



{"id":952,"date":"2001-12-28T00:00:00","date_gmt":"2001-12-27T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=952"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"dans le miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=952","title":{"rendered":"Les deux amies vont au lupanar"},"content":{"rendered":"<p>Le salon sent la fin d\u2019ann\u00e9e. On solde les rancoeurs, on boit un peu plus que de raison, on attend avec impatience que se termine cette salet\u00e9 de 2001!<\/p>\n<p>Certaines clientes h\u00e9sitent encore sur leurs cadeaux de No\u00ebl. Certaines pensent qu\u2019il vaudrait mieux ne pas trop d\u00e9penser, d\u2019autres se disent que c\u2019est peut-\u00eatre la derni\u00e8re fois qu\u2019elles pourront choyer leurs aim\u00e9s, alors&#8230;.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce climat d\u2019avant f\u00eates un peu sinistre qu&rsquo;Odile a d\u00e9barqu\u00e9 mardi apr\u00e8s-midi au Salon. Elle portait des cuissardes en simili cuir, un blouson en tapis de salle de bain rose et une mini jupe \u00e0 d\u00e9fier les pires pronostics m\u00e9t\u00e9orologiques. <\/p>\n<p>Elle n\u2019avait pas franchi le seuil, qu\u2019elle lan\u00e7ait \u00e0 la cantonade: \u00abAlice, il faut absolument que vous remplaciez mon postiche. Celui-ci perd tous ses poils! C\u2019est beaucoup trop compromettant pour tous ces hommes mari\u00e9s qui me courtisent!\u00bb. Comme toujours, elle \u00e9tait surexcit\u00e9e. Comme toujours, la plupart des clientes ont grimac\u00e9 \u00e0 son passage, jugeant probablement que cette fille aux tenues criardes n\u2019avait pas sa place ici. <\/p>\n<p>Moi, je l\u2019aime bien Odile. Elle me fait rire. Chaque semaine, elle me raconte des histoires qui se sont produites dans sa bo\u00eete &#8211; elle travaille comme attach\u00e9e de presse dans une grande maison de pub &#8211; ou ses derni\u00e8res m\u00e9saventures amoureuses.<\/p>\n<p>Elle met de la d\u00e9rision en toute chose, mais aussi, paradoxalement, une certaine conviction, comme si le r\u00e9cit de ce qu\u2019elle venait de vivre \u00e9clairait r\u00e9trospectivement ses comportements ou ses d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, elle me fit part de sa derni\u00e8re d\u00e9couverte: l\u2019Angels Fun House, un bordel situ\u00e9 \u00e0 Leibstadt, dans le canton d\u2019Argovie, r\u00e9serv\u00e9 exclusivement aux femmes. Pour 150 francs vous avez un strip-tease personnalis\u00e9, pour 600 la totale. Six prostitu\u00e9s non professionnels y vendent leurs charmes. Il y a Gino qui n\u2019embrasse pas, Max qui se flatte d\u2019\u00eatre endurant et Calvin qui fait tout du moment o\u00f9 \u00e7a lui pla\u00eet. <\/p>\n<p>Pourquoi suis-je si bien inform\u00e9e, me demanderez-vous? Et bien parce que j\u2019ai appris l\u2019existence de cette maison close en lisant un article dans \u00abLe Temps\u00bb, puis un autre quelques jours plus tard dans \u00abLe Monde\u00bb.<\/p>\n<p>&#8211; Alice, ma brave Alice, vous me connaissez! Quand j\u2019ai su qu\u2019un tel paradis existait en Suisse, j\u2019ai imm\u00e9diatement voulu en faire profiter mon amie, Nelly, une fille magnifique mais compl\u00e8tement coinc\u00e9e avec les gar\u00e7ons. Je voulais lui faire une surprise pour son anniversaire. J\u2019ai donc r\u00e9serv\u00e9 pour deux personnes &#8211; il n\u2019y a pas de raison que je ne me montre pas solidaire &#8211; le week-end dernier.<\/p>\n<p>Pour la convaincre, je lui ai fait croire que nous irions visiter deux expositions, l\u2019une \u00e0 B\u00e2le et l\u2019autre \u00e0 Zurich. Et comme Leibstadt est \u00e0 mi-chemin&#8230;Elle \u00e9tait folle de joie. Mais les choses ne se sont pas du tout pass\u00e9es comme je l\u2019aurais imagin\u00e9. <\/p>\n<p>Odile poursuivit son r\u00e9cit alors que je continuais \u00e0 fixer son nouveau postiche, une grande queue de cheval \u00e0 la Moiselle Jeanne, la copine de Gaston Lagaffe. Une coiffure tr\u00e8s appropri\u00e9e quand vous apprendrez l\u2019immense maladresse dont elle fit preuve dans cette affaire.<\/p>\n<p>Nelly ne se doutait de rien quand Odile sonna \u00e0 la porte du chalet \u00e0 trois \u00e9tages illumin\u00e9 par de petites lumi\u00e8res rouges. Un grand gar\u00e7on bal\u00e8ze aux yeux candides vint leur ouvrir. Nelly imagina que c\u2019\u00e9tait le r\u00e9ceptionniste d\u2019une pension de famille. <\/p>\n<p>Avec courtoisie, le jeune homme invita les deux femmes \u00e0 le suivre pour visiter \u00abcette caverne qui vous rendra baba\u00bb, dit-il avec un fort accent al\u00e9manique. Nelly ne s\u2019\u00e9tonna pas outre mesure du clin d\u2019oeil lanc\u00e9 par le jeune \u00e9ph\u00e8be \u00e0 Odile. Elle savait son amie chaleureuse, un peu allumeuse aussi. \u00abC\u2019est un jeu, ma ch\u00e9rie, une sorte de parcours pist\u00e9 au terme duquel tu trouveras ton cadeau. Derri\u00e8re chaque porte, il y a un gar\u00e7on. A toi de savoir d\u00e9chiffrer le message\u00bb, lui dit Odile pour la rassurer. Nelly, confiante, s\u2019ex\u00e9cuta.<\/p>\n<p>Elle ouvrit six portes, sans \u00e9motion particuli\u00e8re, tandis que son amie s\u2019extasiait sur les muscles de Gino, le sourire adorable de Calvin ou le regard si intelligent de Philippe. Pendant ce temps, Nelly restait impassible.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir fait le tour du propri\u00e9taire, les deux femmes all\u00e8rent boire une coupe de champagne au bar. Odile essaya de sonder Nelly sur ses go\u00fbts. Elle n\u2019obtint aucune r\u00e9ponse. Elle avait beau tourner autour du pot, Nelly semblait ne rien comprendre. Fatigu\u00e9e de proc\u00e9der par allusions, Odile demanda \u00e0 son amie tout de go: \u00abLequel de ces merveilleux gar\u00e7ons pr\u00e9f\u00e8res-tu? Je te l\u2019offre pour la nuit. Tu pourras lui demander tout ce que tu veux!\u00bb <\/p>\n<p>Les yeux de Nelly commenc\u00e8rent \u00e0 s\u2019embuer. Une larme glissa sur sa joue. Dans un sanglot, elle finit par dire: \u00abJe n\u2019en veux point. Pas plus ceux-ci que les autres. Je n\u2019aime pas les hommes. Ne comprends-tu pas, Odile, que c\u2019est de toi que je suis amoureuse? Mon cadeau c\u2019est toi. Je sais que tu as voulu me faire plaisir, mais je suis triste maintenant. Comment peux-tu me conna\u00eetre aussi mal?\u00bb <\/p>\n<p>Abasourdie par cette r\u00e9v\u00e9lation, Odile ne trouva rien de mieux \u00e0 dire que: \u00abMais ma ch\u00e9rie, ce n\u2019est pas possible. Tu ne peux pas m\u2019aimer, je suis une femme!\u00bb Nelly partit dans un immense \u00e9clat de rire. \u00abOui, et alors! Il n\u2019est pas plus incongru de faire l\u2019amour avec une femme que de coucher dans un chalet kitsch avec des culturistes amateurs et inconnus!\u00bb<\/p>\n<p>Odile ne savait plus que faire. M\u00eame si elle mourrait d\u2019envie de jouer avec ces jeunes \u00e9ph\u00e8bes, elle ne pouvait pas d\u00e9cemment laisser son amie seule un soir d\u2019anniversaire. Elle r\u00e9solut d\u2019annuler sa soir\u00e9e et de d\u00e9dommager les braves gar\u00e7ons avant d\u2019aller manger avec son amie, en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate comme elle le souhaitait. <\/p>\n<p>Pendant le repas, des images de \u00abMulholland Drive\u00bb, le film de David Lynch, revinrent dans la t\u00eate d&rsquo;Odile. C\u2019\u00e9taient les seules repr\u00e9sentations qu\u2019elle avait du monde lesbien. Elle n\u2019en dit rien \u00e0 Nelly. Ensemble, elles burent beaucoup, riant de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. <\/p>\n<p>Le soir m\u00eame, d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 se faire pardonner et curieuse d\u2019une exp\u00e9rience qu\u2019elle n\u2019avait encore jamais imagin\u00e9e pour elle m\u00eame, Odile accueillit son amie dans son lit.<\/p>\n<p>&#8211; Et comment cela s\u2019est-il pass\u00e9? lui demandai-je.<\/p>\n<p>&#8211; Honn\u00eatement, Alice, je n\u2019ai pas regrett\u00e9 ces beaux gar\u00e7ons. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois, peut-\u00eatre la derni\u00e8re que je faisais l\u2019amour avec une femme, mais c\u2019\u00e9tait inoubliable. Et je peux vous jurer, ch\u00e8re Alice, que contrairement \u00e0 ce que je pensais, Nelly est tout, tout, sauf une fille coinc\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alice Vinteuil, coiffeuse, nous raconte ici le cadeau que sa cliente Odile a offert \u00e0 l&rsquo;une de ses amies. 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