



{"id":930,"date":"2001-12-06T00:00:00","date_gmt":"2001-12-05T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=930"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"feuilleton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=930","title":{"rendered":"Davos Terminus"},"content":{"rendered":"<p> <font size=2><b>Chapitre 1<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on apprend qu\u2019un certain Tsutsui veut priver de conversations les participants au Forum de Davos en faisant sauter un relais de t\u00e9l\u00e9phonie mobile.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>C\u2019est apr\u00e8s minuit que Tsutsui se sent le mieux. Il a calcul\u00e9 son exp\u00e9dition en fonction du coucher de la lune. Depuis dix minutes elle a plong\u00e9 derri\u00e8re le glacier d\u2019altitude. Tsutsui gare la Volvo sur le parking \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de Davos, barbouille un peu de neige sur les plaques, se met en route. La temp\u00e9rature est de moins cinq degr\u00e9s. Aucune trace de vent. Sous trois centim\u00e8tres de poudreuse, la couche est dure, on n\u2019enfonce pas. Mais l\u00e0-haut, sans arr\u00eat depuis trois jours, il a neig\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un m\u00e8tre. <\/p>\n<p>Pour arriver jusque sous le relais, Tsutsui compte trois heures. Et deux heures au plus pour redescendre. Il ne prendra pas le m\u00eame chemin \u00e0 cause des cam\u00e9ras infrarouge, install\u00e9es le long du parcours.<br \/>\nSur internet il a observ\u00e9 leurs manoeuvres. Il sait que toutes les vingt minutes, les cam\u00e9ras prennent une image fixe. Il a d\u2019abord imagin\u00e9 les neutraliser par derri\u00e8re en les scotchant, mais \u00e7a n\u2019est pas facile de grimper le long d\u2019un mat gel\u00e9. Les flics s\u2019en feraient vite un cin\u00e9ma, il a renonc\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les couloirs du p\u00e9nitencier, on s\u2019habitue \u00e0 ignorer les cam\u00e9ras. Sans quoi on devient fou, on ne sait plus ce qui est \u00e0 soi, ce qui est l\u2019image de soi. Tsutsui n\u2019aime pas s\u2019encombrer la t\u00eate avec les id\u00e9es de ses ennemis. On tombe vite dans leurs pi\u00e8ges. On commence \u00e0 penser de travers: le t\u00e9l\u00e9phone portable est un progr\u00e8s, la r\u00e9sistance, un signe de faiblesse, la passion amoureuse, une maladie des glandes. Les cam\u00e9ras voient la nuit, il suffit d\u2019envoyer de la lumi\u00e8re rouge sur le sujet \u00e0 filmer. Ils font \u00e7a non seulement dans les p\u00e9nitenciers japonais, mais aussi dans la chambre \u00e0 coucher du pr\u00e9sident des Etats-Unis.<\/p>\n<p>A gravir cette neige dure, on se croirait sur la cro\u00fbte durcie des cendres de l\u2019Unzen. Il monte \u00e0 flanc de coteau dans une for\u00eat de sapins qui perdent leurs aiguilles l\u2019hiver. On trouve par ici de dr\u00f4les de conif\u00e8res. En \u00e9t\u00e9, quand il \u00e9tait venu pr\u00e9parer cette op\u00e9ration, la for\u00eat semblait \u00e9paisse. Il n\u2019avait pas pr\u00e9vu qu\u2019en Suisse la neige rend les for\u00eats chauves. Il avait profit\u00e9 d\u2019un week-end d\u2019ao\u00fbt o\u00f9 d\u2019autres Japonais viennent admirer les Alpes. Sa chambre d\u2019h\u00f4tel plongeait sur la gare de Davos-Dorf. Il y avait dans l\u2019air une douceur qui donnait envie de se promener \u00e0 deux. Mais il \u00e9tait venu seul pour n\u2019exposer personne d\u2019autre. Une farce simple: la bo\u00eete \u00e0 enterrer n\u2019est pas plus grande qu\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable. La charge d\u00e9pend de ce qu\u2019on fait sauter. Trois kilos de d\u00e9sherbant bien encapsul\u00e9s suffisent \u00e0 d\u00e9stabiliser une plate-forme. Le relais est plac\u00e9 sur un tr\u00e9pied m\u00e9tallique. En supprimant un pied, l\u2019installation bascule, les antennes perdent leur orientation. Ensuite, quarante-huit heures pour tout remettre en place. Tous les relais de la t\u00e9l\u00e9phonie de Davos convergent sur celui-l\u00e0.<\/p>\n<p>Tsutsui imagine ces invit\u00e9s au Forum essayant de t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 leur semblables. Leurs sourires agac\u00e9s, puis mena\u00e7ants et finalement ridicules. Le ridicule, c\u2019est \u00e7a qu\u2019ils supportent le moins, \u00e7a r\u00e9veille de vieilles peurs d\u2019enfant. Il voit Max vom Pokk, celui qu\u2019il a injuri\u00e9 en fin d\u2019apr\u00e8s-midi quand il l\u2019a reconnu de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du cordon de policiers, appelant son banquier: la communication ne peut pas \u00eatre \u00e9tablie. Ou bien le patron de Mitsubishi t\u00e9l\u00e9phonant au premier ministre: le correspondant d\u00e9sir\u00e9 n\u2019est pas disponible.<\/p>\n<p>De jour par ici, le banc permet d\u2019admirer le panorama. Tsutsui s\u2019y installe, tire de sa poche une petite bouteille thermique. Dans le fond du gobelet il ajoute un peu de neige fra\u00eeche qui fond avec le th\u00e9. Il avale d\u2019un trait, admirant la d\u00e9coupe des montagnes, les vall\u00e9es lat\u00e9rales o\u00f9 les surfeurs en libert\u00e9 ont laiss\u00e9 des traces audacieuses. Au fond de la vall\u00e9e, le village. Camp retranch\u00e9 derri\u00e8re son mur d\u2019enceinte \u00e9clair\u00e9 \u00e0 cent mille watts. Rang\u00e9es de camions le long des tentes blanches, campement des forces sp\u00e9ciales d\u2019intervention. Les paires de petits point noirs signalent des chiens patrouillant aux c\u00f4t\u00e9s de leur ma\u00eetre.<\/p>\n<p><b>Chapitre 2<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre la vie que Tsutsui menait en prison<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Tsutsui imagine la secr\u00e9taire du premier ministre cherchant \u00e0 joindre le directeur de la banque centrale: nous ne sommes pas en mesure d\u2019acheminer votre appel. Puis le premier ministre du Japon lui-m\u00eame priv\u00e9 de liaison avec sa ma\u00eetresse, se masturbant devant le lavabo de sa chambre d\u2019h\u00f4tel. Ils vont demander des dommages et int\u00e9r\u00eats aux organisateurs du Forum. Ils se diront victimes des anti-mondialistes, des terroristes, des frustr\u00e9s de la croissance et autres d\u00e9chets de civilisations sans avenir. Tout \u00e7a pour un tr\u00e9pied l\u00e9g\u00e8rement affaiss\u00e9.<\/p>\n<p>Cet \u00e9t\u00e9 Tsutsui aurait pu creuser un trou d\u2019un m\u00e8tre sous la fondation. Il aurait plac\u00e9 la petite bonbonne et la commande \u00e0 distance. Il aurait soigneusement referm\u00e9 le tout, les cailloux dessous, quatre mottes d\u2019herbe au-dessus, y compris la mousse et une touffe d\u2019herbe \u00e0 vache. <\/p>\n<p>Ce genre de charge ne craint ni l\u2019eau ni le gel. M\u00eame la pile \u00e9lectrique est garantie un an \u00e0 moins trente degr\u00e9s. \u00c7a n\u2019attendrait qu\u2019un signal, comme une cl\u00e9 qui ouvre une serrure et dit \u00e0 la charge de d\u00e9sherbant: allez, vas-y, c\u2019est l\u2019heure. Une fois la serrure ouverte, la minuterie accorderait une demi-heure de r\u00e9pit, le temps pour l\u2019artificier de se mettre \u00e0 couvert.<\/p>\n<p>Assis sur le banc, Tsutsui guette les bruits de la nuit, n\u2019entend que son souffle moins sollicit\u00e9 que par une partie de basket dans la cour du p\u00e9nitencier. Derri\u00e8re les murs hauts, il \u00e9piait les sir\u00e8nes du port. D\u2019abord celle de midi et de six heures, mais aussi d\u2019autres signaux plus myst\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Parmi les d\u00e9tenus, certains connaissaient les habitudes du port, pr\u00e9tendaient savoir de quel porte-conteneur il s\u2019agissait. Inutile de les d\u00e9cevoir en leur annon\u00e7ant que ce bateau-l\u00e0 n\u2019existait plus. En prison on ne vieillit pas, on garde en soi le monde qu\u2019on a quitt\u00e9, avec ses bateaux et ses id\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019en sortant qu\u2019on se sent d\u00e9mod\u00e9. Quand on s\u2019aper\u00e7oit que les tickets du m\u00e9tro on chang\u00e9 de couleur, que les gens se rasent maintenant la t\u00eate sans raison ou portent de nouveau des pattes d\u2019\u00e9l\u00e9phant. Seule la rage contre l\u2019ordre des choses reste intacte, contre ceux qui se proclament sans droit ma\u00eetres du monde.<\/p>\n<p>La journ\u00e9e, Tsutsui ne pensait jamais \u00e0 s\u2019\u00e9vader. Mais le soir les sir\u00e8nes du port attisaient l\u2019appel du large. Il s\u2019endormait persuad\u00e9 qu\u2019une grue du paquebot tendrait son bras par-dessus le mur d\u2019enceinte, accrocherait son lit et le d\u00e9poserait aux c\u00f4t\u00e9s de sa bien-aim\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle lui avait rendu visite chaque mois, pendant les huit ans de p\u00e9nitencier. Elle lui racontait en d\u00e9tail la vie de leur fille. Il s\u2019\u00e9tait fait \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une enfant qu\u2019on ne voit pas grandir. Lui non plus n\u2019avait pas connu son p\u00e8re. Maintenant il sait que ce type est pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, dans leur camp retranch\u00e9. Un ennemi.<\/p>\n<p>Cette fois ils ne le prendront pas. Il ne leur laissera pas l\u2019occasion d\u2019un nouveau simulacre de proc\u00e8s. Le jugement de ces gens-l\u00e0 ne l\u2019atteint plus. Ils sont retranch\u00e9s l\u00e0 en bas, prot\u00e9g\u00e9s par leurs barbel\u00e9s et leurs flics. Ils vont se retrouver coup\u00e9s du monde, sans les ficelles qui les relient \u00e0 leurs corbeilles \u00e9lectroniques, \u00e0 leurs amours payantes, \u00e0 leur dossiers truqu\u00e9s. Les loups voudront quitter leur tani\u00e8re. Ou bien se boufferont entre eux.<\/p>\n<p>Tsutsui aurait pu se m\u00ealer aux manifestants, comme il l\u2019a fait \u00e0 Seattle. Une foule joyeuse venue du monde entier, des consignes qu\u2019on se glisse derri\u00e8re le passe-montagne, des adresses qu\u2019on \u00e9change, de la musique qu\u2019on \u00e9coute ensemble. Mais aussi d\u2019interminables attentes derri\u00e8re des cordons de flics, des forteresses imprenables, des charges impuissantes et la panique de se faire arr\u00eater.<\/p>\n<p>En face des manifestants, l\u2019ennemi ne se montre pas \u00e0 d\u00e9couvert, nous envoie ses flics et voudrait que des gens comme Tsutsui paient encore une fois de leur personne. De Seattle, il a tir\u00e9 la le\u00e7on: d\u00e9masquer l\u2019ennemi, oui, mais jamais plus \u00e0 d\u00e9couvert.<\/p>\n<p>Les sabotages symboliques n\u2019ont pas besoin de commentaires. Mirafiori Tsutsui vous salue bien et vous prie de consid\u00e9rer la destruction du relais de t\u00e9l\u00e9com au-dessus de Davos comme une partie de la lutte pour lib\u00e9rer l\u2019humanit\u00e9 de ses d\u00e9tracteurs, la plan\u00e8te de ses pollueurs et de ses forces d\u2019occupation.<\/p>\n<p>Vive la zone d\u2019autonomie temporaire. Les forces sp\u00e9ciales sont pri\u00e9es de quitter Davos sans conditions. Et de rendre l\u2019endroit aux bergers de montagne, aux surfeurs, aux anciens prisonniers de vos maisons de correction. Et que \u00e7a saute!<\/p>\n<p><b>Chapitre 3<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on assiste aux avances de Max vom Pokk \u00e0 une directrice d\u2019h\u00f4tel<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Il y a deux heures encore, Max ne connaissait pas cette femme. Fr\u00e9n\u00e9sie, le nom chante doux. Et l\u00e0 dans le luxueux ascenseur, juste avant d\u2019arriver au deuxi\u00e8me \u00e9tage o\u00f9 il a sa chambre, Max vient de l\u2019embrasser. Elle lui rend son baiser, presse le bouton pour continuer leur voyage jusqu\u2019au sixi\u00e8me et dernier. Elle sort devant, lui fait signe de la suivre jusqu&rsquo;\u00e0 son bureau. Une femme en habit de soir\u00e9e, une d\u00e9marche assur\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l\u2019antichambre, elle salue son assistante qui travaille encore l\u00e0, minuit pass\u00e9. Comme Max entre dans la pi\u00e8ce o\u00f9 tr\u00f4ne son bureau de directrice d\u2019h\u00f4tel, elle met un doigt sur la bouche, puis \u00e9carte les rideaux pour qu\u2019il admire la vue sur Davos endormie.<\/p>\n<p>La neige a cess\u00e9 de tomber. Dans la plupart des maisons, les lumi\u00e8res sont \u00e9teintes, sauf du c\u00f4t\u00e9 de la patinoire o\u00f9 un campement de policiers est \u00e9clair\u00e9 comme en plein jour. Un phare clignotant orange annonce une saleuse \u00e0 travers les rues d\u00e9sertes. La demi-lune a disparu derri\u00e8re les montagnes, mais une \u00e9trange lueur continue d\u2019\u00e9clairer les sommets. On distingue chaque plissement de terrain au-dessus de la limite des arbres, la trou\u00e9e des t\u00e9l\u00e9si\u00e8ges, les relais de t\u00e9l\u00e9com sur le sommet.<\/p>\n<p><center><img src=http:\/\/www.largeur.com\/images\/large191101art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Il para\u00eet que depuis trois jours en altitude la neige est tomb\u00e9e sans arr\u00eat. On craint des avalanches de poudreuse. Avec la distance, la neige adoucit chaque paysage jusqu\u2019\u00e0 le rendre m\u00e9lancolique. <\/p>\n<p>Fr\u00e9n\u00e9sie prie Max de s\u2019asseoir et prononce quelques phrases commerciales sorties de tout contexte pour donner le change \u00e0 l\u2019assistante qui tend l\u2019oreille:<\/p>\n<p>&#8211; Nous disions donc, Monsieur vom Pokk, que vous pourriez d\u00e8s cet \u00e9t\u00e9 nous amener un nombre de clients fix\u00e9 par avance&#8230;<\/p>\n<p>Puis Fr\u00e9n\u00e9sie ferme la porte d\u2019un coup de talon, s\u2019approche de Max:<\/p>\n<p>&#8211; Vous allez redescendre dans votre chambre. Ne pas fermer la porte, juste la pousser, sans que le contact se fasse, sinon \u00e7a se voit de la centrale de contr\u00f4le. J\u2019arrive dans cinq minutes.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la folle envie qui prend Max d\u2019embrasser encore Fr\u00e9n\u00e9sie, il regagne l\u2019ascenseur, non sans avoir salu\u00e9 au passage un monsieur montant la garde devant la porte d\u2019un client de marque.<\/p>\n<p>Il p\u00e9n\u00e8tre dans sa chambre au deuxi\u00e8me \u00e9tage \u00e0 l\u2019aide d\u2019une carte magn\u00e9tique, repousse le battant sans fermer, comme l\u2019a recommand\u00e9 Fr\u00e9n\u00e9sie.<\/p>\n<p>Max se plante devant le miroir de la salle de bain, sans aucune envie de bouger. Un type fatigu\u00e9 par une journ\u00e9e d\u2019avion, un homme aux cheveux gris, un amoureux qui vient de vivre le coup de foudre le plus fulgurant qu\u2019il ait jamais connu, un conf\u00e9rencier au Forum de Davos, invit\u00e9 pour pr\u00e9senter un sujet d\u2019actualit\u00e9: \u00abDe Mai 1968 \u00e0 Septembre 2001\u00bb. Un homme seul, le soir tard, dans un chambre d\u2019h\u00f4tel, qui v\u00e9rifie dans le miroir le maintien de ses traits.<\/p>\n<p>Il n\u2019aime pas cette ride verticale qui se creuse et s\u2019\u00e9tire deux fois des yeux \u00e0 la bouche. Comme si la vie avait r\u00e9ussi \u00e0 marquer Max. Il est l\u00e0, s\u2019\u00e9tonnant de son geste de tout \u00e0 l\u2019heure. Embrasser une inconnue qu\u2019il vouvoie, qui s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 lui lors d\u2019un cocktail dans le salon de l\u2019h\u00f4tel en l\u2019honneur des nouveaux arrivants, les conf\u00e9renciers du lendemain.<\/p>\n<p>Ce que Max sait d\u2019elle: elle dirige cet h\u00f4tel depuis un an, son premier emploi dans l\u2019h\u00f4tellerie. Auparavant, elle travaillait \u00e0 New York dans un bureau d\u2019avocats sp\u00e9cialis\u00e9 dans les fusions d\u2019entreprises. Elle a une fille de cinq ans qu\u2019elle \u00e9l\u00e8ve seule, habite un chalet \u00e0 la sortie de Davos, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du p\u00e9rim\u00e8tre de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Il y avait beaucoup de photographes au cocktail. Peut-\u00eatre l\u2019un d\u2019eux a-t-il pris la photo de leur premier t\u00eate-\u00e0-t\u00eate au milieu des invit\u00e9s, ce premier regard qui a fait un fulgurant aller-retour.<\/p>\n<p>Tout en se brossant les dents, Max sent un pincement commencer pr\u00e8s du c\u0153ur, descendre dans l\u2019estomac. Ainsi la joie submerge un enfant qui va partir en voyage dans un pays r\u00eav\u00e9. Max reconna\u00eet en lui une esp\u00e8ce d\u2019\u00e9tat second. La mousse du dentifrice aux l\u00e8vres, devant le miroir de l\u2019h\u00f4tel, il sourit b\u00eatement.<\/p>\n<p><b>Chapitre 4<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 Fr\u00e9n\u00e9sie entame sa premi\u00e8re nuit d&rsquo;amour apr\u00e8s quatre ans d&rsquo;abstinence<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Max a juste le temps de se rincer la bouche qu\u2019il entend la porte se refermer. Fr\u00e9n\u00e9sie n\u2019ose faire un pas, un peu essouffl\u00e9e, v\u00eatue d\u2019un gros manteau d\u2019hiver. Elle le retire lentement, s\u2019explique:<\/p>\n<p>&#8211; C\u2019est que, avec toutes ces cam\u00e9ras dans le couloir, j\u2019ai d\u00fb passer par le garage, me plaquer contre les murs, prendre l\u2019escalier de service.<\/p>\n<p>Oui, c\u2019est assez cocasse, une directrice observ\u00e9e par son propre syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9. Max la prend par la main, la fait asseoir sur le canap\u00e9, lui propose des fraises, un kiwi ou une orange, offerts, comme dit la carte sign\u00e9e de la main de Fr\u00e9n\u00e9sie, par la Directrice de l\u2019H\u00f4tel de La Montagne magique. <\/p>\n<p>Ils s\u2019embrassent, elle se rel\u00e8ve pour baisser les lumi\u00e8res, gr\u00e2ce \u00e0 un interrupteur que Max n\u2019avait pas remarqu\u00e9. Ils \u00e9changent encore quelques phrases sur leurs carri\u00e8res respectives, histoire de ne pas se retrouver trop soudain nus. Les questions se font de plus en plus intimes. Max retire ses chaussures, elle ses bottes de neige. <\/p>\n<p>Elle l\u2019appelle par son pr\u00e9nom. Il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 garder un peu de distance, aurait eu l\u2019impression de pouvoir se reprendre, mais ce n\u2019est plus possible.<\/p>\n<p>Elle l\u2019embrasse dans le cou, il caresse ses cheveux noirs. Elle veut savoir s\u2019il est d\u00e9j\u00e0 venu \u00e0 Davos. Il prend ses seins, elle d\u00e9fait sa cravate, passe la main dans sa chemise. Il lui raconte comment, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans, il a pass\u00e9 six mois dans un sanatorium pour soigner son asthme. Son p\u00e8re \u00e9tait venu le trouver, l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 rattraper les classes perdues, lui avait appris \u00e0 \u00e9crire la lettre R. Aujourd\u2019hui encore, Max le rend responsable de sa difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9crire cette lettre \u00e0 la m\u00eame vitesse que les autres. <\/p>\n<p>Fr\u00e9n\u00e9sie veut savoir o\u00f9 Max habite \u00e0 New York, un moyen simple de le situer sur l\u2019\u00e9chelle sociale. Elle s\u2019amuse \u00e0 tirer sa chemise de son pantalon. Il respire le parfum au ras de sa joue et passe un doigts derri\u00e8re son soutien-gorge. Il lui demande son \u00e2ge, puisque le sien, elle peut le v\u00e9rifier sur la fiche d\u2019h\u00f4tel. Elle dit simplement:<\/p>\n<p>&#8211; Vingt ans de moins que toi.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il savait bien s\u00fbr, mais qui commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 le g\u00eaner. Il a beau avoir aim\u00e9 de nombreuses femmes, jamais encore&#8230; Il trouve cela plut\u00f4t bizarre, en tout cas lorsqu\u2019on les voit en soci\u00e9t\u00e9, ces couples o\u00f9 l\u2019homme a une g\u00e9n\u00e9ration de plus que la femme. Elle dit, comme on dit dans ces cas-l\u00e0:<\/p>\n<p>&#8211; Tu ne fais pas ton \u00e2ge.<\/p>\n<p>Fr\u00e9n\u00e9sie veut encore savoir comment s\u2019appelle son restaurant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 Manhattan. Soudain elle se d\u00e9gage, se met debout pour mieux se d\u00e9shabiller. Il s\u2019y est mis aussi, \u00e0 toute vitesse pour terminer le premier. Elle, au contraire, prend son temps et plie soigneusement chaque pi\u00e8ce de v\u00eatement sur le canap\u00e9. <\/p>\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 sous la couette bleue quand elle arrive enfin, toute noire, mais souriante, comme la pleine lune au-dessus de Harlem. Il n\u2019ose pas lui dire qu\u2019il n\u2019a jamais, mais vraiment jamais, fait l\u2019amour avec une Noire. Elle dit sans conna\u00eetre sa pens\u00e9e:<\/p>\n<p>&#8211; Tu as des pr\u00e9servatifs?<\/p>\n<p>Il ressort de sous la couette, repart jusqu&rsquo;\u00e0 la salle de bain, renverse sa trousse de toilette, en sort trois sachets plats \u00e0 l\u2019emballage rose, essaie de distinguer dans le miroir si son ventre n\u2019est pas gonfl\u00e9 par les deux bi\u00e8res qu\u2019il a bues tout \u00e0 l\u2019heure, pose les pr\u00e9servatifs sur la table de nuit, enl\u00e8ve sa montre pour ne pas la blesser, \u00e9carte le faisceau de la liseuse pour qu\u2019aucun d\u2019eux ne s\u2019y br\u00fble. Puis Max recommence avec Fr\u00e9n\u00e9sie le jeu des baisers partout.<\/p>\n<p>Sans en \u00eatre conscients, ils ont chang\u00e9 de langue. Jusqu&rsquo;\u00e0 maintenant, ils se parlaient anglais et maintenant, c\u2019est en allemand. Elle le parle avec un fort accent am\u00e9ricain. Au d\u00e9but, c\u2019est par jeu, mais maintenant c\u2019est comme une langue secr\u00e8te sous la couette. Wer bin ich, wer bist du? Ils continuent les pr\u00e9sentations. Elle dit:<\/p>\n<p>&#8211; \u00c7a ne fait rien si tu as les mains froides, mais tu dois d\u2019abord m\u2019apprivoiser.<\/p>\n<p>Il a sur la question une vue diff\u00e9rente. Pour lui, c\u2019est elle qui doit l\u2019apprivoiser, car il est dans son h\u00f4tel, dans une situation qu\u2019elle a choisie elle-m\u00eame. Elle dit: <\/p>\n<p>&#8211; Ce n\u2019est pas moi qui t\u2019ai embrass\u00e9 dans l\u2019ascenseur, je n\u2019en reviens pas de ton culot. <\/p>\n<p>Il fait valoir que m\u00eame s\u2019il a l\u2019air d\u2019avoir fait le premier pas, c\u2019est qu&rsquo;elle aussi&#8230;.<\/p>\n<p>&#8211; Pas du tout. Depuis exactement quatre ans et demi, je n\u2019ai plus \u00e9t\u00e9 dans le lit d\u2019un homme. Je n\u2019ai plus couch\u00e9 avec personne. Et voil\u00e0 Max vom Pokk, s\u00fbr de lui et de mes sentiments, qui m\u2019embrasse. A froid. D\u2019abord sur le front, puis pile sur la bouche. Et maintenant tu viens me dire que j\u2019\u00e9tais d\u2019accord&#8230; J\u2019ai m\u00eame pens\u00e9 que tu avais trop bu, que tu ne savais pas ce que tu faisais.<\/p>\n<p>Il ne sait pas si elle dit vrai. Mais en tout cas ce n\u2019est pas lui qui a propos\u00e9 de venir la rejoindre dans sa chambre. <\/p>\n<p><b>Chapitre 5<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9tonne des injures qu\u2019un Asiatique excit\u00e9 a lanc\u00e9 \u00e0 Max<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Max et Fr\u00e9n\u00e9sie sont assis dans le lit, l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, comme s\u2019ils venaient de faire l\u2019amour. Leurs doigts emm\u00eal\u00e9s, leurs sourires complices, leur nudit\u00e9 absolue. Mais pour la morale, il ne s\u2019est encore rien pass\u00e9. Quelques caresses intimes, elle sur son sexe, lui autour du sien, mais rien d\u2019irr\u00e9parable. <\/p>\n<p>Sur la table de nuit, trois sachets roses en parfait \u00e9tat. Elle dit:<\/p>\n<p>&#8211; Tu m\u2019as plu d\u00e8s que tu es entr\u00e9 dans le salon. Auf dem ersten Blick. Le premier regard, il n\u2019y a que \u00e7a qui compte.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 l\u2019heure encore, il pensait que dans cinq minutes ils seraient sous la douche, elle se rhabillerait ensuite, irait dans son chalet voir sa fille endormie, ils se reverraient peut-\u00eatre, ou bien elle d\u00e9ciderait que Max n\u2019\u00e9tait pas son type. Que les Noirs faisaient mieux l\u2019amour que les Blancs, ou bien que&#8230; Mais ici se joue une autre histoire. Une femme qui pr\u00e9tend parler d\u2019amour avant de le faire, c\u2019est presque impudique aujourd\u2019hui. Il essaie b\u00eatement de v\u00e9rifier en demandant si c\u2019est bien vrai. Quatre ans et demi sans faire l\u2019amour?<\/p>\n<p>Elle se glisse le long de son ventre, le touche de partout comme pour l\u2019apprendre par c\u0153ur. Entre-temps le sexe de Max s\u2019est ramolli, mais il lui semble la d\u00e9sirer plus fort qu\u2019avant. Il lui raconte quand il \u00e9tait enfant et que son p\u00e8re invitait un homme d\u2019affaire noir, il allait le lendemain voir si les draps n\u2019\u00e9taient pas noirs. Elle l\u2019interrompt:<\/p>\n<p>&#8211; Et tu devais constater que ton p\u00e8re avait raison. Tu verras, demain matin, ces draps seront noirs. Nous, les n\u00e9gresses, nous laissons toujours un peu de notre c\u0153ur noir dans les lits o\u00f9 nous passons.<\/p>\n<p>Max en profite pour lui demander si le p\u00e8re de sa fille est un Noir. Elle dit:<\/p>\n<p>&#8211; Qu\u2019est-ce que tu crois?<\/p>\n<p>Mais elle ne satisfait pas sa curiosit\u00e9. Puis elle lui lance un si beau sourire que, m\u00eame sans avoir couch\u00e9 avec elle, il sent ce regard lui vriller le c\u0153ur plus profond qu\u2019il ne l\u2019aurait voulu. Ils parlent de la sc\u00e8ne qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e vers cinq heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. Elle dit l\u2019avoir vue au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 du soir:<\/p>\n<p>&#8211; On te voyait en gros plan, prot\u00e9g\u00e9 derri\u00e8re un cordon de policiers. Toi, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du p\u00e9rim\u00e8tre. A l\u2019ext\u00e9rieur, une foule de manifestants. Un Japonais, le visage d\u00e9form\u00e9 par la haine. On le voyait te montrer du doigt. Crier ton nom. Je ne me souviens plus exactement. Il criait ton nom, avait l\u2019air de te conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Non, Max ne le conna\u00eet pas. Le manifestant savait le titre de sa conf\u00e9rence de demain: \u00abDe mai 1968 \u00e0 Septembre 2001\u00bb. Facile, c\u2019est sur internet, peut-\u00eatre m\u00eame avec une photo. Sans \u00eatre un personnage public, Max n\u2019est pas compl\u00e8tement anonyme. Il est partenaire de l\u2019agence d\u2019architecture MNOP \u00e0 New York, charg\u00e9 de la construction des halles de fret. Un sp\u00e9cialiste mondial.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, mais pourquoi, Max, pourquoi justement ce Japonais t\u2019en voudrait-il?<\/p>\n<p>Max pense que c\u2019est de bonne guerre, donner un visage \u00e0 l\u2019ennemi, trouver des figures expiatoires. On faisait \u00e7a aussi en 68. Chacun construit ses t\u00eates de Turc, mais Max ne s\u2019attendait pas \u00e0 en devenir une. Il a beaucoup h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 venir \u00e0 Davos, il ne fait plus de politique, court les marathons, essaie d\u2019\u00eatre honn\u00eate avec ses contemporains et de construire les hangars les plus adapt\u00e9s aux besoins.<\/p>\n<p>Fr\u00e9n\u00e9sie dit que Max a l\u2019air d\u2019un type absolument libre. Ce qu\u2019il prend pour un compliment, m\u00eame s\u2019il ne voit pas ce qui lui fait dire \u00e7a. Elle est au moins aussi libre que lui. Quant \u00e0 cet imb\u00e9cile de Japonais, il fait partie d\u2019un autre monde, celui de l\u2019ext\u00e9rieur. <\/p>\n<p>Chaque g\u00e9n\u00e9ration doit faire sa place. Il reste \u00e0 celle-l\u00e0 un long chemin \u00e0 parcourir avant de s\u2019installer dans les fauteuils occup\u00e9s par la g\u00e9n\u00e9ration des ann\u00e9es soixante.<\/p>\n<p><b>Chapitre 6<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on s\u2019informe des m\u00e9thodes du commandant Moritz, chef de la s\u00e9curit\u00e9 du Forum<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>&#8211; Chef, je t\u2019ai fait un m\u00e9l, tu cliques sur le nom du fichier attach\u00e9. Voil\u00e0 le r\u00e9sultat, l\u2019identit\u00e9 des manifestants \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des d\u00e9l\u00e9gations.<\/p>\n<p>Le commandant Moritz repousse d\u2019un coup de talon son fauteuil \u00e0 cinq roulettes pour s\u2019\u00e9loigner des \u00e9crans. D\u2019un sourire complice, il remercie Ruth, son assistante, pour ses recherches.<\/p>\n<p>Hier soir, onze types se sont montr\u00e9s particuli\u00e8rement bien inform\u00e9s. Ils interpellaient nomm\u00e9ment les participants au Forum par-dessus le cordon des policiers. Ces types-l\u00e0 sont les leaders informels du mouvement. Le commandant Moritz a donn\u00e9 ordre de les identifier en priorit\u00e9. Ruth a bien travaill\u00e9. Comme elle le lui propose, il positionne son curseur.<\/p>\n<p>Le commandant Moritz part du principe que chacun est suspect. Au d\u00e9part, il ne peut pas savoir qui est manifestant contre le Forum et qui est participant au Forum. Car parmi les participants, certains peuvent avoir des intentions d\u00e9lictueuses. <\/p>\n<p>Les journalistes voient \u00e7a de mani\u00e8re trop simple. Il y aurait le dedans \u00e0 prot\u00e9ger et le dehors. Le commandant Moritz n\u2019aurait qu\u2019\u00e0 rendre \u00e9tanche l\u2019int\u00e9rieur pour le s\u00e9parer de l\u2019ext\u00e9rieur. Or les journalistes sont les premiers \u00e0 vouloir passer d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. <\/p>\n<p>Sur onze manifestants, sept sont identifi\u00e9s avec certitude. Deux sont inconnus des services de s\u00e9curit\u00e9 et deux autres ne sont que probablement identifi\u00e9s. Les sept photos avec noms vont \u00eatre mises \u00e0 la disposition des chefs de secteur avec la mention leader informel. Ces sept-l\u00e0 travaillent comme le commandant Moritz, mais dans le but contraire. Pour eux l\u2019ennemi, c\u2019est le d\u00e9cideur mondial.<\/p>\n<p>Parfois ils op\u00e8rent une fixation sur l\u2019un de ces d\u00e9cideurs, comme ils le faisaient, enfants, sur une vedette de t\u00e9l\u00e9vision. Ils fouillent sa carri\u00e8re, sa vie priv\u00e9e, alimentant un site Internet. Une v\u00e9ritable n\u00e9vrose. Les as de la contre-enqu\u00eate ne sont pas les plus violents, mais dangereux. Ils argumentent. <\/p>\n<p>La liste des sept. Un Am\u00e9ricain pour lequel le FBI a transmis un volumineux dossier inutilisable. Un Grec, in\u00e9vitablement sans dossier, mais pr\u00e9tendument tr\u00e8s dangereux. Trois Suisses, au dossier propre et clair avec \u00e9valuation du potentiel subversif. Un Fran\u00e7ais. Et un Japonais dont le C.V. vient d\u2019Interpol \u00e0 Lyon. Condamn\u00e9 pour meurtre, lib\u00e9r\u00e9 pour bonne conduite. Bonne conduite? On verra \u00e7a \u00e0 la fin du Forum.<\/p>\n<p>Le commandant Moritz appelle Ruth. A propos de cette liste, elle a le m\u00eame sentiment. Le seul suspect qui m\u00e9rite attention est ce Mirafiori Tsutsui, n\u00e9 \u00e0 Nagasaki en 1970. Il faudrait que les Japonais envoient directement son dossier, mais transcrit dans une langue civilis\u00e9e, par exemple l\u2019anglais.<\/p>\n<p>Dans la salle de contr\u00f4le, vingt personnes travaillent pour le tour de nuit. Presque la moiti\u00e9 de femmes. Le commandant Moritz doit pouvoir compter sur chacun et chacune, \u00eatre s\u00fbr qu\u2019aucun membre de l\u2019\u00e9quipe ne peut se soustraire \u00e0 la vraie mission, le contr\u00f4le des flux. <\/p>\n<p>Tous les postes de travail sont \u00e9quip\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re. Quatre \u00e9crans, un clavier, un combin\u00e9 t\u00e9l\u00e9phonique, un micro cravate. Tout doit \u00eatre consign\u00e9. Les conversations sont enregistr\u00e9es m\u00eame en interne, chaque op\u00e9ration informatique sauvegard\u00e9e, la moindre manipulation d\u2019image archiv\u00e9e. Le commandant Moritz surveille beaucoup les autres parce qu\u2019il est d\u2019accord de se surveiller lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>L\u2019avantage qu\u2019il a sur les clients du Belv\u00e9d\u00e8re, du Fluela ou de La Montagne Magique, c\u2019est qu\u2019il est incorruptible. Il aurait pu choisir les affaires, pour devenir tr\u00e8s riche, il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la morale. <\/p>\n<p>Ces gens qui se pr\u00e9tendent importants par le seul pouvoir de leur argent essaient toujours de lui faire des cadeaux. Des vacances par ci, une fourrure \u00e0 sa femme par l\u00e0. Il dit non et non. Il veut qu\u2019on soit juste, il aime que son pays soit un mod\u00e8le de d\u00e9mocratie, pas une r\u00e9publique banani\u00e8re. Pas comme la France ou l\u2019Allemagne. <\/p>\n<p>Chez le commandant Moritz, personne n\u2019a jamais fait sauter un PV. Celui qui le ferait sauterait avec. <\/p>\n<p><b>Chapitre 7<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on constate que le commandant Moritz surveille aussi bien les invit\u00e9s que les non-invit\u00e9s.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>&#8211; Voil\u00e0 les r\u00e9sultats, chef. Ils sont rapides, ces Japonais, dit Ruth.<\/p>\n<p>De nouveau il suffit au commandant Moritz de cliquer pour d\u00e9rouler les vues anthropom\u00e9triques de face et de profil du nomm\u00e9 Tsutsui, de p\u00e8re inconnu, et de m\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, Shizuko Tsutsui (1945-1998). Condamn\u00e9 pour meurtre sur la personne d\u2019une dirigeante de la mafia japonaise. Etat civil, c\u00e9libataire, un enfant, vit s\u00e9par\u00e9 de la m\u00e8re, Vania vom Pokk, n\u00e9e \u00e0 Lugano (Suisse) en 1960.<\/p>\n<p>Ruth a compl\u00e9t\u00e9 les renseignements transmis par un double commentaire personnel. Un: Tsutsui a sans doute des raisons familiales de reconna\u00eetre Max vom Pokk dans la foule des participants. Deux: Tsutsui a pass\u00e9 une nuit cet \u00e9t\u00e9 (le 8 ao\u00fbt) \u00e0 Davos (cf. fiche d\u2019h\u00f4tel). <\/p>\n<p>Ruth propose d\u2019ouvrir une enqu\u00eate. Le commandant Moritz n\u2019est pas d\u2019accord. Il est charg\u00e9 de contr\u00f4ler les flux. Si quelqu\u2019un du dedans conna\u00eet quelqu\u2019un du dehors, il faut que l\u2019un et l\u2019autre soient suspects avant de consid\u00e9rer cette donn\u00e9e comme une menace. <\/p>\n<p>Le contr\u00f4le des flux est, le commandant Moritz ne le dira jamais assez, le but de son travail. On n\u2019a pas le temps de se faire plaisir avec des enqu\u00eates, genre commissariat. On occupe le front, on ne travaille ni pour les juges ni pour les journalistes. On doit fonctionner comme des sismographes qui, dans le fr\u00e9missement tectonique, d\u00e9tectent les tremblements \u00e0 venir. <\/p>\n<p>Conclusion: le commandant Moritz boit un verre de Coca light, d\u00e9balle un autre Hollywood \u00e0 la menthe et dit \u00e0 Ruth de v\u00e9rifier si le fichier de Schengen porte la trace de Max vom Pokk. Comme motif de la demande, Ruth donnera: menace contre les flux de capitaux.<\/p>\n<p>D\u00e8s treize heures demain commence la manifestation contre le Forum. Le commandant Moritz a convoqu\u00e9 pour dix heures une s\u00e9ance de coordination qui servira \u00e0 d\u00e9finir ce qu\u2019on racontera \u00e0 la presse vers onze heures. Il se l\u00e8vera donc \u00e0 huit heures, apr\u00e8s avoir dormi six heures. <\/p>\n<p>D\u2019ici peu, avant de descendre dans sa chambre, il fera quelques pas dans la nuit d\u2019hiver. Il aime cet endroit presque autant que la haute Engadine, la vall\u00e9e est plus \u00e9troite, a plus d\u2019intimit\u00e9. Il serrera la main de quelques hommes en uniformes qui montent la garde, \u00e7a fortifie leur motivation. Il marchera jusqu&rsquo;\u00e0 la Haute Promenade. Apr\u00e8s \u00e7a, on dort mieux.<\/p>\n<p>Arrivent sur son \u00e9cran les renseignements sur Max vom Pokk. Edifiant! Soup\u00e7onn\u00e9 en 1975 d\u2019avoir sabot\u00e9 le pavillon d\u2019une centrale nucl\u00e9aire. Mais depuis lors: Sans Comportement Subversif Connu.<\/p>\n<p>Ce genre de type, le commandant Moritz est-il vraiment charg\u00e9 de le prot\u00e9ger? Ou bien est-ce un infiltr\u00e9, un voyou qui n\u2019attend que l\u2019occasion d\u2019incendier le Centre des congr\u00e8s?<br \/>\nS\u2019ajoute le r\u00e9sultat des recherches personnelles de Ruth:<\/p>\n<p>&#8211; Max vom Pokk est arriv\u00e9 ce soir \u00e0 La Montagne magique, prononcera demain une conf\u00e9rence intitul\u00e9e \u00abDe Mai 1968 \u00e0 Septembre 2001\u00bb, est domicili\u00e9 \u00e0 New York, U.S.A. depuis 1983. Profession, architecte, partenaire associ\u00e9 du bureau MNOP. <\/p>\n<p>Si c\u2019est un infiltr\u00e9, il cache bien son jeu.<\/p>\n<p><b>Chapitre 8<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 le commandant Moritz \u00e9tablit un lien entre l\u2019invit\u00e9 Max et le non-invit\u00e9 Tsutsui<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Pour le commandant Moritz, \u00e7a commence \u00e0 devenir s\u00e9rieux. D\u2019une part, cet invit\u00e9 au Forum, Max vom Pokk, est agress\u00e9 verbalement par un manifestant, d\u2019autre part, il semble lui-m\u00eame n\u2019avoir pas un dossier tr\u00e8s net. En vingt ans, le pauvre, il aura chang\u00e9 d\u2019avis. Pour savoir ce que fait le bureau MNOP, Ruth a fouill\u00e9 la Toile publique. Il y a l\u00e0 davantage d\u2019informations que dans le plus complet des fichiers du commandant Moritz.<\/p>\n<p>La photo montre Max vom Pokk aux c\u00f4t\u00e9s de sa derni\u00e8re r\u00e9alisation, l\u2019a\u00e9roport de Nagasaki. Voil\u00e0 qui devient encore plus int\u00e9ressant, puisque Tsutsui, le leader informel condamn\u00e9 pour meurtre, est justement n\u00e9 \u00e0 Nagasaki. <\/p>\n<p>Cela m\u00e9riterait un suppl\u00e9ment d\u2019enqu\u00eate, mais sans perdre de temps. Demain matin, \u00e0 tous les coups, les journalistes demanderont si les services de s\u00e9curit\u00e9 ont identifi\u00e9 les leaders informels. Ils voudront savoir qui est le Japonais dont le visage haineux est apparu hier soir sur les \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision comme un symbole de la confrontation personnelle de deux g\u00e9n\u00e9rations. <\/p>\n<p>Le m\u00e9chant jaune qui injurie le gentil am\u00e9ricain venu faire une conf\u00e9rence sur les enseignements de la r\u00e9volte de 68. Et tout \u00e7a \u00e0 Davos, s\u00e9par\u00e9 par un \u00e9pais cordon de policiers. <\/p>\n<p>\u00c7a illustre exactement le contraire de l\u2019esprit de Davos. Non pas les bons offices d\u2019un pays neutre, mais la haine entre des gens qui ne se parlent plus. <\/p>\n<p>Le commandant Moritz veut d\u00e9samorcer \u00e7a aupr\u00e8s des journalistes. Il dira que, oui, ce Monsieur Tsutsui est un repris de justice qui veut se rendre int\u00e9ressant en venant \u00e0 Davos. Ce genre d\u2019\u00e9l\u00e9ments n\u2019ont rien \u00e0 chercher ici.<br \/>\nVoyez en revanche Max vom Pokk, il a s\u00fbrement \u00e9t\u00e9 tent\u00e9, il y a longtemps, par la contestation violente. Aujourd\u2019hui, il aide \u00e0 la circulation des marchandises sur toute la plan\u00e8te. Il construit des halls de frets. <\/p>\n<p>Messieurs les journalistes, si vous voulez vraiment faire votre travail, n\u2019inventez pas des histoires, racontez celles qui donnent l\u2019exemple. Le voil\u00e0 illustr\u00e9, le c\u00f4t\u00e9 positif de la mondialisation et le r\u00f4le exemplaire de ce pays d\u2019accueil. Monsieur Max vom Pokk est \u00e0 lui seul une success story.<\/p>\n<p>Reste qu\u2019\u00e0 pass\u00e9 minuit, on ne peut pas r\u00e9veiller Max vom Pokk. A moins qu\u2019il vienne de se coucher. Finalement le commandant Moritz d\u00e9cide d\u2019appeler lui-m\u00eame La Montagne Magique:<\/p>\n<p>&#8211; Ah, commandant Moritz, vous voulez parler \u00e0 notre directrice. Elle vient de rentrer chez elle. Je peux vous donner son portable. A moins que je puisse&#8230; Vous me connaissez, je suis le p\u00e8re de Barbara qui travaille au poste de contr\u00f4le. Oui, nous avons organis\u00e9 un cocktail qui s\u2019est termin\u00e9 il a y juste une demi-heure. Oui, Monsieur vom Pokk, est \u00e0 peine mont\u00e9 dans sa chambre. Je vous le passe. Monsieur vom Pokk, un appel pour vous.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, vom Pokk, c\u2019est moi-m\u00eame. C\u2019est plut\u00f4t tard, mais je vois que la s\u00e9curit\u00e9 en Suisse fait les choses \u00e0 fond. <\/p>\n<p>Si je connais le type qui m\u2019a injuri\u00e9 ce soir? Non. Un Japonais, je crois. Qu\u2019est-ce que vous dites? Nous sommes parents? Nous serions parents. C\u2019est lui qui vous l\u2019a dit? Oui, c\u2019est exact, j\u2019ai une ni\u00e8ce de ce nom. <\/p>\n<p>Et comment s\u2019appelle-t-il? Mirafiori Tsutsui. Non, \u00e7a ne me dit rien. Tout ce que je sais, Tsutsui est un nom tr\u00e8s r\u00e9pandu l\u00e0-bas, c\u2019est comme Schweizer chez vous. Oui, vous en savez des choses, j\u2019ai construit la halle de fret de Nagasaki, mais je ne vois pas le rapport. \u00c7a ne peut pas attendre demain? J\u2019ai une conf\u00e9rence \u00e0 donner, mais apr\u00e8s, si vous voulez&#8230; Parce que vous v\u00e9rifiez m\u00eame les contacts avec les journalistes? Oui, j\u2019ai not\u00e9, le commandant Moritz.<\/p>\n<p>Je viens de parler au grand chef de la s\u00e9curit\u00e9 du Forum. \u00c7a ne doit pas \u00eatre facile, la s\u00e9curit\u00e9. Je ne voudrais pas \u00eatre \u00e0 votre place.<\/p>\n<p>Lui non plus, le commandant Moritz, ne voudrait pas \u00eatre \u00e0 la place de ce Max. Faire une conf\u00e9rence pour comparer Mai 1968 et septembre 2001. D\u2019abord, ce n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame chose. Ensuite ceux qui \u00e9taient dans la rue en 68 n\u2019ont pas \u00e0 s\u2019en vanter publiquement. <\/p>\n<p>Le commandant Moritz, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, avait huit ans. Il n\u2019y a pas de meilleur alibi. <\/p>\n<p><b>Chapitre 9<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 le lecteur et Max sont pri\u00e9s de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire de Davos<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral Max fait l\u2019amour de tout coeur, jamais m\u00e9caniquement. Il t\u00e9moigne un grand respect \u00e0 chaque femme et ne manque pas d\u2019en tomber amoureux avant de se d\u00e9shabiller. <\/p>\n<p>Il ne drague pas, il fait des rencontres. Dans des lieux publics, caf\u00e9s, mus\u00e9es, hall d\u2019a\u00e9roport, ascenseurs. Il ne triche pas. D\u00e8s la premi\u00e8re conversation, il d\u00e9cline sa profession, sa nationalit\u00e9 et son pr\u00e9nom. Il ne demande pas la r\u00e9ciproque, jugeant d\u00e9plac\u00e9e toute curiosit\u00e9 sur l\u2019\u00e9tat civil d\u2019une femme encore inconnue. <\/p>\n<p>Il parle de lui sans emphase, ram\u00e8ne la discussion sur le pr\u00e9sent. Il cherche \u00e0 voir si le monde peut \u00eatre compris de la m\u00eame mani\u00e8re par deux personnes qui le voient au m\u00eame moment. <\/p>\n<p>A Fr\u00e9n\u00e9sie il demande ce qui lui pla\u00eet dans cette reproduction de Kirchner au-dessus du lit. On y voit le clocher pointu de Davos, coupant en deux une composition aux couleurs vives.<\/p>\n<p>&#8211; Si tu vas sur place regarder ce clocher, tu verras que les arr\u00eates de sa charpente ne sont pas droites. Elles forment une vrille, un tire-bouchon de quatre-vingt m\u00e8tres de hauteur sur une \u00e9glise romane. Kirchner l\u2019a peinte des centaines de fois, son \u00e9glise. J\u2019aime le bleu de ses nuages. Dire qu\u2019il s\u2019est suicid\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Max s\u2019\u00e9meut moins du suicide de l\u2019artiste allemand exil\u00e9 \u00e0 Davos que de la couleur qu\u2019il nous laisse. Sa mani\u00e8re de voir en m\u00eame temps les deux flancs de la montagne, deux point de vue dans un m\u00eame tableau.<\/p>\n<p>Max cherche un accord sur le quotidien, les d\u00e9tails de l\u2019offre du pr\u00e9sent. Il fait remarquer que \u00e7a n\u2019arrive pas souvent des h\u00f4tels avec des draps bleus. Peut-\u00eatre est-ce pour mieux mettre en valeur la peau noire de Fr\u00e9n\u00e9sie?<\/p>\n<p>Il tient \u00e0 montrer aux femmes qu\u2019il est disponible au monde, ni retenu par un pass\u00e9 compliqu\u00e9 ni tendu vers un utopique avenir. Voil\u00e0, je vous offre le pr\u00e9sent. Avant, apr\u00e8s, je ne sais pas, nous n\u2019y serons pas ensemble.<\/p>\n<p>Pour Max, faire l\u2019amour repr\u00e9sente la certitude de l\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent. Ne pas programmer par avance des nuits d\u2019extases, ni jouer sans fin avec les illusions et d\u00e9sillusions de rendez-vous diff\u00e9r\u00e9s. Non, juste \u00eatre l\u00e0 dans la p\u00e9nombre d\u2019une chambre o\u00f9 les amants s\u2019enlacent sans serment, mais aussi sans mensonge. Tu es \u00e0 moi, je suis \u00e0 toi, tant que nos pr\u00e9sents se rencontrent. Cet instant ne nous prot\u00e8ge ni des fant\u00f4mes de l\u2019avant ni de l\u2019apr\u00e8s. Ce moment n\u2019est qu\u2019\u00e0 nous deux.<\/p>\n<p>Max s\u2019en tient \u00e0 cette morale personnelle. Il ne se voit pas vieillir, juste durer. Son dandysme, comme l\u2019avait appel\u00e9 un ami, est la plus haute forme de sa r\u00e9sistance au temps. <\/p>\n<p>Il n\u2019est pas certain que Fr\u00e9n\u00e9sie comprenne exactement la question de Max quand il veut savoir non pas pourquoi elle a quitt\u00e9 New York (une question sur le pass\u00e9), mais pourquoi elle aime Davos (une question sur le pr\u00e9sent). Elle dit:<\/p>\n<p>&#8211; Cet endroit repr\u00e9sente pour moi un condens\u00e9 de l\u2019histoire mondiale. Avant la guerre de 1914, les gens venus pour soigner leur tuberculose avaient surtout peur d\u2019y rester. Ils ont organis\u00e9 ici d\u2019incroyables d\u00e9bats existentiels. <\/p>\n<p>Dans la m\u00eame maison, \u00e0 deux pas de l\u2019h\u00f4tel, ont v\u00e9cu Conan Doyle, Robert-Louis Stevenson et Thomas Mann. Dans l\u2019entre-deux guerres, dix pour cent de la population venait d\u2019Allemagne. Heidegger et Cassirer s\u2019y c\u00f4toyaient, Einstein se produisait en concert, mais le fils et la fille de Thomas Mann avaient interdiction d\u2019y jouer leur th\u00e9\u00e2tre antifasciste. <\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 Davos qu\u2019un \u00e9tudiant juif a tu\u00e9 le chef du parti nazi suisse. Pendant la deuxi\u00e8me guerre mondiale, les Suisses ont tol\u00e9r\u00e9 ici une clinique r\u00e9serv\u00e9e aux cadres nazis. <\/p>\n<p>Davos pour moi, tu vois, c\u2019est un mod\u00e8le r\u00e9duit de la plan\u00e8te. L\u2019endroit o\u00f9 un m\u00e9chant Japonais s\u2019en prend \u00e0 un gentil Am\u00e9ricain qui se trouve dans mon lit. Et o\u00f9 le chef de la s\u00e9curit\u00e9 t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 minuit pass\u00e9e pour s\u2019assurer que tout va bien. <\/p>\n<p>Raconte-moi ta conf\u00e9rence, demain. A quoi \u00e7a ressemble?<\/p>\n<p><b>Chapitre 10<\/b><\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on \u00e9claire les amours de Max et Fr\u00e9n\u00e9sie d\u2019un jour politique et culturel<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Max parle \u00e0 Fr\u00e9n\u00e9sie d\u2019id\u00e9es qui sont dans l\u2019air depuis longtemps, qu\u2019il rappellera dans son expos\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019abord la g\u00e9n\u00e9ration de 68 a balay\u00e9 quelques vieilleries qui avaient la vie longue. Il fallait liquider le travail \u00e0 la cha\u00eene, lib\u00e9rer les moeurs, d\u00e9truire le patriarcat, ce n\u2019est pas si mal r\u00e9ussi. <\/p>\n<p>Puis sont venus les post-modernes, ces petits cons qui pr\u00e9tendent que rien n\u2019a de sens, tout tourne en rond, l\u2019histoire est finie, l\u2019art n\u2019est qu\u2019une perp\u00e9tuelle citation, le New Age la seule religion. Heureusement qu\u2019arrive une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, n\u00e9e \u00e0 Seattle et baptis\u00e9e \u00e0 G\u00eanes. Elle ose un nouvel engagement, parle de politique.<\/p>\n<p>&#8211; Mais toi, Max, l\u00e0-dedans, tu en es o\u00f9? Pourquoi es-tu dans mon h\u00f4tel ce soir? Et m\u00eame dans le lit d\u2019une post-moderne, si je t\u2019ai bien compris.<\/p>\n<p>Parce que Max n\u2019avance jamais droit. Sa marche est celle du cavalier sur l\u2019\u00e9chiquier. Un pas de c\u00f4t\u00e9, deux pas en avant. Il ne se laisse jamais prendre dans la ligne de mire de l\u2019ennemi.<\/p>\n<p>&#8211; Mais tu vas coucher avec l\u2019ennemi, Max. Cela t\u2019arrive souvent, ce genre d\u2019exception?<\/p>\n<p>Comme elle dit \u00e7a froidement. D\u2019un coup, il sent son sexe devenir mou. Il \u00e9prouve comme un reflux de tout l\u2019\u00e9lan qui le portait vers elle. <\/p>\n<p>Il essaie de la persuader qu\u2019elle, non, elle Fr\u00e9n\u00e9sie ne peut pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une repr\u00e9sentante du New Age. Elle est bien trop belle pour dire \u00e7a. Il caresse sa joue, pose un baiser sur son front.<\/p>\n<p>Rien n\u2019\u00e9meut davantage Max que les seins d\u2019une femme nue couch\u00e9e sur le dos, quand ils ne d\u00e9passent presque plus du buste. Plus tard, cette femme s\u2019assi\u00e9ra sur le lit, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre sa poitrine reprendra la forme qu\u2019il a remarqu\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure sous le chemisier de Fr\u00e9n\u00e9sie. <\/p>\n<p>Pour le moment, les amants sont couch\u00e9s, le monde est \u00e0 eux, personne ne peut les d\u00e9ranger, \u00e0 moins que l\u2019un demande: tu te souviens? Ou alors une b\u00eate de phrase comme: qu\u2019est-ce qu\u2019on fera demain? Le pr\u00e9sent de l\u2019amour pr\u00e9c\u00e8de tous les myst\u00e8res de la cr\u00e9ation. Eden ici et maintenant, deux corps allong\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, l\u2019un sur l\u2019autre ou, fatigu\u00e9s, se tenant encore par la main, par les l\u00e8vres. <\/p>\n<p>Le temps se contracte, comme deux aiguilles qui tournent ensemble sur le cadran des draps d\u2019h\u00f4tels. Rejoue-moi dans le dos la petite musique de tes doigts. Ma nuque sur ton genou, mon oreille dans ta nuque, tes cuisses devant mes yeux. Et voil\u00e0 qu\u2019on repart en voyage, que l\u2019espace du lit sur nous se referme. L\u2019amour, le faire, le vivre, le faire vivre pour que les seules larmes soient celles du bonheur.<\/p>\n<p>&#8211; Vraiment Max, tu es capable de ne penser qu\u2019au pr\u00e9sent? Ce qui se passera demain matin ne te pr\u00e9occupe pas? Quand ces puissants messieurs aux vestons bien boutonn\u00e9s te poseront des questions pointues, ton sourire suffira? <\/p>\n<p>Et Fr\u00e9n\u00e9sie que s\u2019imagine-t-elle ? Pourquoi apr\u00e8s quatre ans et demi d\u2019abstinence se trouve-t-elle dans le lit du premier venu \u00e0 philosopher sur l\u2019amour, \u00e0 cacher ses caresses au milieu des mots? Une Noire dans les neiges. Est-ce vraiment sa place?<\/p>\n<p>&#8211; Max, tu sais, dans le salon de mon h\u00f4tel&#8230; je dis mon h\u00f4tel mais il n\u2019est pas plus \u00e0 moi qu\u2019\u00e0 toi&#8230; dans le salon, tandis que tu me parlais, ton whisky \u00e0 la main, je regardais tous ces autres hommes. J\u2019ai eu un moment de vertige en comprenant ce qui me plaisait en toi.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que \u00e7a pouvait bien \u00eatre?<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nJusqu&rsquo;au 30 janvier 2002, les \u00e9pisodes de \u00abDavos Terminus\u00bb seront publi\u00e9s sur Largeur.com chaque lundi, mercredi et vendredi. Lire <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=929>ici<\/a> le onzi\u00e8me \u00e9pisode.<\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette page sont r\u00e9unis les 10 premiers \u00e9pisodes de notre feuilleton de politique-fiction. 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