



{"id":934,"date":"2001-12-10T00:00:00","date_gmt":"2001-12-09T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=934"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"art contemporain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=934","title":{"rendered":"Un interrupteur gagne le prestigieux Turner Prize"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est une salle de mus\u00e9e comme les autres, avec quatre murs blancs et une lampe au plafond. Sauf que la lampe s\u2019allume et s\u2019\u00e9teint toutes les cinq secondes. Plus lente qu\u2019un clignotement. Plus \u00e9nervante aussi. <\/p>\n<p>A la sortie de la salle, une \u00e9tiquette explique que cette installation,  baptis\u00e9e tr\u00e8s justement \u00abThe Light Going On and Off \u00bb, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par un artiste issu d\u2019une des \u00e9coles d\u2019art les plus r\u00e9put\u00e9es de Londres et qui concourt pour le fameux prix Turner d\u2019art contemporain britannique.<\/p>\n<p>Clic, c\u2019est allum\u00e9, clac c\u2019est \u00e9teint. Et paf, \u00e7a a march\u00e9: dimanche soir \u00e0 la Tate Britain de Londres, Madonna a remis un ch\u00e8que de 20&rsquo;000 livres (environ 50 000 francs suisses) \u00e0 l\u2019allumeur de r\u00e9verb\u00e8re, du nom de Martin Creed, un jeune Anglais \u00e9lev\u00e9 en Ecosse dans une famille de Quakers.<\/p>\n<p>\u00abJe soutiens tous les artistes qui ont quelque chose \u00e0 dire et qui ont les couilles pour le dire. Continuez, motherfuckers!\u00bb, a envoy\u00e9 la chanteuse pour saluer l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Le juron, crach\u00e9 en live \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision avant 21h, a fait scandale.<\/p>\n<p>Le laur\u00e9at, lui, rend perplexe. Martin Creed est donc le nouveau gagnant du prix Turner. Ce troph\u00e9e a r\u00e9compens\u00e9 depuis pr\u00e8s de vingt ans d\u2019autres d\u00e9butants qui ont ensuite fait leur preuve, comme Gilbert et George en 1986 ou Richard Long en 1989. Cette ann\u00e9e, le jury, compos\u00e9 notamment du directeur de la Tate et d\u2019un conservateur du MoMA \u00e0 New York, a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 pendant cinq heures. Pour tomber unanimement d\u2019accord: le court-circuit de Martin Creed est une \u0153uvre \u00abaudacieuse, ambitieuse et rafra\u00eechissante\u00bb.<\/p>\n<p>Sans rire, ils admirent \u00absa force, sa rigueur, son esprit et son ad\u00e9quation au site\u00bb. Et tant pis pour les candidats qui s\u2019\u00e9taient donn\u00e9 plus de peine, comme le vid\u00e9aste Isaac Julien, dont le court m\u00e9trage en comp\u00e9tition est d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9r\u00e9 comme un manifeste du cin\u00e9ma gay. Ou le photographe Richard Billingham, auteur d\u2019un travail de longue haleine sur le quotidien des gens de banlieue.<\/p>\n<p>Habituellement, c\u2019est le discours qui sauve ce type de d\u00e9marche minimaliste. Mais Martin Creed n\u2019en a pas. Dimanche soir, quand Madonna a appel\u00e9 le gagnant sur sc\u00e8ne, le public a hurl\u00e9: \u00abEteins la lumi\u00e8re! \u00bb Et l\u2019autre a juste r\u00e9pondu: \u00abMerci\u00bb.<\/p>\n<p>Quand on lui a demand\u00e9 d\u2019expliquer son \u0153uvre, il a dit que c\u2019\u00e9tait exactement ce qu\u2019on voyait: une lampe qui s\u2019allume et qui s\u2019\u00e9teint. Pendant ce temps, derri\u00e8re les portes de la Tate Britain, un groupe de peintres protestaient en faisant clignoter des torches. Le lendemain matin, BBC Radio 4 informait que \u00abc\u2019est une lampe qui s\u2019allume et qui s\u2019\u00e9teint qui a gagn\u00e9 le Turner Prize\u00bb et que \u00abson auteur ne pouvait pas expliquer son \u0153uvre\u00bb. Et maintenant, passons \u00e0 l\u2019Afghanistan.<\/p>\n<p>Un interrupteur comme meilleure \u0153uvre d\u2019art de l\u2019ann\u00e9e? Artistiquement, Martin Creed n\u2019est qu\u2019un adepte de plus de l\u2019art minimal. Cela fait un bon si\u00e8cle, depuis Marcel Duchamp, que les cr\u00e9ateurs cherchent \u00e0 r\u00e9duire la forme visible de l\u2019\u0153uvre \u00e0 sa plus simple expression pour faire triompher \u00abl\u2019id\u00e9e\u00bb.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle avant lui, Yves Klein avait d\u00e9j\u00e0 vid\u00e9 une galerie parisienne pour la peindre en blanc et en faire une apologie du vide. Trois mille personnes avaient accouru, dont Albert Camus qui avait laiss\u00e9 un petit mot sur le livre d\u2019or: \u00abAvec le vide, les pleins pouvoirs\u00bb.<\/p>\n<p>A ce moment-l\u00e0, la d\u00e9marche avait du sens: elle s\u2019inscrivait dans les tentatives de d\u00e9construction de l\u2019art. Non seulement Creed arrive trop tard, n\u2019invente rien, joue \u00e0 l\u2019idiot, mais en plus, comme le rel\u00e8ve le Guardian, seul quotidien anglais un peu critique face \u00e0 la remise du prix, le gagnant s\u2019est content\u00e9 de reprendre une id\u00e9e qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 eue six ans auparavant dans une galerie londonienne. \u00abPourquoi ne donne-t-on pas le Prix Turner \u00e0 la roulotte du gars qui vend des glaces devant le mus\u00e9e?\u00bb, se demande le quotidien de centre gauche.<\/p>\n<p>Le Times et l\u2019Observer, eux, d\u00e9fendent le gagnant avec l\u2019\u00e9loquence p\u00e9dante qui manque justement au laur\u00e9at: \u00abL\u2019exp\u00e9rience visuelle \u00e0 laquelle nous confronte l\u2019oeuvre de Creed symbolise toutes sortes d\u2019instants intimes, comme le moment entre le silence et le bruit, le calme et le choc, le demi-sommeil et le r\u00e9veil. Je voterais pour lui\u00bb, \u00e9crit la critique d\u2019art de l\u2019Observer.<\/p>\n<p>\u00abIl est possible que cette installation dise tout et rien, mais elle sera toujours plus int\u00e9ressante que des films sans sc\u00e9nario et des planches en bois\u00bb, rench\u00e9rit le Times. \u00abC\u2019est amusant, c\u2019est optimiste, cela montre que tout le monde peut faire de l\u2019art chez lui!\u00bb, p\u00e9rorait une commentatrice de la BBC juste apr\u00e8s la remise du prix.<\/p>\n<p>En r\u00e9compensant la vacuit\u00e9, le jury r\u00e9percute une action r\u00e9cente, lanc\u00e9e par des \u00e9tudiants en art fascin\u00e9s par l\u2019id\u00e9e du n\u00e9ant, en faveur d\u2019\u0153uvres simples et directes. Mais renouer avec l\u2019art minimal, m\u00eame de fa\u00e7on anachronique, c\u2019est aussi une mani\u00e8re pour le directeur de la Tate, pr\u00e9sident du jury, de faire un pied de nez \u00e0 son rival du moment, le collectionneur et publicitaire Charles Saatchi.<\/p>\n<p>Saatchi est le parrain d\u2019une tendance bien diff\u00e9rente de l\u2019art britannique, celle de Damien Hirst ou Tracey Emin, qui ont besoin de la mati\u00e8re pour transmettre un message souvent choquant (le requin nageant dans du formol pour Hirst, le lit souill\u00e9 et des petites culottes sales pour Tracey Emin).<\/p>\n<p>Depuis peu, le collectionneur envisage de construire un mus\u00e9e d\u2019art contemporain \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres seulement de la Tate Modern. Vu l\u2019ampleur de la collection Saatchi, la Tate tremble, d\u2019autant qu\u2019elle n\u2019\u00e9blouit pas au rayon des jeunes artistes britanniques. <\/p>\n<p>R\u00e9compenser la vacuit\u00e9, c\u2019est peut-\u00eatre une mani\u00e8re pour la Tate de justifier son propre manque de contenu. Avec le vide, les pleins pouvoirs.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nLes \u0153uvres des finalistes pour le Prix Turner sont expos\u00e9es \u00e0 la <a href=http:\/\/www.Tate.org.uk target=_blank class=std>Tate Britain<\/a> de Londres jusqu\u2019au 20 janvier 2002.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Scandale \u00e0 Londres, o\u00f9 le jeune Martin Creed a re\u00e7u dimanche le plus c\u00e9l\u00e8bre des prix britanniques. Pour son oeuvre montrant une lampe qui s\u2019allume et s\u2019\u00e9teint. Et comme si cela ne suffisait pas, Madonna a dit: \u00abContinuez, motherfuckers!\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":8492,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-934","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/934","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8492"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=934"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/934\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=934"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=934"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=934"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}