



{"id":9933,"date":"2019-11-04T23:09:06","date_gmt":"2019-11-04T22:09:06","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=9933"},"modified":"2019-11-04T18:18:18","modified_gmt":"2019-11-04T17:18:18","slug":"sante-74","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=9933","title":{"rendered":"La r\u00e9animation, un monde entre chien et loup"},"content":{"rendered":"<p>Alors que 80\u2019000 patients y sont pris en charge chaque ann\u00e9e en Suisse, pour une dur\u00e9e moyenne de 2,6 jours, les services de soins intensifs &#8211; commun\u00e9ment appel\u00e9s \u00abr\u00e9a\u00bb en France &#8211; continuent d\u2019inspirer un m\u00e9lange de fascination et de crainte. Dans l\u2019imaginaire collectif et celui, toujours foisonnant, des s\u00e9ries TV, ils sont per\u00e7us comme un monde \u00e0 part, un univers quasi mythologique \u00e0 cheval entre la vie et la mort. Respirateurs, pompes c\u0153ur-poumon, pompes \u00e0 m\u00e9dicaments, machines d\u2019\u00e9puration extrar\u00e9nale: le corps y est souvent reli\u00e9 \u00e0 des machines ultra-performantes aux noms \u00e9vocateurs. Et l\u2019action des m\u00e9decins \u00abintensivistes\u00bb, ces sp\u00e9cialistes reconnus comme tels depuis 2001 par la FMH, l\u2019association professionnelle des m\u00e9decins en Suisse, y est tendue vers un but principal: le maintien des fonctions vitales. Mais de quoi parle-t-on exactement?<\/p>\n<p>Arr\u00eat cardiaque, chirurgie majeure, infection grave, insuffisance r\u00e9nale ou encore coma: \u00abLorsque la vie d\u2019un patient est menac\u00e9e par la d\u00e9faillance d\u2019un ou de plusieurs organes vitaux, il s\u2019agit d\u2019une situation de r\u00e9animation, pr\u00e9cise Philippe Eckert, chef du Service de m\u00e9decine intensive adulte du CHUV. Ces situations n\u00e9cessitent une intervention imm\u00e9diate \u00e0 l\u2019aide de moyens m\u00e9caniques (ventilation, soutien circulatoire) et m\u00e9dicamenteux, ainsi qu\u2019une surveillance constante.\u00bb Si des avanc\u00e9es r\u00e9centes telles que l\u2019ECMO (de l\u2019anglais \u00abextracorporeal membrane oxygenation\u00bb) &#8211; \u00abune technique d\u2019assistance qui assure aussi bien le d\u00e9bit sanguin que l\u2019oxyg\u00e9nation du sang par une machine pour une dur\u00e9e prolong\u00e9e\u00bb &#8211; peuvent donner l\u2019impression d\u2019un environnement toujours plus technicis\u00e9, les soins intensifs ne sauraient \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 une \u00abm\u00e9decine d\u2019appareillage\u00bb. C\u2019est un endroit o\u00f9 \u00ables soignants essaient justement par tous les moyens de garder un contact avec les patients de fa\u00e7on plus proche qu\u2019avec le seul interm\u00e9diaire des machines\u00bb, estime Philippe Eckert.<\/p>\n<p><strong>Identit\u00e9 fragilis\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019anthropologue Christine Berg\u00e9 a enqu\u00eat\u00e9 durant dix ans dans le Service de r\u00e9animation post-op\u00e9ratoire et traumatologique de l\u2019H\u00f4pital Lariboisi\u00e8re, \u00e0 Paris. Elle en a tir\u00e9 un livre, \u00abLa vie entre chien et loup\u00bb, publi\u00e9 en 2007 aux \u00e9ditions Robert Jauze et illustr\u00e9 par des photographies de Jacqueline Salmon.<\/p>\n<p>\u00abCe qui m\u2019a frapp\u00e9e lors de mon travail de terrain, c\u2019est de constater \u00e0 quel point ces patients, qui arrivent g\u00e9n\u00e9ralement dans un \u00e9tat inconscient, ont une identit\u00e9 fragilis\u00e9e\u00bb, explique l\u2019auteure. Le Service de r\u00e9animation est le lieu o\u00f9 on les maintient en vie physiquement, mais aussi socialement.\u00bb Puisque la personne ne peut pas parler, \u00abce sont les machines qui permettent de d\u00e9chiffrer son corps\u00bb. Les professionnels reconstituent quant \u00e0 eux l\u2019histoire du patient sur la base des informations fournies par les voisins, la famille, etc. L\u2019anthropologue ajoute que, dans un contexte \u00abo\u00f9 tout est tr\u00e8s fragile, la notion d\u2019intelligence collective prend toute son importance\u00bb. Un r\u00e9seau serr\u00e9 se tisse autour du patient. Le personnel m\u00e9dico-soignant \u00abparticipe \u00e0 de nombreux briefings, verbalise chaque geste et le consigne soigneusement par \u00e9crit\u00bb.<\/p>\n<p>Christine Berg\u00e9 rapporte \u00e9galement que les soins intensifs constituent \u00abun endroit o\u00f9 l\u2019on re\u00e7oit beaucoup au niveau \u00e9motionnel\u00bb. Les professionnels qu\u2019elle a interrog\u00e9s se d\u00e9crivent comme \u00abdes esp\u00e8ces de combattants\u00bb aux prises avec la mort. \u00abDrogu\u00e9s au stress\u00bb, toujours sur la corde raide, \u00abils ont une conscience accrue du caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la vie\u00bb. Pourtant, \u00abils ne supportent pas de perdre un patient; il en va de leur d\u00e9ontologie\u00bb. Qu\u2019ils soient m\u00e9decins, infirmiers ou aides-soignants, ils font tous face \u00e0 un double d\u00e9fi, \u00able d\u00e9fi de la vie et le d\u00e9fi m\u00e9dical\u00bb.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9934\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Largeur_04112019.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Largeur_04112019.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Largeur_04112019-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Largeur_04112019-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>Moins de d\u00e9c\u00e8s qu\u2019on ne le pense<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019univers d\u00e9crit dans l\u2019ouvrage \u00abLa vie entre chien et loup\u00bb, Yvan Gasche le vit au quotidien en sa qualit\u00e9 de responsable de l\u2019unit\u00e9 de neuro-r\u00e9animation des H\u00f4pitaux universitaires de Gen\u00e8ve (HUG). Plus terre \u00e0 terre que l\u2019anthropologue fran\u00e7aise, il rel\u00e8ve \u00abqu\u2019au fond, les soins intensifs ne pr\u00e9sentent que deux particularit\u00e9s si on les compare aux autres services de l\u2019h\u00f4pital\u00bb. Premi\u00e8rement, le m\u00e9decin adjoint agr\u00e9g\u00e9 cite \u00abl\u2019intensit\u00e9 des soins qui y sont prodigu\u00e9s\u00bb. Dans les cas les plus graves, \u00ables infirmi\u00e8res se relaient au chevet des malades 24h\/24\u00bb. Par ailleurs, \u00able caract\u00e8re souvent brutal et inattendu de l\u2019affliction de la personne, ainsi que le fait que son pronostic vital est potentiellement engag\u00e9 font peser un \u00e9norme stress sur son entourage\u00bb. Les soignants doivent donc faire face, parall\u00e8lement aux d\u00e9fis d\u2019ordre m\u00e9dical, \u00e0 des d\u00e9fis d\u2019ordre \u00e9motionnel.<\/p>\n<p>\u00abContrairement \u00e0 ce que pense le grand public, seule une minorit\u00e9 (8-10% environ) des patients hospitalis\u00e9s aux soins intensifs d\u00e9c\u00e8de, souligne le sp\u00e9cialiste. Mais il est vrai que le personnel soignant est davantage confront\u00e9 \u00e0 la mort que celui des autres services de l\u2019h\u00f4pital, soins palliatifs except\u00e9s.\u00bb Dans les cas &#8211; majoritaires &#8211; o\u00f9 l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 du malade s\u2019am\u00e9liore, l\u2019enjeu de la survie c\u00e8de alors la place \u00e0 d\u2019autres d\u00e9fis, ceux de l\u2019apr\u00e8s-r\u00e9animation: \u00abDans quel \u00e9tat le patient poursuivra-t-il sa vie? Sera-t-il s\u00e9v\u00e8rement handicap\u00e9?\u00bb<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il n\u2019est pas en mesure de confirmer ou d\u2019infirmer la conclusion de Christine Berg\u00e9 concernant le rapport personnel \u00e0 la mort des employ\u00e9s des services de r\u00e9animation, le m\u00e9decin des HUG rel\u00e8ve que \u00abnotre confrontation plus importante que la moyenne avec la mort et les s\u00e9quelles graves nous oblige \u00e0 nous poser des questions telles que: est-ce qu\u2019en cas d\u2019accident, je souhaiterais \u00eatre r\u00e9anim\u00e9 \u00e0 tout prix?\u00bb.<\/p>\n<p>Un questionnement presque contre nature, \u00e9tant donn\u00e9 que \u00abl\u2019\u00eatre humain est programm\u00e9 pour survivre, pas pour envisager sa mort\u00bb, selon Yvan Gasche. Pour Philippe Eckert, m\u00eame si les observations de Christine Berg\u00e9 sont globalement \u00abjustes et adapt\u00e9es \u00e0 la situation des soins intensifs\u00bb, le portrait de professionnels qui ne supporteraient pas de perdre un patient est \u00ablargement excessif\u00bb. \u00abJe dirais plut\u00f4t que tous les efforts sont faits pour maintenir le patient en vie, tout en ayant conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir avec ses proches \u00e0 la qualit\u00e9 de sa vie future\u00bb, nuance ainsi le sp\u00e9cialiste. Avant de conclure: \u00abNous avons 260 morts dans le service chaque ann\u00e9e et je suis soulag\u00e9 de voir que, m\u00eame si chaque d\u00e9c\u00e8s est difficile, nous acceptons la mort et accompagnons les patients lorsque toutes les mesures prises pour les maintenir en vie \u00e9chouent.\u00bb<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 18).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\" rel=\"noopener noreferrer\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peuples de  patients inconscients et de machines ultra-performantes, les services de soins intensifs intriguent. Visite \u00e0 la d\u00e9couverte de ce monde m\u00e9connu.<\/p>\n","protected":false},"author":20160,"featured_media":9934,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-9933","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9933","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20160"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9933"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9933\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9937,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9933\/revisions\/9937"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/9934"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9933"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9933"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9933"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}