbouzes contemporaines qui vaut son pesant de cacahuètes. Mais, utilisé avec aplomb, cela en jette.
Bauer et Raufer font un tableau encore plus affligeant de la situation que celui qui se dégage de la lecture de la presse. Ils confirment le désastre subi par les services de renseignement américains, le fait que la catastrophe de septembre avait été annoncée et qu’elle aurait pu être évitée, que les relations des Etats-Unis avec Ben Laden étaient et sont encore ambiguës, que le clan dirigeant l’Arabie saoudite est au coeur de l’offensive contre la civilisation occidentale, que le contrôle du pétrole est sous-jacent à toute l’affaire, etc.
On apprend vraiment beaucoup de choses, notamment que le nom d’al-Qaïda a été donné faute de mieux par la CIA aux organisations gravitant autour de Ben Laden. Les auteurs développent aussi une analyse séduisante (mais est-elle fiable? Il faudrait les sources) pour situer les différents mouvements islamistes dans le contexte religieux du moment.
Où ils dérapent, c’est quand ils prêtent à ces groupes terroristes une puissance qu’ils n’ont pas (même si parfois ils peuvent faire très mal). Le bilan des arrestations après cinq mois de chasse au Ben Laden est là pour en témoigner. Le Monde du 17 février l’a fait de manière complète, c’est dérisoire. Un exemple: 1’200 Arabes et personnes assimilables ont été arrêtés aux Etats-Unis après le 11 septembre au mépris des lois. A l’heure actuelle, seule une dizaine d’entre eux serait suspectés d’avoir des liens avec des terroristes!
Mais ce qui est le plus irritant chez les analystes du type Bauer et Raufer (et ils sont légions car le créneau éditorial paie), c’est leur apolitisme. Chez eux, la peau mise à part, tout le monde est de la même couleur. Les rapports de domination colonialistes ou impérialistes ou financiers ou économiques ne sont jamais précisés. La famille royale saoudienne est richissime, mais on ne dira jamais que c’est grâce à la bonne volonté américaine et au fait que Washington laisse cette famille piller, tuer, voler depuis 1934.
En Algérie, les islamistes font des ravages terrifiants et horribles depuis une dizaine d’année. La cause est-elle à rechercher dans un fanatisme, une exaltation qui serait propre aux musulmans de telle région d’Algérie? Ou dans le fait que ce pays est mis en coupe par une mafia militaire dirigée par une douzaine de généraux avec l’assentiment des Etats-Unis qui ont pris la place de la France pour y gérer la rente pétrolière?
Je sais, recourir à des concepts tels que impérialisme ou colonialisme est ringard au dernier degré. N’empêche. Cela permet de comprendre un peu mieux les choses. Cela permettrait peut-être à des auteurs (intéressants, je le répète) comme Bauer et Raufer d’éviter d’intituler leur livre «La guerre ne fait que commencer» alors qu’elle est déjà terminée au moment où le livre est mis en vente.
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«La guerre ne fait que commencer. Réseaux, financements, armements, attentats les scénarios de demain», de Alain Bauer et Xavier Raufer. Editions JC Lattès, 315 pages.
