



{"id":997,"date":"2002-02-11T00:00:00","date_gmt":"2002-02-10T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=997"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=997","title":{"rendered":"Fran\u00e7ois Reynaert dans le bocal m\u00e9diatique"},"content":{"rendered":"<p>Bonne journ\u00e9e: l&rsquo;opposition malgache boycotte le second tour des pr\u00e9sidentielles, Jacques Chirac d\u00e9clare sa candidature en Avignon, la T\u00e9l\u00e9vision suisse romande d\u00e9cide d&rsquo;affr\u00eater un navire pour couvrir l&rsquo;Expo 02 et je viens de lire \u00abNos amis les journalistes\u00bb de Fran\u00e7ois Reynaert.<\/p>\n<p>Moi qui suis journaliste, j\u2019ose \u00e0 peine confier le plaisir que j\u2019y ai pris. Rire de soi, pourquoi pas\u2026 Mais avec n\u2019importe qui? Est-il bien raisonnable que je partage avec de vulgaires lecteurs, comme en charrie cette sorte de roman \u00e0 succ\u00e8s, les travers professionnels dont je m&rsquo;amuse d&rsquo;ordinaire avec mes camarades de r\u00e9daction, de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;heure ap\u00e9ritive?<\/p>\n<p>Et puis je ne voudrais pas avoir l\u2019air de cracher dans cette soupe m\u00e9diatique qui ne me nourrit pas si mal \u2014 bien que je la mange avec une longue cuill\u00e8re, comme il est conseill\u00e9 de le faire en compagnie du diable. Je confesse donc un plaisir coupable. Pour ma repentance, j\u2019irai lire deux cents pages de Pierre Bourdieu, saint patron des journalistes d\u00e9prim\u00e9s.<\/p>\n<p>La chronique de Fran\u00e7ois Reynaert constitue une des deux bonnes raisons d\u2019acheter chaque semaine Le Nouvel Observateur \u2014 l\u2019autre \u00e9tant, plus loin dans le journal, la chronique de Bernard Frank, d\u00e9licieuse prose \u00e9chou\u00e9e l\u00e0 depuis des lustres et \u00e0 laquelle on s\u2019est habitu\u00e9 comme \u00e0 une paire de pantoufles.<\/p>\n<p>Sur ses deux colonnes hebdomadaires, Fran\u00e7ois Reynaert se r\u00e9v\u00e8le vif, tranchant, intelligent, rus\u00e9, capable d\u2019avaler n\u2019importe quelle actualit\u00e9 dans un grand \u00e9clat de rire. Eh bien on pourrait, sans crainte, doubler ou d\u00e9cupler la taille de cette chronique puisque \u00abNos amis les journalistes\u00bb parvient \u00e0 conserver les m\u00eames qualit\u00e9s sur la longueur du roman.<\/p>\n<p>En sous-titre, celui-ci est qualifi\u00e9 de \u00abcomique\u00bb, ce qui est un euph\u00e9misme. Fran\u00e7ois Reynaert a gonfl\u00e9 sa farce au gaz hilarant, mais n\u2019a pas non plus n\u00e9glig\u00e9 d\u2019y glisser une sorte d\u2019apoloque. On d\u00e9couvre comment, dans le bocal m\u00e9diatique satur\u00e9 d\u2019informations, c\u2019est la non-information qui se fait rare et qui, du m\u00eame coup, prend de la valeur.<\/p>\n<p>Telle est l\u2019id\u00e9e g\u00e9niale d\u2019Abel Bahu, r\u00e9dacteur en chef au Journal: partout poursuivis par une actualit\u00e9 furieuse et tonitruante, les gens ne r\u00eaveraient plus que de non-information, et c\u2019est cela qu\u2019il faudrait leur donner. Le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019info. Le calme souverain du non-\u00e9v\u00e9nement&#8230;<\/p>\n<p>L\u00e0-dessus, tout le monde s\u2019agite. On entend ricocher les mots f\u00e9tiches de cette langue nerveuse qui se parle dans les r\u00e9dactions: \u00abcontacts\u00bb, \u00abcoups\u00bb, \u00abcover\u00bb\u2026<\/p>\n<p>\u00abCe fonctionnement de ruche hyst\u00e9rique fait partie de la mythologie du m\u00e9tier\u00bb, observe assez justement le narrateur.<\/p>\n<p>Mais o\u00f9 d\u00e9nicher un pareil n\u00e9ant journalistique? Il sera finalement localis\u00e9 au Tourdistan, petite r\u00e9publique fra\u00eechement ind\u00e9pendante, coinc\u00e9e entre l&rsquo;Iran et son ancien tuteur russe. Les reporters d\u00e9p\u00each\u00e9s sur place y vivront une aventure aussi d\u00e9solante que la capitale de ce pays somnolant en marge de l&rsquo;histoire: \u00abMoulighour, un d\u00e9potoir de vieux immeubles sovi\u00e9tiques d\u00e9labr\u00e9s jet\u00e9s sur un terrain vague caillouteux, ressemblait \u00e0 Bagdad en pire.\u00bb<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c&rsquo;est que le journaliste a horreur du vide. Sous ses doigts, tout se m\u00e9tamorphose en information. Comme la ligne d&rsquo;horizon, le non-\u00e9v\u00e9nement est une chim\u00e8re qui recule d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;en approche.<\/p>\n<p>Les envoy\u00e9s sp\u00e9ciaux vont ainsi confondre la sortie agit\u00e9e d&rsquo;un match de foot avec une r\u00e9volution, d\u00e9clenchant par l\u00e0 m\u00eame un emballement m\u00e9diatique dont on n&rsquo;a plus connu l&rsquo;\u00e9quivalent depuis la g\u00e2terie pr\u00e9sidentielle de Monica Lewinski. <\/p>\n<p>La confraternit\u00e9 m&rsquo;interdit toutefois de les accabler. Le fameux \u00abterrain\u00bb sur lequel la profession cultive ses l\u00e9gendes est sem\u00e9 de pi\u00e8ges: pas facile d&rsquo;en croire ses yeux avec ce r\u00e9el toujours d\u00e9concertant, contrariant\u2026 Par exemple, qui aurait imagin\u00e9 que la parenth\u00e8se communiste ouverte en 1917 se referme avec un poivrot grimp\u00e9 sur un tank?<\/p>\n<p>Le journalisme est \u00abla religion des soci\u00e9t\u00e9s modernes\u00bb avait d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 Balzac. Et je suis reconnaissant \u00e0 Fran\u00e7ois Reynaert d&rsquo;avoir r\u00e9ussi \u00e0 me divertir en d\u00e9chiffrant les formes contemporaines de sa liturgie, ses rites, ses paroles sacr\u00e9es, les attributs de la pr\u00eatrise et le miracle toujours renouvel\u00e9 qui m\u00e9tamorphose la non-information en son contraire.<\/p>\n<p>Si j&rsquo;\u00e9tais catholique, j&rsquo;irais de ce pas br\u00fbler un cierge pour que la profession en fasse son br\u00e9viaire.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abNos amis les journalistes\u00bb, de Fran\u00e7ois Reynaert. Editions Nil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce n&rsquo;est pas tous les jours que le journalisme nous fait rire. Le chroniqueur du Nouvel Obs r\u00e9alise ce miracle \u00e0 chaque page de son premier roman.<\/p>\n","protected":false},"author":10313,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-997","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/997","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10313"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=997"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/997\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=997"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=997"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=997"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}