



{"id":886,"date":"2001-10-25T00:00:00","date_gmt":"2001-10-24T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=886"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=886","title":{"rendered":"Une lacune: ne pas conna\u00eetre Simon Leys"},"content":{"rendered":"<p>Bonne journ\u00e9e: Montreux a \u00e9t\u00e9 choisie pour accueillir le seul casino de Suisse romande, Tsahal s&rsquo;est retir\u00e9e de la localit\u00e9 cisjordanienne de Be\u00eft Rima, Washington exclut d\u2019attaquer l\u2019Irak pour l\u2019instant et je viens de lire \u00abProt\u00e9e et autres essais\u00bb de Simon Leys.<\/p>\n<p>Pour ma part, j\u2019ai toujours v\u00e9cu le commencement du moindre texte comme un v\u00e9ritable supplice. La premi\u00e8re phrase, je l\u2019avoue, me co\u00fbte autant que Swissair \u00e0 la Conf\u00e9d\u00e9ration. Et je compense tant bien que mal le d\u00e9faut d\u2019inspiration par l\u2019exc\u00e8s de transpiration. Voil\u00e0 pourquoi il m\u2019arrive de recourir \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s. Ecrire par exemple \u00abBonne journ\u00e9e\u00bb. Puis \u00e9noncer trois banalit\u00e9s sur la journ\u00e9e en question. Et le tour est jou\u00e9, le pire est pass\u00e9: je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 filer vers le bienheureux point final.<\/p>\n<p>Etant ainsi format\u00e9, vous imaginez que j\u2019ai lu avec la plus vive curiosit\u00e9 les r\u00e9flexions de Simon Leys sur quelques phrases d\u2019ouverture de romans c\u00e9l\u00e8bres. Comment Diderot, Melville, Stendhal ou Kafka, ces monuments devant lesquels je m\u2019agenouille chaque jour, ont-ils affront\u00e9 l\u2019\u00e9pineuse et douloureuse question de la premi\u00e8re phrase? A premi\u00e8re vue, la vari\u00e9t\u00e9 est la r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Des d\u00e9buts flamboyants aux amorces cisel\u00e9es, des commencements murmur\u00e9s aux attaques claironn\u00e9es en passant par le trait d\u2019esprit inaugural (comme celui de Chesterton qui entame \u00abLe Napol\u00e9on de Notting Hill\u00bb en convoquant \u00abL\u2019esp\u00e8ce humaine \u00e0 laquelle appartiennent tant de mes lecteurs\u2026\u00bb), on s\u2019aper\u00e7oit en effet que tout est possible. Et qu\u2019on aurait donc tort de se fatiguer.<\/p>\n<p>\u00abLongtemps je me suis couch\u00e9 de bonne heure\u2026\u00bb par exemple: n\u2019est-ce pas sid\u00e9rant de trivialit\u00e9? Le pr\u00e9lude \u00e0 la \u00abRecherche du temps perdu\u00bb aurait tout aussi bien pu d\u00e9boucher sur les m\u00e9moires d\u2019un comptable c\u00e9libataire et neurasth\u00e9nique.<\/p>\n<p>\u00abProt\u00e9e et autres essais\u00bb de Simon Leys s\u2019ouvre ainsi sur un d\u00e9licieux vagabondage. Un deuxi\u00e8me essai convainc que \u00abDon Quichotte\u00bb est d\u00e9cid\u00e9ment plus malin que son auteur. Un troisi\u00e8me, consacr\u00e9 \u00e0 Victor Hugo, m\u2019a donn\u00e9 envie de lire \u00abLes travailleurs de la mer\u00bb (mais est-ce vraiment une bonne id\u00e9e?). Et le dernier, intitul\u00e9 \u00abProt\u00e9e\u00bb, s\u2019apparente \u00e0 ces bilans d\u2019Andr\u00e9 Gide auxquels se livre volontiers la g\u00e9n\u00e9ration ayant eu \u00e0 subir son influence jadis rayonnante: peser le pour et le contre du personnage, jauger la part des mac\u00e9rations religieuses et celle des na\u00efvet\u00e9s politiques, le narcissisme et la p\u00e9dophilie, et d\u00e9duire apr\u00e8s cela ce qui peut rester de g\u00e9nie litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Et puis c\u2019est tout, et c&rsquo;est un peu maigre. Oserais-je m\u2019avouer un brin d\u00e9\u00e7u? Moi qui me jette avec voracit\u00e9 sur chaque nouveau livre de Simon Leys (plaisir trop rare). Moi qui ch\u00e9ris cet auteur chez qui je trouve \u00e0 la fois le talent d\u2019un Saint-Simon et un c\u00f4t\u00e9 temp\u00e9tueux qui me rappelle le Capitaine Haddock. Peut-\u00eatre parce qu\u2019il est Belge. Et qu\u2019il aime aussi la mer.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large261001art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Vous ne connaissez pas Simon Leys? C\u2019est une affreuse lacune que je vous somme de combler \u00e0 la seconde en allant vous procurer ses \u00abEssais sur la Chine\u00bb: huit-cents pages d\u2019intelligence mordante, de finesse savante, de f\u00e9rocit\u00e9 r\u00e9jouissante et de clairvoyance inoxydable, tout cela \u00e9dit\u00e9 par Robert Laffont, dans la collection \u00abBouquins\u00bb, du bonheur \u00e0 un prix d\u00e9risoire\u2026 <\/p>\n<p>Ce \u00abBest of \u00bb contient le livre qui fit d\u2019embl\u00e9e la r\u00e9putation scandaleuse du sinologue Simon Leys. Quand il publia \u00abLes habits neufs du Pr\u00e9sident Mao\u00bb, en 1971, le mao\u00efsme agissait encore sur l\u2019opinion occidentale comme un puissant hallucinog\u00e8ne: on allait jusqu\u2019\u00e0 croire que la grande boucherie de la R\u00e9volution culturelle, ouverte de 1967 \u00e0 1969, avait quelque chose \u00e0 voir avec la culture.<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas recommand\u00e9 de froisser les maol\u00e2tres qui gouvernaient alors la vie intellectuelle parisienne; Simon Leys l\u2019apprendra \u00e0 ses d\u00e9pens. Il aura ainsi effray\u00e9 une bonne dizaine d\u2019\u00e9diteurs avant d\u2019en trouver un, moins timor\u00e9 que les autres, qui accepte de publier son deuxi\u00e8me livre: \u00abOmbres chinoises\u00bb, une \u00e9vocation de la Chine communiste que l\u2019on d\u00e9guste encore, pr\u00e8s de trente ans plus tard, comme du Flaubert.<\/p>\n<p>Dans ces pages, j\u2019ai aussi d\u00e9nich\u00e9 la plus exquise citation de ce Pr\u00e9sident Mao qui se r\u00eavait po\u00e8te, qui en fut un d\u2019une enflure ex\u00e9crable si l\u2019on en croit Simon Leys, mais qui savait aussi parler aux tripes de l\u2019homme nouveau: \u00abCamarades, vous devez toujours assumer vos propres responsabilit\u00e9s. Si vous devez chier, chiez! Si vous devez p\u00e9ter, p\u00e9tez! Ne gardez rien sur l\u2019estomac, vous vous sentirez plus \u00e0 l\u2019aise!\u00bb (\u00abMao Zedong sixiang wan sui\u00bb, P\u00e9kin, 1969) Ainsi s\u2019exprimait le Grand Timonier qui commandait aux vents chinois: on ne se m\u00e9fie jamais assez des po\u00e8tes.<\/p>\n<p>La Chine n\u2019aura-t-elle donc jamais fini de surprendre? Cela fait des si\u00e8cles que l\u2019Europe balance entre sinophilie fi\u00e9vreuse et acc\u00e8s de sinophobie. Les philosophes des Lumi\u00e8res ont aim\u00e9 la figure du sage confuc\u00e9en. Le XIXe si\u00e8cle a connu la mode des chinoiseries. Et le suivant s\u2019est effray\u00e9 du \u00abp\u00e9ril jaune\u00bb. La Chine fascine l\u2019Occidental. Il la regarde comme un monde \u00e0 l\u2019envers o\u00f9 l\u2019on \u00e9crit de haut en bas et de gauche \u00e0 droite. O\u00f9 l\u2019on marque le deuil en portant des v\u00eatements blancs. O\u00f9 s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e une civilisation aussi riche que la sienne, mais dont le myst\u00e8re n\u2019a cess\u00e9 de le poursuivre.<\/p>\n<p>\u00abLa Chine, \u00e9crit Simon Leys, est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l\u2019Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel.\u00bb Et c\u2019est l\u00e0 que s\u2019enracine aussi notre int\u00e9r\u00eat \u00e0 le lire.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nRachid Hema aime les livres. Il collabore r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Largeur.com et vit \u00e0 Lausanne, en Suisse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec son intelligence, sa finesse, sa f\u00e9rocit\u00e9 et sa clairvoyance habituelles, le sinologue belge publie un recueil d&rsquo;essais sur la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. C&rsquo;est le bouquin du mois, selon moi.<\/p>\n","protected":false},"author":10313,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-886","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/886","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10313"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=886"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/886\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=886"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=886"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=886"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}