



{"id":895,"date":"2001-11-05T00:00:00","date_gmt":"2001-11-04T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=895"},"modified":"2011-02-21T19:45:51","modified_gmt":"2011-02-21T17:45:51","slug":"image","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=895","title":{"rendered":"Du \u00abCri\u00bb \u00e0 \u00abScream\u00bb, le visage de l\u2019\u00e9pouvante"},"content":{"rendered":"<p>Dans un coin de la vitrine de mon Charity Shop pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, un objet a retenu mon attention entre vases de Chine et vieux training: un ballon gonflable repr\u00e9sentant un homme habill\u00e9 de noir, la bouche grande ouverte, les yeux exorbit\u00e9s et les deux mains sur les tempes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00c7a? Halloween est pass\u00e9, je vous le fais trois livres\u00bb, m\u2019a dit le vendeur. C&rsquo;\u00e9tait encore trop cher pour une grossi\u00e8re reproduction en caoutchouc du fameux \u00abCri\u00bb d&rsquo;<a href=http:\/\/odin.dep.no\/odin\/fransk\/om_odin\/stillinger\/032005-990363\/index-dok000-b-n-a.html target=_blank class=std>Edvard Munch<\/a> (Natjonalgalleriet, Oslo). Mais c&rsquo;\u00e9tait un symbole.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large061101art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Pour moi, aucun tableau n&rsquo;illustre aussi bien le climat de peur qui s&rsquo;est install\u00e9 dans notre vie quotidienne depuis les attentats de New York. Au soir du 31 octobre, de nombreux adolescents ont sonn\u00e9 aux portes avec, sur leur visage, un masque en plastique blanc inspir\u00e9 de la toile du Norv\u00e9gien, sans toujours conna\u00eetre le poids de sa signification. Halloween est pass\u00e9 mais la peur est rest\u00e9e, suspendue \u00e0 l&rsquo;inconnu comme \u00abLe Cri\u00bb \u00e0 son myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Avant de se transformer en d\u00e9guisement d&rsquo;\u00e9pouvante, la toile de Munch demeure l&rsquo;une des \u0153uvres essentielles de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art. Elle est consid\u00e9r\u00e9e comme la premi\u00e8re \u0153uvre du mouvement expressionniste. Ou plut\u00f4t, elle serait la premi\u00e8re dramaturgie g\u00e9niale de l&rsquo;expressionnisme, n\u00e9e avant le mouvement. \u00abLe Cri\u00bb a \u00e9t\u00e9 achev\u00e9 en 1893, quelques ann\u00e9es avant la formation en Allemagne du groupe Die Br\u00fccke qui prolonge les intentions de Munch: la domination du tourment int\u00e9rieur sur la recherche formelle.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me que Munch cherche \u00e0 peindre, et le style est enti\u00e8rement soumis \u00e0 ses \u00e9tats. Dans \u00abLe Cri\u00bb, le paysage lui-m\u00eame prend part \u00e0 l&rsquo;\u00e9motion. Derri\u00e8re l&rsquo;homme \u00e9pouvant\u00e9 au premier plan, le ciel, la mer et m\u00eame le pont apparaissent sous de gros traits de pinceaux temp\u00e9tueux. La couleur s&#8217;emballe et la construction en oublie les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires de la perspective (le pont et la balustrade qui dominent la mer semblent projet\u00e9s vers le ciel). \u00abAu-dessus du fjord bleu-noir mena\u00e7aient des nuages rouges comme du sang et comme des langues de feu. Mes amis s&rsquo;\u00e9loignaient et, seul, tremblant d&rsquo;angoisse, je pris conscience du grand cri infini de la nature\u00bb, \u00e9crivait Edvard Munch dans son journal.<\/p>\n<p>Le myst\u00e8re de ce tableau est d&rsquo;autant plus persistant que personne ne sait vraiment ce que craint l&rsquo;homme de Munch. En inventant le style de l&rsquo;angoisse, l&rsquo;artiste norv\u00e9gien inaugure l&rsquo;expression d&rsquo;une atmosph\u00e8re de malaise et de troubles qui pr\u00e9c\u00e8de la guerre de 1914-1918. Un cauchemar pr\u00e9monitoire, une vision d&rsquo;apocalypse fin de si\u00e8cle.<\/p>\n<p>A en croire la citation de l&rsquo;artiste lui-m\u00eame, c&rsquo;est la nature qui est la source de l&rsquo;angoisse, poussant le crieur \u00e0 se retrancher dans son isolement. La d\u00e9t\u00e9rioration des rapports de l&rsquo;homme avec son environnement est un th\u00e8me tr\u00e8s tendance au tournant du si\u00e8cle en Europe, notamment dans l&rsquo;\u0153uvre du Russe Kandinsky.<\/p>\n<p>Mais Munch n&rsquo;est pas qu&rsquo;un ex\u00e9cutant des modes du temps. Il s&rsquo;implique dans le tableau. Ce cri est le sien: les premi\u00e8res esquisses suivent de peu la mort de son p\u00e8re, qui ponctue une succession macabre de disparitions familiales. La m\u00e8re du peintre est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e alors qu&rsquo;il avait cinq ans, sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 emport\u00e9e par la tuberculose \u00e0 15 ans, et sa s\u0153ur cadette est diagnostiqu\u00e9e \u00abm\u00e9lancolique\u00bb, cette \u00abbile noire\u00bb qui caract\u00e9rise les d\u00e9pressifs depuis l&rsquo;\u00e2ge m\u00e9di\u00e9val. Apr\u00e8s \u00abLe Cri\u00bb, qui pr\u00e9sente d&rsquo;ailleurs un visage cadav\u00e9rique, Munch a peint la Mort et l&rsquo;Angoisse dans sa \u00abFrise de la Vie\u00bb.<\/p>\n<p>\u00abLe Cri\u00bb peut \u00eatre aussi compris comme une r\u00e9volte: il a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 scandinave conformiste, bourgeoise et puritaine, dont faisait justement partie le p\u00e8re de l&rsquo;artiste. Depuis 1885, Munch fr\u00e9quente les milieux anarchistes r\u00e9volutionnaires de Christiania. L&rsquo;un de ces deux hommes qui s&rsquo;\u00e9loignent, l\u00e0-bas sur le pont, tout au fond de la toile, pourrait bien \u00eatre la figure du p\u00e8re. <\/p>\n<p>Les interpr\u00e9tations psychologiques, m\u00e9taphysiques et m\u00eame politiques se sont succ\u00e9d\u00e9es depuis cent huit ans autour du tableau. \u00abLe Cri\u00bb intrigue aussi par son titre. Pourquoi Munch a-t-il privil\u00e9gi\u00e9 la dimension sonore de l&rsquo;angoisse, celle qui justement ne transpara\u00eet pas physiquement d&rsquo;une toile? Pour le philosophe <a href=http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2000\/08\/VIRILIO\/14134 target=_blank class=std>Paul Virilio<\/a>, c&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;un artiste tentait de traduire une sonorit\u00e9 qui n&rsquo;\u00e9tait pas une musique.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme de Munch est entr\u00e9 dans la panoplie de Halloween apr\u00e8s le succ\u00e8s de <a href=http:\/\/us.imdb.com\/Title?0117571 target=_blank class=std> \u00abScream\u00bb<\/a> (1996), le film de Wes Craven, qui pr\u00e9sente pour la premi\u00e8re fois la version populaire du Cri au cin\u00e9ma. Un tueur en s\u00e9rie se cache, pour commettre ses crimes, derri\u00e8re un masque en plastique blanc qui reprend grossi\u00e8rement les traits du crieur cadav\u00e9rique. La parodie est a son tour parodi\u00e9e dans <a href=http:\/\/www.scarymovie-lefilm.com\/ target=_blank class=std> \u00abScary Movie\u00bb<\/a> de Keenen Ivory Wayans (2000). Le tueur au masque du \u00abCri\u00bb fume des joints avec ceux qu&rsquo;il veut assassiner&#8230;<\/p>\n<p><center><img src=images\/large061101art2.jpg><\/center><\/p>\n<p>\u00abLe Cri\u00bb est l\u2019un des tableaux les plus reproduits et pastich\u00e9s. Le visage de la peur selon Munch marque tellement les esprits que le 23 octobre dernier, un groupe d&rsquo;arch\u00e9ologues japonais a cru d\u00e9couvrir l&rsquo;anc\u00eatre du Cri dans le sous-sol de Nagasaki: une statuette d&rsquo;une dizaine de centim\u00e8tres r\u00e9alis\u00e9e entre le IIIe et le IVe si\u00e8cle, pendant la p\u00e9riode appel\u00e9e Yayoi au Japon: un visage ovale perc\u00e9 de deux gros trous pour les yeux et d&rsquo;un autre plus grand pour la bouche. \u00abLa ressemblance est si frappante que nous avons d\u00e9cid\u00e9 de l&rsquo;appeler \u00abLe Cri de l&rsquo;homme Yayoi\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 un responsable des fouilles. L&rsquo;angoisse, d\u00e9sormais, est plan\u00e9taire. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aucune image n\u2019exprime aussi bien le climat de peur de cette fin d\u2019ann\u00e9e. La toile de Munch, recycl\u00e9e par le cin\u00e9ma d\u2019horreur et par Halloween, est plus effrayante que jamais. On regarde ce \u00abCri\u00bb et on se demande qui l\u2019a pouss\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":8492,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-895","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/895","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8492"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=895"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/895\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=895"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=895"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=895"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}