



{"id":9269,"date":"2019-05-06T23:47:11","date_gmt":"2019-05-06T21:47:11","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=9269"},"modified":"2019-05-22T10:28:36","modified_gmt":"2019-05-22T08:28:36","slug":"interview-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=9269","title":{"rendered":"\u00abDes points ou des ic\u00f4nes ne suffisent pas \u00e0 modifier nos comportements\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Alimentation, sommeil, activit\u00e9 physique ou sexuelle: plus de 300\u2019000 applications de sant\u00e9 sont aujourd\u2019hui t\u00e9l\u00e9chargeables sur les t\u00e9l\u00e9phones portables. Un march\u00e9 qui devrait atteindre une valeur de 151 milliards de francs d\u2019ici \u00e0 2025, selon une \u00e9tude du cabinet Grand View Research. Mais au-del\u00e0 de ces chiffres faramineux, quel est l\u2019impact r\u00e9el de ces outils sur la sant\u00e9 de leurs utilisateurs? Peuvent-ils aider \u00e0 r\u00e9pondre aux d\u00e9fis actuels en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique? Maria del Rio Carral, chercheuse en psychologie de la sant\u00e9, a publi\u00e9 une s\u00e9rie d\u2019articles scientifiques qui analysent ce ph\u00e9nom\u00e8ne en plein boom depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Elle revient ici sur les espoirs et les craintes que soul\u00e8ve cette quantification de soi.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-9272\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/imgjour.png\" alt=\"\" width=\"469\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/imgjour.png 469w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/imgjour-300x199.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 469px) 100vw, 469px\" \/><\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qu\u2019on entend par objet connect\u00e9? <\/strong><\/p>\n<p>Dans le domaine de la sant\u00e9, cela d\u00e9signe l\u2019usage d\u2019un smartphone pour r\u00e9colter des indices physiologiques du corps qui deviennent des donn\u00e9es num\u00e9riques trait\u00e9es par une application. \u00c0 travers des algorithmes, celle-ci va permettre de faire un retour imm\u00e9diat sur l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 tout en le comparant \u00e0 celui d\u2019autres usagers: le nombre de pas que l\u2019on fait en une journ\u00e9e, la quantit\u00e9 de calories consomm\u00e9es, la qualit\u00e9 du sommeil\u2026 C\u2019est un outil qui soul\u00e8ve toutes sortes de questions: comment se d\u00e9finit la fronti\u00e8re entre sant\u00e9 et maladie? Est-ce qu\u2019une personne doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme n\u2019\u00e9tant pas en \u00abbonne sant\u00e9\u00bb parce qu\u2019elle ne bouge pas et qu\u2019elle n\u2019utilise pas son application d\u2019alimentation de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re? Nous avons encore peu de recul sur l\u2019impact que ces outils vont avoir \u00e0 un niveau plus soci\u00e9tal, sur la mani\u00e8re de d\u00e9finir la sant\u00e9 ou la maladie. Mais il est certain que ces donn\u00e9es posent une norme.<\/p>\n<p><strong>Les compagnies d\u2019assurances se trouvent d\u2019ailleurs en premi\u00e8re ligne pour promouvoir leur usage. <\/strong><\/p>\n<p>On assiste peu \u00e0 peu \u00e0 une prise de position dans ce sens de la part de certaines compagnies d\u2019assurances, comme si ces objets connect\u00e9s \u00e9taient devenus les gardiens ou les garants d\u2019une \u00abbonne sant\u00e9\u00bb. Mais je ne pense pas que ces technologies suffisent pour r\u00e9pondre aux besoins de sant\u00e9 complexes de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui. La logique sous-jacente de ces objets est bas\u00e9e sur une motivation purement individuelle. Ils utilisent les syst\u00e8mes de r\u00e9compense et d\u2019auto-efficacit\u00e9 employ\u00e9s de longue date en psychologie de la sant\u00e9, via des approches visant un changement de comportement individuel. Par exemple, si l\u2019on se sent capable d\u2019arr\u00eater de fumer, il y a plus de chances que l\u2019on y arrive. Mais ces mod\u00e8les consid\u00e8rent les comportements comme si on pouvait les isoler d\u2019autres pratiques sociales, toujours contextualis\u00e9es. Alors que fumer va souvent de pair avec l\u2019envie de boire un verre de vin, une association qui nous fait ensuite pr\u00e9f\u00e9rer regarder un film plut\u00f4t que d\u2019aller faire du sport. Certains sp\u00e9cialistes estiment qu\u2019il serait plus efficace de cibler les pratiques sociales que de responsabiliser les individus.<\/p>\n<p><strong>Quel est le fait le plus surprenant observ\u00e9 jusqu\u2019ici dans vos travaux?<\/strong><\/p>\n<p>Deux tiers des personnes interrog\u00e9es lors d\u2019une de nos enqu\u00eates disent ne pas disposer d\u2019un objet connect\u00e9 et ne pas vouloir en utiliser \u00e0 l\u2019avenir. Un fait d\u2019autant plus \u00e9tonnant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un sondage que nous avons men\u00e9 lors d\u2019une \u00e9dition du salon Plan\u00e8te Sant\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 la sant\u00e9 digitale. Un certain nombre de personnes indiquaient qu\u2019elles seraient pr\u00eates \u00e0 l\u2019utiliser en cas de maladie, sur prescription de leur m\u00e9decin. On en revient au constat qu\u2019il est tr\u00e8s difficile de faire la promotion de la sant\u00e9 dans notre soci\u00e9t\u00e9. Les gens attendent souvent d\u2019\u00eatre malades ou \u00e0 risque pour changer d\u2019attitude. Cela refl\u00e8te la complexit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain, dont les comportements sont in\u00e9vitablement sociaux, ancr\u00e9s dans une culture, un moment historique ainsi qu\u2019une biographie personnelle. C\u2019est quelque chose que la technologie ne parvient pas encore \u00e0 saisir.<\/p>\n<p><strong>Qui sont les utilisateurs actuels de ces outils? <\/strong><\/p>\n<p>On peut distinguer quatre cat\u00e9gories principales: les patients amen\u00e9s, vu leur \u00e9tat de sant\u00e9, \u00e0 g\u00e9rer une maladie chronique, \u00e0 surveiller leurs sympt\u00f4mes et leurs fonctions vitales au quotidien\u2009; les sportifs qui r\u00e9coltent des donn\u00e9es dans le but de mesurer leur performance\u2009; des individus \u00abtout venant\u00bb qui, par curiosit\u00e9, souhaitent changer un comportement ou am\u00e9liorer leur performance. Enfin, il y a les adeptes du mouvement du quantified self, une pratique qui consiste \u00e0 r\u00e9colter le maximum de donn\u00e9es sur soi-m\u00eame pour optimiser sa vie quotidienne, dans le but de mieux se conna\u00eetre. Au niveau suisse, dans le cadre de l\u2019\u00e9tude que nous avons men\u00e9e \u00e0 Plan\u00e8te Sant\u00e9, environ 50% des utilisateurs interrog\u00e9s ont indiqu\u00e9 utiliser les objets connect\u00e9s pour mesurer leur activit\u00e9 physique, 23% pour g\u00e9rer leur alimentation, 11% en raison d\u2019une maladie chronique et 16% pour d\u2019autres raisons comme la contraception, la mesure du taux d\u2019alcool\u00e9mie ou le sommeil.<\/p>\n<p><strong>On note un fort pourcentage d\u2019abandon par les utilisateurs apr\u00e8s quelques mois. Comment cela s\u2019explique-t-il? <\/strong><\/p>\n<p>Les promoteurs de ces objets ainsi que d\u2019autres acteurs dans le domaine de la sant\u00e9 adh\u00e8rent \u00e0 la promesse selon laquelle les nouvelles technologies vont r\u00e9volutionner nos vies. Or, nos comportements ne sont pas simplement modifiables en \u00e9tant r\u00e9compens\u00e9s par des points ou des ic\u00f4nes. Il est bien beau de compter les calories, mais comment va-t-on g\u00e9rer une invitation au restaurant ou un d\u00eener chez des amis? Dans le cadre d\u2019une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e aupr\u00e8s de femmes utilisant une application pour perdre du poids, nous avons not\u00e9 que certaines d\u2019entre elles d\u00e9cident de ne pas l\u2019utiliser le week-end. D\u2019autres choisissent de l\u2019utiliser de mani\u00e8re secr\u00e8te, en ne montrant pas devant autrui le fait qu\u2019elles s\u2019en servent au quotidien, ou en ne partageant pas leurs donn\u00e9es au sein d\u2019une communaut\u00e9 virtuelle. On voit aussi qu\u2019il y a une diversit\u00e9 d\u2019usages, qui est influenc\u00e9e par notre \u00e9tat affectif, toujours changeant: en cas de d\u00e9prime passag\u00e8re, les utilisateurs vont ranger l\u2019objet dans un tiroir.<\/p>\n<p><strong>Vous avez men\u00e9 une revue de la litt\u00e9rature scientifique sur le sujet des objets connect\u00e9s. Avec quelles conclusions?<\/strong><\/p>\n<p>Actuellement, une majorit\u00e9 des auteurs scientifiques dans le domaine se montrent enthousiastes. Ils formulent l\u2019espoir que la technologie va permettre de faire face aux d\u00e9fis de sant\u00e9 publique, notamment une r\u00e9duction des co\u00fbts via la gestion individuelle de sa propre sant\u00e9. La litt\u00e9rature existante tend \u00e0 envisager un futur o\u00f9 l\u2019on utilisera ces objets pour mieux partager qui l\u2019on est et mieux se conna\u00eetre soi-m\u00eame. Une vision qui part du postulat que les individus ont envie de changer de comportement et d\u2019aller mieux.<\/p>\n<p>Cependant, il existe aussi un courant minoritaire, plus critique, provenant de la sociologie, la philosophie, l\u2019anthropologie et parfois la psychologie, qui soul\u00e8ve des craintes li\u00e9es \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e. En donnant acc\u00e8s \u00e0 nos donn\u00e9es, nous travaillons en quelque sorte pour les grandes compagnies comme Apple. Certains de ces auteurs critiquent la standardisation des comportements qui est promulgu\u00e9e par les objets connect\u00e9s: est-ce que cette normalisation n\u2019engendre pas un risque d\u2019exclusion, voire \u00e0 terme des primes d\u2019assurance plus \u00e9lev\u00e9es pour ceux qui refusent ce suivi?<\/p>\n<p><strong>Certains auteurs d\u00e9noncent la tendance au \u00abhealthism\u00bb (\u00absant\u00e9isation\u00bb) de notre soci\u00e9t\u00e9. Qu\u2019entendent-ils par-l\u00e0? <\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u00e9ologisme imagin\u00e9 par l\u2019\u00e9conomiste am\u00e9ricain Robert Crawford d\u00e9signe l\u2019importance accord\u00e9e aujourd\u2019hui au maintien d\u2019une bonne sant\u00e9, au d\u00e9triment d\u2019autres aspects et activit\u00e9s de la vie quotidienne. Avec pour cons\u00e9quence le fait que toute personne qui ne ferait pas de la sant\u00e9 sa priorit\u00e9 de vie serait vue comme \u00e9tant anormale dans nos soci\u00e9t\u00e9s actuelles. D\u2019un choix propre \u00e0 chacun, la sant\u00e9 est devenue l\u2019affaire de tous. Nous sommes submerg\u00e9s par des discours qui disent qu\u2019il faut manger sainement ou \u00eatre en bonne sant\u00e9. Des auteurs estiment que cette \u00absant\u00e9isation\u00bb provoque des r\u00e9actions inverses: certaines personnes vont continuer \u00e0 fumer leur paquet de cigarettes quotidien pour s\u2019opposer \u00e0 ces injonctions.<\/p>\n<p><strong>Est-ce qu\u2019il existe le risque d\u2019aller vers une forme de \u00abdictature du bien-\u00eatre\u00bb? <\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00e0 fait. Plusieurs \u00e9tudes r\u00e9centes en psychologie montrent d\u2019ailleurs l\u2019impact des r\u00e9seaux sociaux comme Facebook ou Instagram sur les normes alimentaires ou du corps \u00abparfait\u00bb selon le genre, notamment aupr\u00e8s des jeunes adolescentes, qui se trouvent peut-\u00eatre dans une situation plus vuln\u00e9rable.<\/p>\n<p><strong>Quelle influence les objets connect\u00e9s ont-ils sur la pratique des m\u00e9decins?<\/strong><\/p>\n<p>La technologie peut certainement contribuer au d\u00e9veloppement de la m\u00e9decine \u00ab4P\u00bb (personnalis\u00e9e, pr\u00e9ventive, pr\u00e9dictive et participative). Toutefois, il faut faire en sorte qu\u2019elle soit introduite avec un processus progressif d\u2019\u00e9ducation et de socialisation du patient de la part des m\u00e9decins, de la m\u00eame mani\u00e8re que ces derniers doivent expliquer les effets secondaires li\u00e9s \u00e0 la prise d\u2019un m\u00e9dicament. Depuis quelques ann\u00e9es, on voit se d\u00e9velopper l\u2019utilisation d\u2019implants dans le domaine m\u00e9dical qui servent par exemple au suivi en continu de patients diab\u00e9tiques ou des personnes pr\u00e9sentant un risque cardiaque. Parmi les questions qui restent en suspens, il y a celle de savoir si les m\u00e9decins auront le temps de consulter les donn\u00e9es de tous les patients \u00e0 risque? Je souhaite approfondir cet aspect lors d\u2019un prochain projet de recherche, en cours d\u2019\u00e9laboration, dans le domaine des maladies cardiovasculaires.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Biographie<\/strong><\/p>\n<p>Docteure en psychologie, Maria del Rio Carral est l\u2019auteure de plusieurs \u00e9tudes consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019usage de technologies digitales dans le domaine de la sant\u00e9. La jeune femme d\u2019origine mexicaine est actuellement ma\u00eetre assistante au sein de l\u2019Institut de psychologie de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 17).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La psychologue Maria Del Rio Carral \u00e9tudie l\u2019impact des objets connect\u00e9s dans le domaine de la sant\u00e9. Elle revient sur les interrogations li\u00e9es \u00e0 ces technologies.<\/p>\n","protected":false},"author":20154,"featured_media":9272,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1299,1302],"class_list":["post-9269","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-latitude","tag-paru-dans-in-vivo","tag-rencontres","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9269","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20154"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9269"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9269\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9338,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9269\/revisions\/9338"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/9272"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9269"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9269"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9269"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}