



{"id":8757,"date":"2012-06-11T09:00:20","date_gmt":"2012-06-11T07:00:20","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=8757"},"modified":"2019-02-20T13:26:47","modified_gmt":"2019-02-20T12:26:47","slug":"typographie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=8757","title":{"rendered":"Au pays de la rigueur graphique"},"content":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Rappo a pris l\u2019habitude d\u2019observer la signal\u00e9tique, m\u00eame dans les for\u00eats et les montagnes les plus recul\u00e9es. \u00abR\u00e9cemment, je suis all\u00e9 faire du v\u00e9lo du c\u00f4t\u00e9 du Sanetsch et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 par ces panneaux qui mentionnent les arr\u00eats des cars postaux, raconte-t-il. Ils sont mieux entretenus que ceux qu\u2019on trouve au centre-ville, alors qu\u2019ils signalent des endroits perdus en pleine nature, de vagues lieux-dits. Leurs noms n\u2019avaient peut-\u00eatre m\u00eame jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9crits avant d\u2019\u00eatre appliqu\u00e9s sur ces plaques de m\u00e9tal, qui respectent scrupuleusement la typographie d\u2019Adrian Frutiger utilis\u00e9e par les services postaux. Un soin du d\u00e9tail typiquement suisse! Aucun pays au monde n\u2019organise son territoire avec une telle minutie.\u00bb<\/p>\n<p>Professeur de typographie et responsable du master en art direction \u00e0 l\u2019ECAL, Fran\u00e7ois Rappo est bien plac\u00e9 pour parler du Swiss style, ce savoir-faire dont la rigueur a plac\u00e9 le pays \u00e0 l\u2019avant-garde du graphisme apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Il l\u2019enseigne avec passion \u00e0 ses \u00e9tudiants, convaincu que cette approche syst\u00e9matique, d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge du plomb,\u00a0garde tout son sens \u00e0 l\u2019heure du design interactif des visualisations num\u00e9riques.<\/p>\n<p><strong>Le style graphique suisse s\u2019est fait conna\u00eetre dans le monde entier pour sa pr\u00e9cision. Comment a-t-il acquis cette r\u00e9putation?<\/strong><\/p>\n<p>Pendant la derni\u00e8re guerre, la Suisse a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de son statut d\u2019\u00eelot prot\u00e9g\u00e9, un \u00eelot o\u00f9 le modernisme s\u2019est poursuivi alors que l\u2019Europe s\u2019effondrait, ce qui lui a permis d\u2019acqu\u00e9rir une haute culture des techniques et du savoir-faire. Des typographes qui fuyaient leurs pays sont venus s\u2019y r\u00e9fugier pour continuer leurs recherches, si bien qu\u2019en 1945, le graphisme suisse avait de l\u2019avance sur celui des pays voisins. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019\u00e9tait produit au XVIe si\u00e8cle, quand des ma\u00eetres typographes comme Robert Estienne avaient \u00e9t\u00e9 accueillis dans la Gen\u00e8ve protestante. Dans les deux cas, le contexte politique de l\u2019Europe a entra\u00een\u00e9 une concentration de comp\u00e9tences en Suisse.<\/p>\n<p><strong>Quelle \u00e9tait la particularit\u00e9 de ce graphisme suisse?<\/strong><\/p>\n<p>Alors que dans les pays voisins, la culture graphique \u00e9tait essentiellement centr\u00e9e sur le livre, les Suisses ont d\u00e9ploy\u00e9 beaucoup d\u2019efforts pour l\u2019\u00e9tendre \u00e0 d\u2019autres domaines, notamment aux techniques industrielles et aux arts plastiques. Des personnalit\u00e9s tr\u00e8s polyvalentes, Max Bill, Richard Paul Lohse et d\u2019autres, ont cr\u00e9\u00e9 des liens entre le graphisme, l\u2019art, l\u2019architecture, le design de lampes, de meubles, etc. Ces domaines se sont enrichis mutuellement. Dans le m\u00eame temps, des associations comme le Werkbund se sont constitu\u00e9es avec toujours le m\u00eame but: la promotion de la qualit\u00e9. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces liens et \u00e0 cet objectif commun que le style suisse a acquis une identit\u00e9 forte.<\/p>\n<p><strong>Les entreprises ont-elles jou\u00e9 un r\u00f4le dans ce d\u00e9veloppement?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, car elles devaient rivaliser avec les g\u00e9ants industriels des pays voisins. La qualit\u00e9 du design graphique a constitu\u00e9 pour elles un \u00e9l\u00e9ment diff\u00e9renciateur: elles ont d\u00e9velopp\u00e9 des strat\u00e9gies de communication visuelle tr\u00e8s coh\u00e9rentes, jusqu\u2019au packaging, aux brochures, \u00e0 la signal\u00e9tique, etc. Ce qui a cr\u00e9\u00e9 une forte demande en graphisme. Les entreprises s\u2019impliquaient dans des projets de design: les magasins Globus ont soutenu l\u2019exposition de Max Bill, Die Gute Form, en 1949. Autre exemple, le fabricant de montres Zenith a \u00e9t\u00e9 une des premi\u00e8res marques au monde \u00e0 d\u00e9velopper une identit\u00e9 visuelle coh\u00e9rente.<\/p>\n<p><strong>Et les institutions publiques?<\/strong><\/p>\n<p>Elles ont investi des efforts importants dans la signal\u00e9tique, \u00e0 l\u2019image des CFF, qui ont mandat\u00e9 Josef M\u00fcller-Brockmann pour leur communication visuelle. La Suisse a pu se permettre de d\u00e9penser beaucoup d\u2019argent pour perfectionner son design. R\u00e9sultat: nous avons aujourd\u2019hui, dans notre environnement visuel, une coh\u00e9rence graphique comme peu de pays au monde. Ce savoir-faire se retrouve dans les entreprises. Exemple, quand la Coop a chang\u00e9 de logo en 2001, tout a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 en deux semaines!<\/p>\n<p><strong>La tradition moderniste est-elle surtout li\u00e9e \u00e0 la culture al\u00e9manique?<\/strong><\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, les professionnels romands d\u00e9veloppaient plut\u00f4t un artisanat d\u2019art, ce qui a cr\u00e9\u00e9 des scissions au sein du Werkbund. Les Al\u00e9maniques, eux, s\u2019investissaient \u00e0 fond dans le modernisme. Ils \u00e9taient form\u00e9s dans les \u00e9coles sp\u00e9cialis\u00e9es, o\u00f9 de fortes personnalit\u00e9s comme Johannes Itten assuraient la transmission du savoir. Le professeur Hans Finsler, par exemple, a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant \u00e0 Zurich en int\u00e9grant la photo dans les cours d\u2019arts graphiques. Quant \u00e0 l\u2019Ecole de design de B\u00e2le, elle a d\u00e9velopp\u00e9 avec Emil Ruder une approche p\u00e9dagogique de haut niveau. Tout cela \u00e9tait tr\u00e8s organis\u00e9. Ce n\u2019est que vers les ann\u00e9es 1960 que la Romandie a fait sa mise \u00e0 jour, notamment avec l\u2019Exposition nationale de 1964.<\/p>\n<p><strong>Cette sc\u00e8ne graphique \u00e9tait-elle homog\u00e8ne?<\/strong><\/p>\n<p>Non, elle \u00e9tait souvent travers\u00e9e par des controverses. La plus spectaculaire a oppos\u00e9 Max Bill \u00e0 Jan Tschichold. Le premier poursuivait une approche moderne et g\u00e9n\u00e9raliste du design alors que le second, davantage li\u00e9 \u00e0 l\u2019univers du livre, \u00e9tait revenu \u00e0 un certain classicisme. Ces deux figures s\u2019affrontaient au travers de textes tr\u00e8s virulents dans les revues sp\u00e9cialis\u00e9es. Leur d\u00e9bat a enrichi la culture typographique du pays, en obligeant les professionnels \u00e0 se positionner et \u00e0 imaginer de nouvelles synth\u00e8ses.<\/p>\n<p><strong>Le style suisse est li\u00e9 \u00e0 l\u2019usage des caract\u00e8res sans serif, en forme de b\u00e2tons, comme le c\u00e9l\u00e8bre Helvetica. Ces caract\u00e8res sont appel\u00e9s <em>grotesk<\/em> en Allemagne et m\u00eame <em>gothic<\/em> aux Etats-Unis. Pourquoi des adjectifs aussi bizarres pour un style qui se veut si pr\u00e9cis?<\/strong><\/p>\n<p>Les Fran\u00e7ais appelaient cette famille de caract\u00e8res les \u00abantiques\u00bb, ce qui me para\u00eet beaucoup plus logique, car son apparition est directement li\u00e9e \u00e0 celle du n\u00e9oclassicisme en architecture \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. On y retrouve l\u2019id\u00e9e du temple grec et du primitivisme. Au XXe si\u00e8cle, les graphistes modernes, qui voulaient \u00e9viter les ornements, ont pl\u00e9biscit\u00e9 ces caract\u00e8res sans empattements, notamment l\u2019Akzidenz-Grotesk, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment utilis\u00e9, et dont beaucoup de caract\u00e9ristiques se retrouvent dans l\u2019Helvetica.<\/p>\n<p><strong>Vos recherches ont permis de r\u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019origine de cette famille de caract\u00e8res. Dans quel contexte?<\/strong><\/p>\n<p>Une l\u00e9gende laissait entendre que l\u2019Akzidenz-Grotesk avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par la maison allemande Berthold, qui l\u2019avait commercialis\u00e9 en 1896. Or en lisant une interview du dernier directeur artistique de cette entreprise, j\u2019ai appris que le caract\u00e8re provenait en fait d\u2019une fonderie moins connue, la K\u00f6nigliche Giesserei, de Ferdinand Theinhardt, que Berthold avait rachet\u00e9e. L\u2019origine de ce fameux caract\u00e8re, qui\u00a0s\u2019appelait \u00e0 l\u2019origine Royal Grotesk, \u00e9tait donc plus ancienne que ce que l\u2019on croyait.<\/p>\n<p><strong>Qui \u00e9tait Ferdinand Theinhardt?<\/strong><\/p>\n<p>Une typographe d\u2019une ouverture extraordinaire, qui avait cr\u00e9\u00e9 les hi\u00e9roglyphes typographiques allemands avec Richard Lepsius, l\u2019\u00abinventeur\u00bb du Livre des morts, ainsi que le premier sanskrit typographique. Le fait de d\u00e9couvrir que l\u2019Akzidenz-Grotesk provenait de la fonderie d\u2019un personnage comme lui changeait radicalement l\u2019image que l\u2019on pouvait se faire de cette famille de caract\u00e8res, et de l\u2019univers culturel dans lequel elle est n\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>La police Helvetica partage donc un peu de cet ADN. Elle fait aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019un vrai culte. Plusieurs livres et un documentaire lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s. Comment expliquez-vous ce succ\u00e8s?<\/strong><\/p>\n<p>Cette typographie a une esp\u00e8ce de polyvalence qui lui permet d\u2019\u00eatre efficace dans une infinit\u00e9 de contextes diff\u00e9rents. Je ne parlerais pas de \u00abneutralit\u00e9\u00bb, car ce terme a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 de mani\u00e8re p\u00e9jorative par les post-modernistes. Je pr\u00e9f\u00e8re celui d\u2019\u00abobjectivit\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Pour sa nouvelle maquette, qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s remarqu\u00e9e, le magazine <em>Bloomberg Businessweek<\/em> l\u2019a adopt\u00e9e dans sa version originelle de 1957. Un choix de puriste\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Cette nouvelle popularit\u00e9 de l\u2019Helvetica est significative. Le style suisse avait connu un immense succ\u00e8s dans les ann\u00e9es 1950 et 1960; il \u00e9tait enseign\u00e9 dans les \u00e9coles am\u00e9ricaines, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Massimo Vignelli pouvait travailler \u00e0 la fois pour le Piccolo Teatro de Milan et pour le m\u00e9tro de New York. Et puis, ce style est pass\u00e9 de mode. Il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s critiqu\u00e9, d\u2019abord par le mouvement pop, puis par les post-modernistes. Il a d\u00fb s\u2019adapter mais il a conserv\u00e9 ses fondements, sa rigueur. C\u2019est sans doute cette rigueur que recherchent aujourd\u2019hui les jeunes graphistes. J\u2019y vois un effet de la crise des subprimes, un besoin de reconstruire quelque chose sur un cadre stable, tout en s\u2019ouvrant \u00e0 la versatilit\u00e9 extraordinaire des modes de communication actuels. Back to basics, en quelque sorte.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Cette article de LargeNetwork\u00a0est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 2).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le style suisse a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un mod\u00e8le par les designers am\u00e9ricains et europ\u00e9ens. Apr\u00e8s un passage \u00e0 vide, cette approche moderniste revient en force. Analyse d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne avec Fran\u00e7ois Rappo.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-8757","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8757","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8757"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8757\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8761,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8757\/revisions\/8761"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8757"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8757"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8757"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}