



{"id":889,"date":"2001-10-29T00:00:00","date_gmt":"2001-10-28T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=889"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"a.i.","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=889","title":{"rendered":"Le d\u00e9sarroi d\u2019un tamagotchi en culottes courtes"},"content":{"rendered":"<p>On ne va pas remuer le couteau dans la plaie. La critique sur papier s\u2019est d\u00e9j\u00e0 suffisamment acharn\u00e9e contre le dernier Spielberg \u2013 trop touffu, trop ballonn\u00e9, trop bancal dans sa division tripartite, trop p\u00e2lissant devant le mod\u00e8le stylistique que lui tendait Stanley Kubrick. On pr\u00e9f\u00e9rera se promener dans l\u2019\u00e9paisseur hirsute instaur\u00e9e par le film. S\u2019orienter, na\u00efvement, \u00e0 l\u2019aide de petits cailloux blancs, dans cette tr\u00e8s in\u00e9gale for\u00eat de th\u00e8mes.<\/p>\n<p>Car c\u2019est clairement \u00e0 l\u2019immersion dans un nouveau conte de f\u00e9es futuriste que nous invite le cr\u00e9ateur d\u2019\u00abE.T.\u00bb. De mani\u00e8re si avou\u00e9e, d\u2019ailleurs, que l\u2019intrigue ne cesse elle-m\u00eame de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 celle de \u00abPinocchio\u00bb. Et si David (Haley Joel Osment), le jeune robot h\u00e9ros d\u2019\u00abA.I.\u00bb, dot\u00e9 d\u2019un c\u0153ur plus humain que le plus humain des c\u0153urs, si David peut s\u2019identifier \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre marionnette de bois, pourquoi ne s\u2019autoriserait-on pas \u00e9galement, en consommateur d\u2019images cin\u00e9matographiques par essence artificielles, \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 un cyber-gar\u00e7onnet souffrant de ne pas se reconna\u00eetre dans le miroir qui lui est tendu? Souffrant, autrement dit, de ne pas \u00eatre reconnu pour ce qu\u2019il est intimement?<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019au d\u00e9but du premier volet d\u2019\u00abA.I.\u00bb, le professeur Hobby (William Hurt) se propose de construire une machine ayant non seulement l\u2019apparence d\u2019un enfant mais aussi sa sensibilit\u00e9, sa psychologie, ses \u00e9motions (toutes cat\u00e9gories qui entrent dans la d\u00e9su\u00e8te appellation d\u2019\u00abintelligence artificielle\u00bb), une chercheuse parmi ses assistants se hasarde \u00e0 poser la question: \u00e0 supposer que ce furby de chair, ce tamagotchi en culottes courtes puisse effectivement se r\u00e9aliser, les hommes seront-ils, eux, capables de l\u2019aimer en retour? Un tel automate pourra-t-il assouvir les besoins que ses sentiments auront induits?<\/p>\n<p>Portant sur la responsabilit\u00e9 individuelle devant les affects d\u2019autrui, cette interrogation \u00e9thique se voit \u00e9cart\u00e9e d\u2019une chiquenaude par le d\u00e9miurge. Elle traverse n\u00e9anmoins le film \u2013 et trame l\u2019un de ses noyaux philosophiques: autour de la notion toute spielbergienne de l\u2019ali\u00e9nation!<\/p>\n<p>La figure de l\u2019\u00abenfant incompris\u00bb impr\u00e8gne en effet d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre le cin\u00e9ma du wonderboy am\u00e9ricain ayant su unifier, gr\u00e2ce aux seuls artifices hollywoodiens, intelligence et \u00e9motion. Que ce soit sous la forme d\u2019un extra-terrestre, d\u2019un fant\u00f4me, d\u2019exclus de toutes natures ou, ici, d\u2019un petit andro\u00efde, cette figure agit comme l\u2019un des ressorts les plus actifs de son univers merveilleux. <\/p>\n<p>Le pauvre David est rel\u00e9gu\u00e9 au rang d\u2019ind\u00e9sirable \u00abmecha\u00bb (pour \u00abmechanic\u00bb) aussit\u00f4t que son fr\u00e8re \u00aborga\u00bb (pour \u00aborganic\u00bb) retrouve sa place aupr\u00e8s de maman. Les h\u00e9ros de Spielberg, apr\u00e8s ceux de Disney, p\u00e2tissent tous d\u2019une faille profonde dans leur \u00eatre. D\u00e9class\u00e9s. Pris pour autres. Rejet\u00e9s pour l\u2019amour m\u00eame qu\u2019ils \u00e9prouvent. Honteux de ce qui, fantasment-ils, aurait d\u00fb les rendre fiers. Eternellement en porte-\u00e0-faux.<\/p>\n<p>\u00abJe reviendrai quand je serai un vrai gar\u00e7on, et alors tu m\u2019aimeras vraiment\u00bb, jure l\u2019enfant robot \u00e0 sa m\u00e8re adoptive lorsque celle-ci l\u2019abandonne au fond d\u2019un bois.<\/p>\n<p>\u00abAucun humain ne saurait te faire le bien que je te vais te faire\u00bb, d\u00e9clare de son c\u00f4t\u00e9 le robot gigolo (Jude Law) \u00e0 une femme esseul\u00e9e\u2026 La v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9plorent en choeur l\u2019enfant et le gigolo, c\u2019est que l\u2019autre n\u2019aime jamais qu\u2019en partie, pour certaines prouesses seulement, sur la surface d\u2019une intersection limit\u00e9e: l\u2019autre, par d\u00e9finition, ne vit que des amours (et des intelligences) artificielles.<\/p>\n<p>Le fils appara\u00eet t\u00f4t ou tard comme un mauvais objet \u00e0 la plus aimante des m\u00e8res, l\u2019amoureuse comme un embarras au plus soutenu des amants. On finira par en disposer. On les remplacera. Par l\u00e0, \u00e0 leurs yeux, on niera le fondement m\u00eame de leur identit\u00e9.<\/p>\n<p>Et, en d\u00e9finitive, f\u00fbt-on constitu\u00e9 de circuits \u00e9lectriques ou de r\u00e9seaux sanguins, cette ali\u00e9nation qui consiste \u00e0 toujours devoir se faire autre (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 se conformer au regard de l\u2019autre) pour acc\u00e9der \u00e0 soi semble une r\u00e9alit\u00e9 plan\u00e9taire \u2013 et peut-\u00eatre plus r\u00e9sonnante en cet \u00e2ge de la multiplicit\u00e9 et de la prolif\u00e9ration (de biens, de services, bient\u00f4t de clones?) qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque des fr\u00e8res Grimm.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi la trag\u00e9die de certains arts. De certaines sciences. De tout ce qui s\u2019essaie de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 reproduire la Cr\u00e9ation. Car plus les savoir-faire se perfectionnent, depuis la photographie jusqu\u2019\u00e0 l\u2019informatique, en passant par la manipulation g\u00e9n\u00e9tique, plus leur imposture essentielle fait saillie \u2013 et plus on fait alors appel \u00e0 l\u2019avis des comit\u00e9s d\u2019\u00e9thique. Or le cin\u00e9ma est touch\u00e9 au premier chef par cet inextricable paradoxe: plus il nous fera croire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de ses images, \u00e0 la v\u00e9racit\u00e9 de ses r\u00e9cits, \u00e0 la sinc\u00e9rit\u00e9 de ses \u00e9motions, plus ses spectateurs seront paradoxalement conscients de son irr\u00e9ductible artificialit\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019auteur de \u00abDuel\u00bb et des \u00abRencontres du troisi\u00e8me type\u00bb, loin d\u2019usurper la vision de Stanley Kubrick, raccroche la substance d\u2019\u00abA.I.\u00bb \u2013 ou une partie de sa foisonnante substance \u2013 \u00e0 la longue et constante r\u00e9flexion qu\u2019il m\u00e8ne \u00e0 sa fa\u00e7on sur les enjeux du septi\u00e8me art. Vertige d\u2019intelligence et d\u2019artifice.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abA.I. Intelligence artificielle\u00bb (Etats-Unis, 2001), de Steven Spielberg, avec Haley Joel Osment, Jude Law, Frances O\u2019Connor, William Hurt. Depuis le 24 octobre sur les \u00e9crans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un automate pourra-t-il assouvir les besoins que ses sentiments auront induits? Voil\u00e0 le genre de question que l\u2019on se pose en d\u00e9couvrant le dernier Spielberg, production post-mortem de Stanley Kubrick. <\/p>\n","protected":false},"author":10659,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-889","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/889","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10659"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=889"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/889\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=889"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=889"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=889"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}