Mettons que l’accord accepté jeudi par le parlement yougoslave soit appliqué: les Kosovars rentreront-ils vraiment chez eux? Gérard Delaloye en doute.
METTONS que Madeleine Albright ait perdu la partie: la ministre des Affaires étrangères américaine déclarait avant-hier encore que la guerre du Kosovo ne se terminerait que sur une victoire de l’OTAN.
METTONS AUSSI que pour la première fois depuis la fin de la première guerre mondiale (armistice de novembre 1918 et traités de Versailles), les Etats-Unis acceptent de terminer une guerre par un compromis plutôt que par KO – à leur avantage avec les Allemands et les Japonais en 1945, à leur désavantage avec les Vietnamiens en 1975.
METTONS ENFIN que Milosevic ait vraiment le trouillomètre à zéro et que, tenant compte
- de son inculpation par le TPI
- des revers militaires subis au cours des derniers jours par son armée
- de la possibilité de se maintenir malgré tout au pouvoir et de conserver une partie importante de la province maudite
- de la destruction des infrastructures de son pays
- de son isolement diplomatique croissant
METTONS DONC que, tenant compte de ces divers éléments, Milosevic ait décidé de passer un tour et de négocier avec la communauté internationale, cela ne fait pas vraiment une paix stable et garantie.
CAR le président Slobodan Milosevic, réputé criminel de guerre par la procureure du TPI, resterait au pouvoir, comme cela s’est produit après les accords de Dayton en 1995.
De surcroît, il pourrait même se considérer vainqueur face à l’histoire dans la mesure où, une fois de plus, il aurait, grâce à la purification ethnique, développé l’homogénéité de l’Etat-nation serbe.
Je suis pour ma part de plus en plus convaincu que le projet politique de Milosevic n’est pas ultra-nationaliste dans le sens grand-serbe, mais farouchement nationaliste dans le sens de la création d’un Etat-nation le plus compact possible: un peuple, une langue, une religion.
CAR AUSSI, de nombreux passages de l’accord accepté hier par le Parlement yougoslave paraissent plus que fumeux. On y constate en tout cas une étrange dominance de l’adjectif «substantiel»: «participation substantielle de l’OTAN» (art.4) ; «autonomie substantielle du Kosovo» (art.5) ; «auto-administration substantielle» (art.8)…. Et que signifie cet «accomplissement d’objectifs communs» mentionné à l’article 3?
CAR ENFIN, l’accord accepté hier, s’il admet le retour au Kosovo du million de réfugiés kosovars, ne dit pas où ils pourront rentrer.
Il est évident, dès lors que les Russes ont été réintégrés dans la négociation, que les troupes slaves contrôleront la partie du Kosovo que Milosevic réserve pour la Serbie.
Il est aussi évident que les autres troupes, avec une «participation substantielle de l’OTAN», contrôleront la partie méridionale du Kosovo, celle que Belgrade est prête à laisser aux Albanais.
Question à quatre sous: les Kosovars du nord pourront-ils rentrer chez eux, ou devront-ils rester dans le sud? En termes plus crus: après avoir été déconfite par les Tchetchènes musulmans, l’armée russe protégera-t-elle des Albanais musulmans pour permettre à Tchernomyrdine de poursuivre sa carrière politique?
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Gérard Delaloye est historien et journaliste. Il vit à Lausanne.
