



{"id":8737,"date":"2019-02-14T23:19:21","date_gmt":"2019-02-14T22:19:21","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=8737"},"modified":"2019-09-03T12:51:41","modified_gmt":"2019-09-03T10:51:41","slug":"interview-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=8737","title":{"rendered":"L\u2019art brut d\u00e9fend ses sp\u00e9cificit\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p>Les murs noirs de la Collection de l\u2019Art Brut indiquent aux visiteurs qu\u2019ils p\u00e9n\u00e8trent dans un univers o\u00f9 les conventions s\u2019\u00e9loignent des codes classiques de l\u2019art. Un large public et des artistes de tous bords se passionnent pour ces productions en marge, ex\u00e9cut\u00e9es par des personnes sans formation artistique et sans relation \u00e0 l\u2019art, qui cr\u00e9ent donc \u00e0 partir de leurs seules \u00abimpulsions\u00bb, selon la d\u00e9finition de Jean Dubuffet, premier th\u00e9oricien de l\u2019art brut. L\u2019artiste fran\u00e7ais a sillonn\u00e9 les h\u00f4pitaux psychiatriques et autres lieux d\u2019enfermement pour glaner des \u0153uvres inventives et intenses, douloureuses parfois. F\u00e2ch\u00e9 du d\u00e9dain que sa collection rencontre en France, il en fait don \u00e0 la Ville de Lausanne en 1971. Celle-ci expose depuis 1976 la premi\u00e8re collection du genre, et la plus importante du monde, dans l\u2019ancien Ch\u00e2teau de Beaulieu, une b\u00e2tisse du XVIIIe si\u00e8cle. \u00c0 sa t\u00eate depuis 2012, Sarah Lombardi, historienne de l\u2019art, y g\u00e8re les expositions, tout en continuant d&rsquo;acqu\u00e9rir des \u0153uvres pour compl\u00e9ter ses fonds et rendre compte de la survivance d\u2019un art \u00abhors-les-normes\u00bb \u00e0 notre \u00e9poque hautement connect\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-8738\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/ImageJour_ArtBrut.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/ImageJour_ArtBrut.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/ImageJour_ArtBrut-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/ImageJour_ArtBrut-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>Comment vous \u00eates-vous int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019art brut? <\/strong><\/p>\n<p>Je garde un souvenir d\u2019une visite de la Collection, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 8 ans. L\u2019espace sous les toits en sous-pente o\u00f9 \u00e9taient expos\u00e9es les poup\u00e9es de tissu de Michel Nedjar m\u2019avait impressionn\u00e9e. Elles \u00e9taient tremp\u00e9es de peinture rouge, ou de sang animal. Elles faisaient r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la mort, \u00e0 l\u2019Holocauste, ce que mon regard d\u2019enfant n\u2019avait \u00e9videmment pas saisi. Durant mes \u00e9tudes d\u2019histoire de l\u2019art, j\u2019ai eu Michel Th\u00e9voz comme professeur. Il partageait son temps entre l\u2019universit\u00e9 et la direction du mus\u00e9e. S\u2019il ne consacrait pas de cours \u00e0 l\u2019art brut, il l\u2019\u00e9voquait parfois par la bande, ce qui a \u00e9veill\u00e9 ma curiosit\u00e9. J\u2019ai fait un premier stage dans l\u2019institution, puis j\u2019ai travaill\u00e9 pendant trois ans \u00e0 Montr\u00e9al pour une association d\u2019art th\u00e9rapeutique. \u00c0 mon retour, j\u2019ai obtenu un mandat \u00e0 l\u2019Art Brut, qui s\u2019est transform\u00e9 en poste de conservatrice puis de directrice en 2012.<\/p>\n<p><strong>Quelle est l\u2019histoire de cette collection \u00e0 nulle autre pareille?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019artiste fran\u00e7ais Jean Dubuffet commence \u00e0 s\u2019int\u00e9resser d\u00e8s 1942 \u00e0 de nombreuses formes d\u2019art en marge: art na\u00eff, dessins d\u2019enfants, travaux asilaires, tatouages, etc. En 1945, la section lausannoise de l\u2019Office national suisse du tourisme l\u2019a invit\u00e9 en Suisse, dans le cadre d\u2019un projet de rapprochement avec les pays limitrophes apr\u00e8s la guerre. Il a demand\u00e9 \u00e0 visiter des h\u00f4pitaux et des prisons, \u00e9tant \u00e0 la recherche de travaux hors de la culture \u00e9litaire et officielle. Le psychiatre Walter Morgenthaler de la clinique de la Waldau \u00e0 Berne, et son successeur, Jakob Wyrsch, lui font conna\u00eetre les travaux d\u2019Adolf W\u00f6lfli, devenu l\u2019un des grands noms de l\u2019art brut, et le docteur Wyrsch lui donne un premier dessin. Dubuffet a commenc\u00e9 alors \u00e0 collecter, \u00e0 troquer des \u0153uvres contre du mat\u00e9riel \u00e0 dessiner ou de la nourriture. Il a \u00e9largi ses crit\u00e8res g\u00e9ographiques et sociologiques, ne se limitant pas aux productions des personnes intern\u00e9es, en se fondant sur des principes esth\u00e9tiques d\u2019inventivit\u00e9, de force graphique.<\/p>\n<p><strong>Vous continuez \u00e0 nourrir la collection avec de nouvelles acquisitions. Qu\u2019est-ce qui distingue les \u0153uvres actuelles des \u0153uvres historiques?<\/strong><\/p>\n<p>Le contexte a chang\u00e9. Aujourd\u2019hui, l\u2019art brut n\u2019est plus vraiment le fait de personnes intern\u00e9es. La production artistique n\u2019est plus spontan\u00e9e dans les h\u00f4pitaux psychiatriques, mais encadr\u00e9e par des ateliers d\u2019art-th\u00e9rapie. Ces cr\u00e9ations n\u2019ont pas vocation \u00e0 \u00eatre int\u00e9ressantes d\u2019un point de vue artistique, m\u00eame s\u2019il existe quelques exceptions. Nous faisons aujourd\u2019hui beaucoup de d\u00e9couvertes chez les retrait\u00e9s. Par exemple, Bernadette Touilleux (1923- 2010), qui s\u2019occupait d\u2019une mercerie, s\u2019est consacr\u00e9e pleinement \u00e0 la cr\u00e9ation \u00e0 sa retraite. Elle a con\u00e7u notamment des sculptures d\u2019avions-bombardiers \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments de mercerie. Le contraste entre la violence du sujet et la d\u00e9licatesse de sa repr\u00e9sentation, avec des liser\u00e9s dor\u00e9s, m\u2019a s\u00e9duite.<\/p>\n<p><strong>Et en termes de techniques?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019une des diff\u00e9rences tient \u00e0 l\u2019int\u00e9gration de la photographie dans notre collection. Dubuffet pr\u00e9tendait que ce m\u00e9dium ne permettait pas d\u2019\u00eatre pleinement ma\u00eetre de sa cr\u00e9ation. Mais certains auteurs, comme l\u2019Am\u00e9ricain Eugene von Bruenchenhein, d\u00e9passent ce jugement.<\/p>\n<p><strong>De nombreux artistes de tous bords comme Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, ou David Bowie en son temps, citent votre collection comme une r\u00e9f\u00e9rence. Comment expliquez-vous une telle attirance?<\/strong><\/p>\n<p>Pour les artistes, l\u2019art brut est nourrissant. Omar Porras, directeur du th\u00e9\u00e2tre lausannois Kl\u00e9ber-M\u00e9leau, vient au mus\u00e9e syst\u00e9matiquement avant d\u2019entamer une nouvelle cr\u00e9ation. Thom Yorke avait un professeur pendant ses \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole des beaux-arts qui l\u2019avait initi\u00e9 \u00e0 l\u2019art brut. Un groupe de pop comme MGMT a reproduit une \u0153uvre d\u2019Alo\u00efse pour illustrer son dernier album dans la version vinyle. J\u2019ai m\u00eame re\u00e7u hier la photo d\u2019une personne qui s\u2019est fait tatouer un dessin d\u2019Henry Darger \u00e0 Lausanne! Cette libert\u00e9 propre aux auteurs d\u2019art brut \u00e0 inventer en d\u00e9tournant des mat\u00e9riaux, en utilisant par exemple du charbon, des cailloux, des coquilles d\u2019hu\u00eetres, qui fascinait d\u00e9j\u00e0 Dubuffet, conserve ce m\u00eame magn\u00e9tisme pour les artistes d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>L\u2019art contemporain a aussi commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ces travaux en marge. Comment un tel mouvement d\u2019int\u00e9gration influence-t-il une institution comme la v\u00f4tre?<\/strong><\/p>\n<p>Effectivement, nous remarquons une augmentation des demandes de pr\u00eats de la part de grands mus\u00e9es comme le Centre Pompidou, par exemple. Dans le monde de l\u2019art contemporain, beaucoup de gens regardaient l\u2019art brut avec un \u0153il condescendant. Ils venaient avec des pr\u00e9jug\u00e9s n\u00e9gatifs li\u00e9s \u00e0 l\u2019auteur marginalis\u00e9 sans s\u2019arr\u00eater sur les \u0153uvres. Depuis qu\u2019ils voient l&rsquo;art brut dans un contexte d\u2019art contemporain, ils ont adopt\u00e9 un discours compl\u00e8tement oppos\u00e9 qui dit en substance: \u00abMais pourquoi parler d\u2019art brut? C\u2019est de l\u2019art tout court.\u00bb C\u2019est comme si la reconnaissance de l\u2019art brut par l\u2019art contemporain passait par l\u2019abandon total de la sp\u00e9cificit\u00e9 de ses productions, et de son appellation d\u2019origine. Il reste primordial \u00e0 mes yeux de r\u00e9affirmer les sp\u00e9cificit\u00e9s de ce champ, qui n\u2019est certes plus d\u00e9fini aujourd\u2019hui par la notion d\u2019autodidacte, mais par le fait que ces auteurs n\u2019ont jamais cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre des artistes, ni \u00e0 \u00eatre reconnus et qu\u2019ils ne produisent pas en r\u00e9action \u00e0 d\u2019autres \u0153uvres issues de l\u2019art actuel.<\/p>\n<p><strong>Cette forme d\u2019isolement culturel que vous d\u00e9crivez existe-t-elle vraiment encore aujourd\u2019hui?<\/strong><\/p>\n<p>Bien s\u00fbr. Les nouveaux auteurs que nous avons pr\u00e9sent\u00e9s jusqu\u2019en d\u00e9cembre sont des personnes qui n\u2019ont pas connaissance de l\u2019art et qui ne cherchent pas \u00e0 se positionner dans ce domaine. Ils n\u2019\u00e9taient pas destin\u00e9s \u00e0 devenir des artistes mais \u00e0 un moment donn\u00e9, pour diff\u00e9rentes raisons, ils se sont dirig\u00e9s vers la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p><strong>Que pr\u00e9voyez-vous pour 2019?<\/strong><\/p>\n<p>Jusqu\u2019en avril, nous pr\u00e9senterons une exposition consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019art brut au Japon r\u00e9unissant 24 auteurs dont les \u0153uvres n\u2019ont pour la plupart jamais \u00e9t\u00e9 montr\u00e9es en Europe.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par LargeNetwork est parue dans The Lausanner (no 2).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l\u2019Art Brut, \u00e9voque l\u2019\u00e9volution du lieu d\u2019exposition lausannois connu dans le monde entier, alors que l\u2019art des marges int\u00e9resse toujours plus l\u2019art contemporain.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":8738,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-8737","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8737","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8737"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8737\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9731,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8737\/revisions\/9731"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/8738"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8737"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8737"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8737"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}