



{"id":9852,"date":"2019-10-10T23:45:33","date_gmt":"2019-10-10T21:45:33","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=9852"},"modified":"2020-02-07T10:39:30","modified_gmt":"2020-02-07T09:39:30","slug":"interview-28","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=9852","title":{"rendered":"\u00abCertains m\u00e9decins ne se rendent pas compte qu\u2019ils mentent\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Un tiers des Allemands auraient menti \u00e0 leur m\u00e9decin en 2018, selon un sondage r\u00e9alis\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tude de march\u00e9 YouGov. Du plus b\u00e9nin, comme cacher qu\u2019ils ne mangent pas cinq fruits et l\u00e9gumes par jour au plus f\u00e2cheux, comme taire qu\u2019ils n\u2019ont pas pris correctement leur traitement, ces mensonges et omissions t\u00e9moignent d\u2019une peur d\u2019\u00eatre jug\u00e9 par l\u2019autorit\u00e9 morale incarn\u00e9e par les m\u00e9decins.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re de contrev\u00e9rit\u00e9s et d\u2019euph\u00e9mismes, ces derniers ne sont pourtant pas en reste, eux qui cachent parfois la gravit\u00e9 d\u2019une maladie \u00e0 leurs patients. Une pratique qui remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9, lorsque les m\u00e9decins th\u00e9orisaient le \u00abmensonge th\u00e9rapeutique\u00bb, un baume que l\u2019autonomie du patient et les nouveaux codes d\u00e9ontologiques ont pourtant chass\u00e9 de la pharmacop\u00e9e au cours du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ces tromperies et dissimulations ont des effets concrets sur la pratique m\u00e9dicale. Auteure de \u00abLa relation m\u00e9decins-malades: information et mensonge\u00bb, une enqu\u00eate approfondie sur le sujet parue aux \u00c9ditions PUF (2006), l\u2019anthropologue fran\u00e7aise Sylvie Fainzang revient sur ces questions qui gagnent en actualit\u00e9 alors que v\u00e9rit\u00e9s et contrev\u00e9rit\u00e9s s\u2019affichent en ligne.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9854\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/largeur_10102019-1.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/largeur_10102019-1.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/largeur_10102019-1-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/largeur_10102019-1-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>Vous rappelez qu\u2019Hippocrate recommandait de faire \u00abtoute chose avec calme, avec adresse, en cachant au malade pendant qu\u2019on agit la plupart des choses<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>. Le mensonge est-il un ingr\u00e9dient essentiel de la relation m\u00e9decin-patient<\/strong><strong>?<\/strong><\/p>\n<p>Il n\u2019est en aucun cas un aspect indispensable, mais il s\u2019agit d\u2019un \u00e9l\u00e9ment qui a sous-tendu toute la construction de la relation m\u00e9decin-malade. Pour filer la m\u00e9taphore, on peut parler d\u2019indications du mensonge: pour certains m\u00e9decins, il est n\u00e9cessaire de mentir, avec une posologie adapt\u00e9e \u00e0 chaque patient. On peut aussi parler d\u2019effets secondaires, voire ind\u00e9sirables: le patient peut se retrouver dans des situations o\u00f9 il n\u2019est pas n\u00e9cessairement conscient de la gravit\u00e9 de son \u00e9tat parce qu\u2019on le lui cache, ou alors il va devenir m\u00e9fiant et chercher ailleurs l\u2019information qu\u2019il d\u00e9sire.<\/p>\n<p><strong>Conna\u00eetre ou non la v\u00e9rit\u00e9 peut-il influer sur le processus de gu\u00e9rison<\/strong><strong>?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une question complexe. Du point de vue de certains psychologues, \u00eatre inform\u00e9 de la gravit\u00e9 d\u2019un \u00e9tat peut d\u00e9courager le patient et provoquer des effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sur la sant\u00e9. Mais ce que j\u2019ai pu observer, c\u2019est que ne pas conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 a souvent un effet n\u00e9gatif. J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 de nombreuses consultations lors desquelles le patient ne voyait pas du tout pourquoi on lui proposait de recommencer rapidement une chimioth\u00e9rapie, puisqu\u2019on lui disait que tout allait bien. Parfois la discussion durait tr\u00e8s longtemps, le patient cherchant \u00e0 en savoir plus, jusqu\u2019\u00e0 ce que, apr\u00e8s 45 minutes de discussion, le m\u00e9decin, \u00e0 bout de nerfs, lui lance en pleine figure qu\u2019il y avait une reprise m\u00e9tastatique, ce qui d\u00e9clenchait l\u2019accord du patient pour la reprise d\u2019un traitement. On voit ainsi que ne pas donner l\u2019information n\u00e9cessaire peut emp\u00eacher le patient de prendre les bonnes d\u00e9cisions.<\/p>\n<p><strong>Omissions, dissimulations, fausses informations\u2026 \u00c0 partir de quand parle-t-on de mensonge?<\/strong><\/p>\n<p>Je parle de mensonge \u00e0 partir du moment o\u00f9 le locuteur lui-m\u00eame consid\u00e8re qu\u2019il ne dit pas la v\u00e9rit\u00e9. Il est int\u00e9ressant de noter qu\u2019il existe toute une litt\u00e9rature sur cette question, produite par les m\u00e9decins eux-m\u00eames: essais, t\u00e9moignages, exp\u00e9riences\u2026 Chacun y va de sa position sur le sujet, ils en discutent beaucoup entre eux. Mais tout se passe comme si, lorsqu\u2019on n\u2019est pas m\u00e9decin, on ne pouvait pas s\u2019autoriser \u00e0 utiliser ce terme: il y a quelque chose d\u2019iconoclaste \u00e0 parler du mensonge des m\u00e9decins quand on n\u2019est pas soi-m\u00eame m\u00e9decin.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les raisons qui poussent les professionnels de la sant\u00e9 \u00e0 mentir aux patients ou \u00e0 leurs proches?<\/strong><\/p>\n<p>Il y a des m\u00e9decins qui ne veulent pas faire de tort au malade, on parle souvent dans ce cas de mensonge par humanit\u00e9. D\u2019autres mentent parce qu\u2019ils jugent le malade incapable de comprendre l\u2019information sur son \u00e9tat de sant\u00e9. D\u2019autres encore, parce qu\u2019ils le pensent incapable de supporter la v\u00e9rit\u00e9. En revanche, ceux qui plaident pour que la v\u00e9rit\u00e9 soit dite le font soit pour une raison utilitaire \u2013 ils consid\u00e8rent que dire la v\u00e9rit\u00e9 est n\u00e9cessaire pour favoriser l\u2019adh\u00e9sion du patient \u00e0 sa prise en charge \u2013 soit pour d\u00e9fendre une position de principe: le droit du patient \u00e0 l\u2019information qui le concerne.<\/p>\n<p><strong>Le personnel m\u00e9dico-soignant est-il forc\u00e9ment conscient de ses pratiques? <\/strong><\/p>\n<p>Non, je crois que beaucoup de m\u00e9decins qui d\u00e9veloppent un discours l\u00e9nifiant pour adoucir un petit peu la v\u00e9rit\u00e9 ne se rendent pas compte qu\u2019ils sont en train de mentir ou de dissimuler la v\u00e9rit\u00e9, en particulier avec des patients issus de certains milieux sociaux.<\/p>\n<p><strong>Tout le monde n\u2019est pas \u00e9gal face au mensonge? <\/strong><\/p>\n<p>Effectivement, bon nombre de m\u00e9decins consid\u00e8rent que les patients ne sont pas aptes \u00e0 comprendre ou \u00e0 entendre les informations, ce qu\u2019ils mettent sur le compte de leurs capacit\u00e9s cognitives ou psychologiques. En r\u00e9alit\u00e9, on se rend compte qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un jugement \u00e0 l\u2019\u00e9gard de personnes qui appartiennent \u00e0 des milieux sociaux populaires. Il y a l\u00e0 quelque chose qui n\u2019est pas forc\u00e9ment conscient chez les m\u00e9decins. Je me souviens d\u2019une consultation o\u00f9 le m\u00e9decin a fourni des explications exhaustives \u00e0 un chef d\u2019entreprise affichant une certaine prestance, alors que ce dernier n\u2019avait absolument pas envie de conna\u00eetre tous les d\u00e9tails de sa maladie. \u00c0 l\u2019inverse, j\u2019ai pu observer des gens de milieux d\u00e9favoris\u00e9s extr\u00eamement demandeurs d\u2019informations, et \u00e0 qui elle \u00e9tait dissimul\u00e9e. Il n\u2019y a pas n\u00e9cessairement congruence entre le milieu social et l\u2019aptitude du patient \u00e0 recevoir l\u2019information sur son mal.<\/p>\n<p><strong>Le mensonge est-il r\u00e9serv\u00e9 aux cas de maladies graves? <\/strong><\/p>\n<p>On peut aussi le retrouver lors de situations plus b\u00e9nignes, par exemple quand un m\u00e9decin veut convaincre un patient de prendre un m\u00e9dicament en lui disant qu\u2019il ne pr\u00e9sente aucun effet ind\u00e9sirable. Mais il est vrai que la question se pose de mani\u00e8re plus cruciale en cas de pathologies graves. Dans le cadre de mes recherches, j\u2019ai ainsi pu constater que le mot \u00abcancer\u00bb \u00e9tait d\u00e9sormais facilement utilis\u00e9, tout comme l\u2019expression \u00abtumeur canc\u00e9reuse\u00bb. Par contre, il y a eu un d\u00e9placement du tabou sur le mot \u00abm\u00e9tastase\u00bb. C\u2019est un terme que beaucoup de m\u00e9decins \u00e9vitent d\u2019employer, par peur de trop inqui\u00e9ter le patient. Ici, c\u2019est l\u2019aggravation qui est cach\u00e9e, plut\u00f4t que la maladie elle-m\u00eame. Tout se passe comme si r\u00e9v\u00e9ler le diagnostic, c\u2019\u00e9tait d\u00e9livrer un pronostic.<\/p>\n<p><strong>Les patients ne sont pas en reste en mati\u00e8re de cachotteries: non-respect du traitement, minimisation ou exag\u00e9ration des sympt\u00f4mes. Avec quels effets sur les pratiques m\u00e9dicales?<\/strong><\/p>\n<p>Souvent, le patient ne veut pas dire au m\u00e9decin qu\u2019il n\u2019a pas pris son traitement ou qu\u2019il n\u2019a pas respect\u00e9 les recommandations m\u00e9dicales, de peur d\u2019\u00eatre jug\u00e9. On retrouve aussi une dimension sociologique assez frappante: ce sont les personnes issues de groupes sociaux d\u00e9favoris\u00e9s qui adoptent le plus une posture infantile avec leur m\u00e9decin, comme un enfant qui ment \u00e0 ses parents par peur de se faire gronder. Ils pr\u00e9f\u00e8rent pr\u00e9tendre avoir bien pris leur m\u00e9dicament, m\u00eame si c\u2019est faux, plut\u00f4t que de revendiquer la non-observance de leur traitement. Cela peut poser toutes sortes de probl\u00e8mes: le m\u00e9decin peut \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 changer de traitement, le croyant inefficace. Inversement, le patient peut ressentir des effets ind\u00e9sirables s\u00e9rieux, sans en parler \u00e0 son praticien.<\/p>\n<p><strong>Le mensonge en m\u00e9decine induit-il aussi des probl\u00e8mes \u00e0 un niveau soci\u00e9tal? <\/strong><\/p>\n<p>Oui, dans la mesure o\u00f9 cette pratique va \u00e0 l\u2019encontre des valeurs de la \u00abd\u00e9mocratie sanitaire\u00bb que sont l\u2019autonomie et la responsabilisation du patient. Il faut dire que le m\u00e9decin se retrouve pris entre des consignes contraires: la loi dit qu\u2019il doit parfaitement informer le malade, alors que le code d\u00e9ontologique lui permet de cacher certaines choses au malade s\u2019il s\u2019estime fond\u00e9 \u00e0 le faire, quitte \u00e0 le traiter comme un enfant. De m\u00eame, le patient doit g\u00e9rer \u00e0 la fois l\u2019injonction \u00e0 s\u2019affirmer comme individu autonome et responsable, et la peur du m\u00e9decin, qui reste une figure d\u2019autorit\u00e9. La relation m\u00e9decin-malade est en pleine mutation aujourd\u2019hui, marqu\u00e9e par ces contradictions.<\/p>\n<p><strong>L\u2019obtention d\u2019informations par les patients via internet constitue aussi une remise en question du pouvoir des m\u00e9decins. Comment le vivent-ils? <\/strong><\/p>\n<p>Certains m\u00e9decins l\u2019acceptent tout \u00e0 fait bien, se rendant compte que cela fait d\u00e9sormais partie de notre soci\u00e9t\u00e9. D\u2019autres praticiens, malheureusement relativement nombreux, ridiculisent le patient ou se moquent de lui: \u00abAh\u200a! Vous \u00eates all\u00e9 voir Dr Google.\u00bb Cons\u00e9quence: cela va induire une pratique de dissimulation de la part du malade, emp\u00eachant le m\u00e9decin d\u2019infirmer de fausses informations. Il serait plus judicieux d\u2019expliquer qu\u2019il existe des sites m\u00e9dicaux sp\u00e9cialis\u00e9s tr\u00e8s s\u00e9rieux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de forums ou de blogs moins pertinents.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Biographie<\/strong><\/p>\n<p>La Fran\u00e7aise Sylvie Fainzang est anthropologue et directrice de recherche \u00e0 l\u2019Institut national de la sant\u00e9 et de la recherche m\u00e9dicale \u00e0 Paris. Ses travaux actuels portent sur les enjeux li\u00e9s aux processus d\u2019auto-m\u00e9dicalisation et de d\u00e9m\u00e9dicalisation. Elle est par ailleurs r\u00e9dactrice en chef de la revue Anthropologie &amp; Sant\u00e9.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 18).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019anthropologue fran\u00e7aise Sylvie Fainzang s\u2019est pench\u00e9e sur l\u2019usage du mensonge dans la relation entre m\u00e9decins et malades dans un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence. Elle en souligne les contradictions \u00e0 l\u2019heure de la promotion d\u2019une autonomie accrue des patients.<\/p>\n","protected":false},"author":20154,"featured_media":9854,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1303],"class_list":["post-9852","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-latitude","tag-choix-de-l-editeur","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9852","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20154"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9852"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9852\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9856,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9852\/revisions\/9856"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/9854"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9852"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9852"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9852"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}