



{"id":897,"date":"2001-11-07T00:00:00","date_gmt":"2001-11-06T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=897"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"dans le miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=897","title":{"rendered":"Licenci\u00e9 par Swissair et d\u00e9laiss\u00e9 par son amant"},"content":{"rendered":"<p>Michel a perdu toute sa joie de vivre. Il n\u2019a plus le c\u0153ur \u00e0 rire et plus la t\u00eate \u00e0 se moquer des travers de ses coll\u00e8gues et sup\u00e9rieurs. D\u2019ailleurs, il n\u2019a plus de coll\u00e8gues, plus de sup\u00e9rieurs! Lui que les clientes avaient surnomm\u00e9 \u00abla Zaza\u00bb, en raison de ses intonations \u00e0 la Serrault dans \u00abLa cage aux folles\u00bb, n\u2019a m\u00eame plus envie de se faire teindre les cheveux. \u00abAlice, ma ch\u00e9rie, laissez faire la nature. Ces fils d\u2019argent seront bient\u00f4t mes seuls signes ext\u00e9rieurs de richesse!\u00bb<\/p>\n<p>Michel est d\u00e9prim\u00e9 et tr\u00e8s en col\u00e8re. Il vient de recevoir sa lettre de licenciement comme les 3499 autres employ\u00e9s de Swissair. Il y travaillait comme steward.<\/p>\n<p>J\u2019ai lu dans le journal que toutes les soci\u00e9t\u00e9s de Swissair ont inscrit un plan social dans leurs conventions collectives, avec d\u00e9lais l\u00e9gaux de cong\u00e9 et et indemnit\u00e9s en fonction de l\u2019anciennet\u00e9. Toutes, \u00e0 l\u2019exception des stewards, qui n\u2019ont jamais assur\u00e9 leurs arri\u00e8res. \u00abOh, Alice, ce que vous \u00eates cochonne! Bien s\u00fbr que j\u2019ai toujours assur\u00e9 mes arri\u00e8res, c\u2019est m\u00eame ce que je faisais de mieux!\u00bb, me dit-il avec cette cruaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de lui-m\u00eame que je lui ai toujours connue.<\/p>\n<p>Michel se retrouve donc particuli\u00e8rement d\u00e9muni, \u00e0 un \u00e2ge, 39 ans, o\u00f9 il est difficile de retrouver du travail. Et comme il n\u2019a jamais mis un sou de c\u00f4t\u00e9, il ne peut m\u00eame pas prendre le temps de voir venir.<\/p>\n<p>Sentimentalement, cela ne va gu\u00e8re mieux. Michel se rend compte que son amant, Arturo, un artiste peintre de douze ans son cadet, semble lui trouver beaucoup moins de charme depuis qu\u2019il vit \u00e0 la maison, tra\u00eenant son mal de vivre dans un Adidas sans forme. Il se plaint de ne plus trouver dans le r\u00e9frig\u00e9rateur les bouteilles de champagne et l\u2019\u00e9ternelle bo\u00eete de caviar que son \u00abamant en uniforme\u00bb ramenait de chacun de ses vols.<\/p>\n<p>M\u00eame l\u2019\u00e9l\u00e9gant quatre pi\u00e8ces avec terrasse de Champel \u2013 le seul investissement de Michel \u2013 lui para\u00eet d\u00e9sormais minable. \u00abArturo me regarde d\u2019un air d\u00e9go\u00fbt\u00e9, fait mille petits t\u00e9l\u00e9phones en cachette, et se venge de mes aventures pass\u00e9es en ne rentrant qu\u2019une nuit sur deux! Je devrais mettre un terme \u00e0 cette liaison dont je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019elle ne repose sur rien, mais que voulez-vous, je n\u2019ai pas la force de renoncer \u00e0 ce qui me reste encore!\u00bb.<\/p>\n<p>Comme la plupart des employ\u00e9s de Swissair, Michel n\u2019a pas voulu croire dans un premier temps \u00e0 la faillite de cette compagnie prestigieuse, dont il portait l\u2019uniforme avec fiert\u00e9 depuis quinze ans. \u00abCela peut vous para\u00eetre futile, Alice, mais je regretterai ce beau costume bleu. Vous ne pouvez pas imaginer l\u2019effet sexuel qu\u2019il pouvait produire sur les gar\u00e7ons!\u00bb<\/p>\n<p>Avec une na\u00efvet\u00e9 qui l\u2019horripile d\u00e9sormais, Michel pensait que Swissair \u00e9tait \u00e9ternelle, invuln\u00e9rable. \u00abUn tel symbole, vous imaginez! Swissair, c\u2019\u00e9tait tout \u00e0 la fois la s\u00e9curit\u00e9, le Cervin, le chocolat et m\u00eame les couteaux Victorinox!\u00bb Comme tout le monde, il avait cru aux propos rassurants de sa direction et pensait que cette mauvaise passe ne serait que passag\u00e8re. \u00abComment voulez-vous qu\u2019il en soit autrement? M\u00eame la Conf\u00e9d\u00e9ration est tomb\u00e9e des nues!\u00bb<\/p>\n<p>Puis, il avait d\u00fb l\u2019admettre. Swissair n\u2019\u00e9tait plus rien qu\u2019une compagnie \u00e0 terre, incapable, elle si ch\u00e8re et parfois si snob, de rembourser ses clients l\u00e9s\u00e9s. Une grotesque baudruche dont on ne pouvait que rire. \u00abUne catastrophe qui ne provoque aucune compassion, c\u2019est absolument tragique!\u00bb <\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Michel en veut \u00e0 la direction, aux banques et surtout \u00e0 B\u00e9n\u00e9dict Hentsch qu\u2019il appelle \u00abla Hentsch\u00bb, avec une grimace de m\u00e9pris. Michel a toujours eu tendance \u00e0 f\u00e9miniser les noms\u2026<\/p>\n<p>Mais si sa rage est grande, sa tristesse l\u2019est encore davantage. Pour Michel, Swissair n\u2019\u00e9tait pas seulement une compagnie d\u2019aviation, c\u2019\u00e9tait sa famille. Il avait v\u00e9cu le meilleur de lui-m\u00eame \u00e0 son bord; elle lui avait donn\u00e9 des ailes pour son coming out voil\u00e0 dix ans. <\/p>\n<p>Depuis, Michel n\u2019avait plus \u00e0 vivre avec la honte d\u2019\u00eatre \u00abla petite fille rat\u00e9e d\u2019une famille de notaires depuis trois g\u00e9n\u00e9rations\u00bb. Il avait v\u00e9cu ses d\u00e9sirs sans entrave, avec faste et parfois m\u00eame quelques sentiments laiss\u00e9s dans un h\u00f4tel proche de l\u2019a\u00e9roport. Il se sentait libre et puissant. Il n\u2019avait plus rien \u00e0 craindre. \u00abMes plus belles heures de vol, je les dois \u00e0 Swissair. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 jeune et beau avec elle, que deviendrai-je maintenant? Mon avenir est derri\u00e8re moi. C\u2019est b\u00eate \u00e0 dire, mais j\u2019ai v\u00e9cu avec cette compagnie une grande et belle histoire d\u2019amour\u00bb<\/p>\n<p>Quelques gouttes ont coul\u00e9 sur son visage. Il a vu que je le voyais pleurer. Michel m\u2019a demand\u00e9 un peu plus de puissance dans mon s\u00e9choir \u00e0 cheveux. Il voulait que ses larmes disparaissent plus vite et que ses reniflements soient couverts par le bruit de la machine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alice Vinteuil, coiffeuse, a recueilli les confidences d&rsquo;un steward dont la vie a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e par la faillite de la compagnie a\u00e9rienne suisse.<\/p>\n","protected":false},"author":8843,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-897","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/897","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8843"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=897"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/897\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=897"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=897"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=897"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}