



{"id":882,"date":"2001-10-22T00:00:00","date_gmt":"2001-10-21T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=882"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"dans le miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=882","title":{"rendered":"Le 11 septembre a d\u00e9truit leur couple"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;atmosph\u00e8re du salon a beaucoup chang\u00e9 ces derni\u00e8res semaines. Les gens sont inquiets. Je le vois \u00e0 leurs cheveux. On voit tout dans un cheveu! Leurs conversations portent sur le terrorisme, la violence aveugle, l&rsquo;Afghanistan, la faillite de Swissair et maintenant l&rsquo;anthrax. <\/p>\n<p>L&rsquo;Hebdo, Paris Match et le Nouvel Observateur ont supplant\u00e9 la presse f\u00e9minine dans le porte-journaux. C&rsquo;est dire! Personnellement, je n&rsquo;ai pas \u00e0 m&rsquo;en plaindre. Jamais mon entreprise n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 aussi florissante. Les coiffeurs, para\u00eet-il, ne connaissent pas la crise: \u00abParce qu&rsquo;ils sont de puissants antid\u00e9presseurs\u00bb, aime r\u00e9p\u00e9ter Pauline, qui vient tous les deux jours se faire laver la t\u00eate \u00e0 l&rsquo;eau froide pour se \u00abremettre les id\u00e9es en place\u00bb.<\/p>\n<p>Il faut dire que Pauline, \u00e9pouse heureuse, avocate accomplie et m\u00e8re de jumelles adorables, traverse une sale p\u00e9riode. Rien ne va plus entre elle et son mari Marc, cadre sup\u00e9rieur dans une entreprise d&rsquo;informatique. Leur crise a commenc\u00e9 le 11 septembre, en m\u00eame temps que s&rsquo;effondraient les deux tours du World Trade Center.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large231001art1.jpg><\/center> <\/p>\n<p>Dans un premier temps, Pauline ne s&rsquo;est pas inqui\u00e9t\u00e9e outre mesure. Il lui paraissait bien un peu \u00e9trange que Marc, d&rsquo;ordinaire contempteur de la t\u00e9l\u00e9vision, puisse rester coll\u00e9 pendant deux jours \u00e0 son \u00e9cran sans manger ni dormir, mais qui peut se vanter d&rsquo;\u00eatre rest\u00e9 de marbre devant un \u00e9v\u00e9nement aussi sid\u00e9rant?<\/p>\n<p>Ce qui l&rsquo;intrigua en revanche, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9tat quasi hypnotique de son \u00e9poux devant ces images de destruction et son plaisir \u00e0 les voir et revoir jusqu&rsquo;\u00e0 les enregistrer sur cassette. Elle attribua cette d\u00e9lectation morbide \u00e0 sa vieille fascination pour les films de guerre. Il est vrai qu&rsquo;en mati\u00e8re de cin\u00e9ma, Pauline et Marc ne partagent pas les m\u00eames go\u00fbts.<\/p>\n<p>Les jours qui suivirent r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent d&rsquo;avantage leurs dissensions. Tandis que Pauline attendait des Etats-Unis une r\u00e9ponse politique et diplomatique, Marc appelait de ses v\u0153ux une violente riposte militaire. \u00abOeil pour oeil, dent pour dent!\u00bb, r\u00e9p\u00e9tait-il rageusement. Il ne supportait pas qu\u2019elle \u00e9mette la moindre r\u00e9serve envers la politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaine. \u00abIl faut choisir son camp\u00bb, disait-il.<\/p>\n<p>Quand Pauline lui faisait remarquer que la violence n&rsquo;avait jamais engendr\u00e9 que la violence, il ricanait. \u00abAvec des th\u00e9ories comme les tiennes, on se fera tous enculer, \u00e0 sec et sans \u00e9lan!\u00bb Pauline n&rsquo;avait encore jamais entendu Marc parler de mani\u00e8re si grossi\u00e8re. Les deux filles non plus, qui lui demand\u00e8rent plus tard ce que leur papa voulait dire par l\u00e0.<\/p>\n<p>Le 22 septembre, un \u00e9v\u00e9nement alerta particuli\u00e8rement Pauline. Son mari, d&rsquo;ordinaire si calme, injuria les jumelles quand elles lui demand\u00e8rent si elles pouvaient mobiliser pendant deux heures la TV pour regarder la cassette de \u00abLa v\u00e9rit\u00e9 si je mens\u00bb. \u00abCe film de bougnoules? Pas question. Foutez-moi la paix avec vos conneries.\u00bb<\/p>\n<p>Comment expliquer \u00e0 des fillettes de onze ans que leur p\u00e8re est en train de p\u00e9ter les plombs? Et comment une femme pouvait-elle accepter que son homme se r\u00e9v\u00e9l\u00e2t tout \u00e0 coup aussi brutal et injuste? Quand elle lui demanda de s&rsquo;excuser aupr\u00e8s des jumelles, il lui rit au nez en zappant sur Al Jezira.<\/p>\n<p>Pauline pensait pourtant bien le conna\u00eetre, son cher Marc! Ensemble, ils avaient d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu des coups durs. Ils s&rsquo;en \u00e9taient toujours sortis, plus forts et plus soud\u00e9s. Mais l\u00e0, Pauline \u00e9tait d\u00e9sempar\u00e9e. Marc ne la touchait plus, ne lui adressait m\u00eame plus la parole. <\/p>\n<p>Il \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9 par la guerre et la vengeance, conspuant tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas chr\u00e9tien et de race blanche. A l\u2019entendre, seul l\u2019Occident avait le droit d\u2019exister sur cette plan\u00e8te! Bien s\u00fbr, Pauline savait que son mari avait flirt\u00e9 dans sa jeunesse avec un mouvement d\u2019extr\u00eame droite, qu\u2019il d\u00e9fendait des valeurs auxquelles elle n\u2019adh\u00e9rait pas et qu\u2019il avait h\u00e9sit\u00e9 entre une carri\u00e8re \u00e9conomique et militaire, mais jamais \u00e0 ce jour leurs diff\u00e9rences n\u2019avaient port\u00e9 pr\u00e9judice \u00e0 leur couple.<\/p>\n<p>Elle avait ses id\u00e9es, plut\u00f4t de gauche comme le voulait la tradition familiale; il avait les siennes. Elle se souvenait bien d\u2019une ou deux prises de bec, notamment au sujet de la guerre du Golfe et de l\u2019adh\u00e9sion de la Suisse \u00e0 l\u2019Europe, mais rien de grave.<\/p>\n<p>Elle n&rsquo;\u00e9tait pas folle non plus des blagues racistes de son mari, mais elle croyait sinc\u00e8rement que c&rsquo;\u00e9tait chez lui une forme d&rsquo;humour. Et quand son p\u00e8re, qui n&rsquo;avait jamais aim\u00e9 son gendre, demandait \u00e0 Pauline comment elle pouvait vivre avec un tel abruti, elle riait en accusant son p\u00e8re de voir des fachos partout. Pauline et Marc s&rsquo;aimaient, seule cette r\u00e9alit\u00e9 comptait.<\/p>\n<p>Mais aujourd&rsquo;hui qui aimait-elle? Et lui, qui aimait-il vraiment? Pauline commen\u00e7a s\u00e9rieusement \u00e0 se poser la question face \u00e0 cet homme qui lui devenait de plus en plus \u00e9tranger. Comment imaginer que ce va-t-en-guerre sectaire, s\u00fbr de ses privil\u00e8ges et carr\u00e9 comme une m\u00e2choire de Monsieur Barbie \u00e9tait le m\u00eame qui, jeune papa, se levait chaque nuit pour s&rsquo;occuper des jumelles?<\/p>\n<p>Le m\u00eame qui, apr\u00e8s douze ans de vie commune, continuait de lui envoyer des fleurs chaque 7 avril &#8211; date de leur rencontre? Le m\u00eame qui, au lit, \u00e9tait le plus raffin\u00e9 et le plus imaginatif de tous les amants? <\/p>\n<p>Insensiblement, et bien qu&rsquo;elle s&rsquo;en d\u00e9fendait, Pauline \u00e9tait en phase de d\u00e9samour. Il ne lui restait que ses souvenirs pour recomposer le puzzle de l&rsquo;homme id\u00e9al, tant celui qu&rsquo;elle avait sous les yeux lui faisait horreur. Elle lui en voulait et s&rsquo;en voulait tout autant de n&rsquo;avoir rien vu venir. Elle \u00e9tait d\u00e9go\u00fbt\u00e9e.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du mois d&rsquo;octobre, deux jours apr\u00e8s la premi\u00e8re riposte am\u00e9ricaine, Pauline me dit qu&rsquo;elle venait de quitter le domicile conjugal avec ses deux petites filles pour vivre chez ses parents. \u00abIl me fait peur, me dit-elle, et terrifie les jumelles\u00bb. <\/p>\n<p>Une semaine plus tard, elle m&rsquo;annon\u00e7ait qu&rsquo;elle venait officiellement de demander la s\u00e9paration d&rsquo;avec son mari. \u00abCe n&rsquo;est pas cet homme-l\u00e0 que j&rsquo;ai choisi d&rsquo;\u00e9pouser, vous comprenez. J&rsquo;aime Marc mais pas cette brute \u00e9paisse qui appelle \u00e0 l&rsquo;incendie de la plan\u00e8te. Il a p\u00e9t\u00e9 les plombs et refuse de se faire soigner. Il estime qu&rsquo;il est tout \u00e0 fait sain d&rsquo;esprit et que ce sont les autres qui sont devenus fous! Je d\u00e9teste sa vision du monde! Jamais je n&rsquo;aurais imagin\u00e9 qu&rsquo;un couple aussi harmonieux que le n\u00f4tre puisse exploser pour des raisons de divergences politiques! Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;amour quand plus rien ne peut se partager?\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alice Vinteuil, coiffeuse, raconte l&rsquo;histoire de ce couple bris\u00e9 \u00e0 la suite de divergences concernant la guerre et la politique am\u00e9ricaine. <\/p>\n","protected":false},"author":8843,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-882","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/882","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8843"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=882"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/882\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=882"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=882"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=882"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}