



{"id":9340,"date":"2019-05-22T23:55:16","date_gmt":"2019-05-22T21:55:16","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=9340"},"modified":"2019-05-23T10:03:35","modified_gmt":"2019-05-23T08:03:35","slug":"recherche-23","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=9340","title":{"rendered":"Sortir les r\u00e9sultats n\u00e9gatifs de l\u2019angle mort"},"content":{"rendered":"<p>Fin 2016, la revue m\u00e9dicale JAMA publiait les r\u00e9sultats d\u2019une \u00e9tude am\u00e9ricaine qui enterrait un vieux mythe, particuli\u00e8rement vivace dans les pays anglo-saxons: non, manger de la canneberge ne permet pas d\u2019\u00e9viter une cystite. Une d\u00e9ception pour les dizaines de milliers de femmes qui avaient depuis des ann\u00e9es l\u2019habitude de prendre des g\u00e9lules de cranberries pour se prot\u00e9ger, mais un progr\u00e8s scientifique, puisque l\u2019\u00e9tude permettait d\u2019identifier une impasse et de ne plus promettre un gain inexistant. Anecdotique? Pas vraiment. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les syst\u00e8mes de sant\u00e9 peinent \u00e0 trouver leur \u00e9quilibre, prouver l\u2019efficacit\u00e9 r\u00e9elle d\u2019un produit ou d\u2019un traitement devient de plus en plus essentiel, au moins pour les m\u00e9dicaments rembours\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>N\u00e9gatifs mais positifs<\/strong><\/p>\n<p>Le cas de la canneberge a un autre m\u00e9rite: celui de montrer qu\u2019une \u00e9tude aux r\u00e9sultats dits \u00abn\u00e9gatifs\u00bb n\u2019a rien d\u2019inutile. C\u2019est m\u00eame tout le contraire pour Jean-Daniel Tissot, doyen de la Facult\u00e9 de biologie et de m\u00e9decine (FBM) de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne (UNIL), qui rappelle que ces travaux peuvent \u00eatre de deux types. \u00abDans le premier cas, leurs r\u00e9sultats ne confirment tout simplement pas l\u2019hypoth\u00e8se de d\u00e9part, par exemple l\u2019effet esp\u00e9r\u00e9 d\u2019une mol\u00e9cule sur une pathologie quelconque. Dans le second, leurs conclusions remettent en cause un r\u00e9sultat pr\u00e9c\u00e9dent. Dans les deux cas, ils font avancer la connaissance!\u00bb Et Jean-Daniel Tissot d\u2019insister: \u00abNe pas publier de tels travaux sous pr\u00e9texte que le r\u00e9sultat esp\u00e9r\u00e9 n\u2019est pas v\u00e9rifi\u00e9, c\u2019est risquer de voir d\u2019autres chercheurs dupliquer des \u00e9tudes d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9es et gaspiller ainsi leurs temps, leurs moyens financiers et leurs ressources mat\u00e9rielles.\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 cet enjeu s\u2019ajoute le danger de tenir pour acquis ce qui peut s\u2019av\u00e9rer \u00eatre une erreur scientifique. Le biologiste Laurent Keller, professeur \u00e0 la FBM, peut en t\u00e9moigner au travers du cas du n\u00e9potisme chez les insectes sociaux: \u00abLes sp\u00e9cialistes ont longtemps pens\u00e9 que les fourmis, les gu\u00eapes ou les abeilles \u00e9taient capables de reconna\u00eetre au sein de leur colonie les individus qui leur sont le plus apparent\u00e9s, voire de les favoriser. J\u2019ai point\u00e9 avec d\u2019autres les biais m\u00e9thodologiques des \u00e9tudes initiales, mais il a fallu des ann\u00e9es pour que ce dogme soit abandonn\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Au niveau mondial, cette tendance \u00e0 survaloriser les r\u00e9sultats dits \u00abpositifs\u00bb affecte la qualit\u00e9 du corpus scientifique, estime G\u00e9rard Waeber, chef du D\u00e9partement de m\u00e9decine du CHUV \u00e0 Lausanne. \u00abLorsque des \u00e9tudes de type \u2018m\u00e9ta-analyses\u2019 requi\u00e8rent l\u2019inclusion de plusieurs dizaines d\u2019\u00e9tudes pour conclure \u00e0 un effet positif d\u2019une th\u00e9rapie m\u00e9dicamenteuse, on comprend l\u2019importance d\u2019inclure tous les r\u00e9sultats, y compris les \u00e9tudes n\u00e9gatives. Or, la non publication d\u2019un r\u00e9sultat n\u00e9gatif revient \u00e0 appliquer un biais de s\u00e9lection sur l\u2019\u00e9tat des connaissances et possiblement modifier les conclusions de la m\u00e9ta-analyse.\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9341\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Large22052019.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Large22052019.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Large22052019-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Large22052019-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>La face cach\u00e9e de l\u2019iceberg<\/strong><\/p>\n<p>Tout se passe comme si la communaut\u00e9 scientifique s\u2019\u00e9tait petit \u00e0 petit habitu\u00e9e \u00e0 privil\u00e9gier la publication de r\u00e9sultats positifs, comme si la science ne devait et ne pouvait conna\u00eetre que le succ\u00e8s \u2013 une affirmation qui ferait sourire n\u2019importe quel chercheur.<\/p>\n<p>Pourquoi, alors que leurs avantages ne sont plus \u00e0 prouver, les \u00e9tudes dont les r\u00e9sultats sont consid\u00e9r\u00e9s comme \u00abn\u00e9gatifs\u00bb peinent-elles \u00e0 trouver leur place dans les revues sp\u00e9cialis\u00e9es, au point qu\u2019on estime que seules 15 \u00e0 20% d\u2019entre elles finissent par \u00eatre publi\u00e9es? Certes, cela peut tenir \u00e0 la qualit\u00e9 intrins\u00e8que de ces recherches, rappelle Nicolas Demartines, chef du Service de chirurgie visc\u00e9rale du CHUV: \u00abLes revues scientifiques peuvent estimer que leur m\u00e9thodologie est imparfaite ou que leur solidit\u00e9 statistique est trop faible.\u00bb Reste le cas plus probl\u00e9matique des recherches que personne n\u2019accepte de publier en d\u00e9pit de leur s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>On touche l\u00e0 au c\u0153ur des processus de publication scientifique, particuli\u00e8rement rentables: en 2015, les six premiers \u00e9diteurs scientifiques mondiaux (dont Springer Nature, Wiley et Elsevier) ont r\u00e9alis\u00e9 un chiffre d\u2019affaires cumul\u00e9 de 8,5 milliards de francs, avec des marges qui d\u00e9passent souvent les 30%. Et sur ce march\u00e9 toujours plus concurrentiel, \u00ables journaux acceptent plus difficilement de publier des \u00e9tudes n\u00e9gatives parce qu\u2019elles sont moins spectaculaires, moins faciles \u00e0 vendre\u00bb, explique le doyen Jean-Daniel Tissot. En outre, elles sont moins b\u00e9n\u00e9fiques pour le sacro-saint facteur d\u2019impact, cet indice qui mesure sur deux ans le nombre moyen de citations des articles publi\u00e9s.<\/p>\n<p>Probl\u00e8me: en vertu du fameux adage publish or perish (publier ou p\u00e9rir), les chercheurs sont soumis \u00e0 une pression consid\u00e9rable. C\u2019est en publiant qu\u2019un chercheur fait la preuve de ses qualit\u00e9s, obtient des financements, progresse dans la carri\u00e8re universitaire. D\u2019o\u00f9 une forme d\u2019autocensure, explique Laurent Keller: \u00ab\u00c9crire un article demande du temps et de l\u2019\u00e9nergie. Plut\u00f4t que de finir dans un petit journal \u00e0 faible facteur d\u2019impact, beaucoup de chercheurs pr\u00e9f\u00e8rent enterrer des r\u00e9sultats n\u00e9gatifs et se pencher sur un autre projet.\u00bb D\u2019autres, \u00e0 l\u2019inverse, voudront publier leurs recherches \u00e0 tout prix, quitte \u00e0 c\u00e9der aux sir\u00e8nes de certains \u00e9diteurs \u00abpr\u00e9dateurs\u00bb, en acceptant de payer pour publier leurs recherches chez l\u2019un d\u2019eux. Il existerait ainsi pr\u00e8s de 8\u2019000 revues de ce type, qui publieraient autour de 400\u2019000 \u00e9tudes chaque ann\u00e9e, avec des pratiques qui vont de la publication s\u00e9rieuse mais sans visibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019arnaque pure et simple. Comme pour d\u2019autres formes de spams, il devient de plus en plus difficile de rep\u00e9rer les escrocs, dont les pratiques sont de plus en plus sophistiqu\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Publier des r\u00e9sultats n\u00e9gatifs<\/strong><\/p>\n<p>Comment sortir de ce cercle vicieux? Comment mieux cibler l\u2019effort financier et \u00e9viter tout gaspillage de fonds publics? Comment prot\u00e9ger les jeunes chercheurs des revues pr\u00e9datrices &#8211; ou pire, de la tentation de biaiser consciemment ou non leurs travaux pour mieux en valoriser les r\u00e9sultats?<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re r\u00e9ponse tient aux \u00e9volutions l\u00e9gales et r\u00e9glementaires. La publication syst\u00e9matique des r\u00e9sultats d\u2019\u00e9tudes n\u00e9gatives va bient\u00f4t devenir la r\u00e8gle dans l\u2019Union europ\u00e9enne, comme c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le cas aux \u00c9tats-Unis. Une autre tient au discours des universit\u00e9s et des chercheurs, de plus en plus engag\u00e9s en faveur des publications \u00abn\u00e9gatives\u00bb, comme en t\u00e9moigne la signature en 2013 de la D\u00e9claration de San Francisco (DORA), qui milite pour l\u2019abandon pur et simple des facteurs d\u2019impact pour juger un chercheur. \u00ab\u00c9valuer un chercheur sur la base du journal qui le publie n\u2019a pas de sens: on juge des travaux, pas une revue\u00bb, estime Jean-Daniel Tissot. La r\u00e9ponse est aussi technologique. \u00abL\u2019open access est en train de rebattre enti\u00e8rement les cartes\u00bb, fait valoir le doyen, qui voit dans cette litt\u00e9rature scientifique gratuite et librement accessible \u00e0 tous un excellent moyen d\u2019\u00e9chapper aux d\u00e9rives du syst\u00e8me d\u2019\u00e9dition. La Suisse accompagne d\u2019ailleurs ce mouvement: \u00abToutes les publications et les donn\u00e9es collect\u00e9es \u00e0 l\u2019aide des fonds publics du Fonds national suisse de la recherche scientifique seront librement accessibles au public d\u2019ici quelques ann\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p>M\u00eame chez les \u00e9diteurs, le discours \u00e9volue. Certaines revues commencent \u00e0 saisir l\u2019int\u00e9r\u00eat de publier ces r\u00e9sultats n\u00e9gatifs. Cortex, un journal publi\u00e9 par Elsevier, s\u2019est ainsi engag\u00e9 \u00e0 publier les r\u00e9sultats d\u2019essais cliniques n\u00e9gatifs gr\u00e2ce \u00e0 un processus de s\u00e9lection en deux temps. Avant la conduite de l\u2019\u00e9tude, les m\u00e9thodes et les analyses envisag\u00e9es sont soumises \u00e0 un peer review. Si celui-ci est positif, Cortex s\u2019engage \u00e0 publier les r\u00e9sultats finaux m\u00eame s\u2019ils sont n\u00e9gatifs. Une petite r\u00e9volution qui en appelle d\u2019autres.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 17).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\" rel=\"noopener noreferrer\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des milliers d\u2019\u00e9tudes scientifiques parfaitement s\u00e9rieuses ne sont jamais publi\u00e9es, parce que leur hypoth\u00e8se de d\u00e9part ne se v\u00e9rifie pas ou qu\u2019elles remettent en cause des r\u00e9sultats pr\u00e9c\u00e9dents. 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