TECHNOPHILE

Aux nouveaux maux les bons remèdes

Ingénieurs et médecins travaillent souvent ensemble pour améliorer les diagnostics, les médicaments et les traitements. Mais la collaboration n’est pas toujours facile.

L’Europe est à la pointe dans le domaine des technologies médicales: 25’000 entreprises y emploient désormais 575’000 personnes, et déposent davantage de brevets (12’200 en 2016) que n’importe quel autre secteur.

Pour maintenir cette position, la branche doit se montrer plus innovante que jamais. Mais l’austérité et les restrictions budgétaires contraignent beaucoup de pays à réduire leurs dépenses de santé, malgré la progression du vieillissement de la population et des maladies chroniques. Pour convaincre, les nouvelles technologies doivent donc être efficaces, mais aussi économiques.

La meilleure stratégie pour répondre aux besoins de l’industrie medtech est de faire collaborer ingénieurs et médecins. Le pragmatisme et le savoir-faire technique des premiers complètent souvent la connaissance du métier et des difficultés pratiques des seconds. «Une certaine masse critique de professionnels et de ressources permet d’obtenir des résultats inatteignables en solitaires, précise Pierre Meulien, directeur de l’Innovative Medicines Initiative à Bruxelles. Mais certains partenaires s’inquiètent de la propriété intellectuelle, et la culture et les méthodes de travail peuvent être très différentes.» Constituer une équipe d’experts interdisciplinaire n’est donc pas une mince affaire.

Prendre son mal en patience

L’entreprise MedoPad, fondée à Londres en 2011, tire parti de la technologie pour améliorer les soins. «Les médecins et les infirmières avaient alors des difficultés à trouver les informations nécessaires au quotidien, se souvient le cofondateur Rich Khatib. L’iPad venait de sortir, et nous avons eu l’idée de rendre les données disponibles 24h/24, 7j/7 sur les lieux de soin via des appareils mobiles.» Entourée d’acteurs du secteur, d’hôpitaux et d’équipes d’informaticiens, MedoPad s’est mise au travail.

Six ans plus tard, de nombreux médecins consultent dossiers médicaux, résultats d’analyses et radiographies sur les solutions mobiles de l’entreprise. MedoPad rassemble les données pertinentes de l’hôpital, affiche le dossier du patient sur iPad et fournit des outils pour les exploiter efficacement. La formule fonctionne: la clinique d’Harley Street utilise la solution de suivi à distance de l’entreprise pour ses patients en oncologie pédiatrique, et l’organisme Leg Ulcer Charity a donné accès à l’application de MedoPad à 25’000 patients.

L’approche de MedoPad peut paraître simple, mais la voie du succès était semée d’embûches. «Dans ce secteur, tout est lent. Il faut se montrer patient et persévérant», raconte Rich Khatib. Pour lui, le plus difficile a été d’obtenir l’approbation des différents acteurs sur des questions comme l’éthique, la sécurité ou la «compliance».

Rester alerte

Créée en banlieue parisienne en 2002, DBV Technologies s’attaque à un problème identifié par les gastro-entérologues pédiatres Pierre-Henri Benhamou et Christophe Dupont: les patients souffrant de problèmes gastro-intestinaux graves liés à des allergies alimentaires sans traitement possible sont toujours plus nombreux. Avec l’aide de Bertrand Dupont, ingénieur, DBV Technologies a élaboré un patch épicutané de désensibilisation aux allergies.

Le patch, baptisé «Viaskin», libère ses actifs biologiques dans le système immunitaire par l’intermédiaire de la peau. L’antigène est délivré sans passer dans la circulation sanguine, ce qui évite les réactions allergiques mortelles. Viaskin est en développement clinique pour les allergies à l’arachide, au lait et aux œufs. «Les essais cliniques de Viaskin Peanut, notre produit principal, sont en phase III pour les enfants de 4 à 11 ans allergiques à l’arachide. Nous devrions connaître les résultats au second semestre 2017», indique David Schilansky, directeur général délégué. La collaboration de différentes équipes (médicale, scientifique et d’ingénierie, notamment) a été centrale dans la création de Viaskin. «La R&D représente près de la moitié de notre personnel. Il est essentiel de rester alerte et de continuer à apprendre du travail en équipe pour garantir notre pérennité.»

Inclure les utilisateurs

Siemens Healthineers, filiale du géant allemand Siemens, se consacre à l’imagerie thérapeutique, au diagnostic de laboratoire et à la médecine moléculaire. Elle a récemment mis au point un nouveau système mobile de tomographie assisté par ordinateur qui permet de réduire les coûts, d’améliorer la fiabilité et de simplifier les flux de travail. Selon Florian Belohlavek, responsable du marketing, le recours aux tablettes sans fil est un moyen totalement innovant d’utiliser les scanners.

La plateforme SOMATOM go guide les utilisateurs pendant les examens standards. En quelques étapes, elle indique au personnel comment positionner le patient, paramétrer le scan et préparer les images pour le diagnostic. Les étapes sont ainsi toujours reproduites de la même manière, ce qui est crucial pour les examens de suivi.

«SOMATOM go a été conçue pour nos clients avec nos clients», indique Florian Belohlavek. L’outil découle d’une enquête sur les fonctionnalités destinées à simplifier les examens au quotidien, menée auprès de plus de 500 radiologues, assistants en radiologie, directeurs financiers, patients et médecins référents. Le conseil de Florian Belohlavek aux novices de la technologie médicale? «Inclure un maximum de clients dans le développement.»

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INTERVIEW

«La mission de l’ingénieur est de trouver des solutions»

Le chercheur allemand Dirk Busch vante les mérites de la coopération interdisciplinaire.

La collaboration entre ingénieurs et médecins permet des avancées remarquables dans le domaine de l’ingénierie cellulaire et tissulaire. Dirk Busch, directeur de l’Institute of Medical Microbiology, Immunology and Hygiene de la Technische Universität München, nous explique pourquoi.

Comment associez-vous la médecine et l’ingénierie dans le cadre de vos travaux?
Nous essayons d’isoler et de modifier génétiquement certains types de cellules immunitaires pour les transformer en médicaments vivants capables de lutter contre des infections ou le cancer. Pour modifier ces cellules dans de bonnes conditions, nous devons développer des technologies et des machines adaptées aux salles propres. Le service TUMCells a été créé pour faciliter ce processus d’ingénierie clinique.

Quelles sont les principales difficultés liées au développement de technologies médicales?
Ces technologies doivent être précises, solides et fiables. Elles doivent aussi répondre à des critères propres aux applications cliniques sur les humains, comme la stérilité, la certification des équipements, la biocompatibilité des matériaux, la sécurité in vivo et la toxicité.

Quelle a été votre plus grande réussite en matière de collaboration médecine-ingénierie?
Nous avons conçu plusieurs technologies, comme Streptamer, destinée au traitement et à la purification cliniques de cellules. Stage Cell Therapeutics, l’entreprise dérivée de l’université l’ayant commercialisée, a fusionné avec la société américaine Juno Therapeutics pour 200 millions de dollars. En mêlant plusieurs disciplines et en impliquant des ingénieurs, nous faisons progresser l’ingénierie cellulaire et tissulaire.

L’Europe présente-t-elle des difficultés particulières?
La mission de l’ingénieur est de trouver des solutions en adaptant les nouvelles technologies pour les rendre applicables. Nous manquons d’ingénieurs formés aux applications médicales et de centres permettant aux bio-ingénieurs de se spécialiser dans les problèmes médicaux.

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ENCADRE

4 métiers hybrides

Ingénieur biomédical
Le génie biomédical croît rapidement et développe des produits comme des articulations artificielles, des instruments chirurgicaux robotisés ou des appareils de rééducation. Il inclut la gestion des équipements et des processus hospitaliers. La majorité des 350’000 ingénieurs biomédicaux d’Europe vivent en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.

Scientifique en recherche médicale
Souvent doctorants, ces scientifiques travaillent à l’université, dans des entreprises pharmaceutiques ou des hôpitaux. Leurs recherches visent à mieux comprendre la santé et les pathologies humaines. Ils conçoivent et optimisent des médicaments, traitements et produits connexes.

Gestionnaire de données cliniques
Combinant des compétences en statistiques et en informatique, et une expérience de la médecine, ces scientifiques contrôlent les techniques utilisées dans les études cliniques et savent interpréter les données.

Designer de RV médicale
La maîtrise des derniers logiciels de réalité virtuelle et une compréhension pointue des concepts médicaux permettent aux designers de RV médicale d’explorer les atouts de cette technologie: enseignement, observation d’opérations chirurgicales à distance, accélération du rétablissement après un AVC, etc.

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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 13).

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