



{"id":873,"date":"2001-10-10T00:00:00","date_gmt":"2001-10-09T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=873"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"reportage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=873","title":{"rendered":"Un mois apr\u00e8s, la peur hante Manhattan"},"content":{"rendered":"<p>Le retour \u00e0 la normalit\u00e9. Les New-Yorkais ne r\u00eavent que de cela. Et moi avec eux. Retrouver le temps de l\u2019innocence, celle de ce lundi 10 septembre et des jours d\u2019avant. C\u00e9sure temporelle. Toutes les chroniques, litt\u00e9raires, politiques ou satiriques y font allusion. A l\u2019avant, \u00e0 l\u2019apr\u00e8s. C\u00e9sure \u00e9motionnelle. <\/p>\n<p>Et si les m\u00e9tros fonctionnent \u00e0 nouveau, si Wall Street a r\u00e9ouvert, si le sommet de l\u2019Empire State Building, plong\u00e9 dans le noir en signe de deuil les premiers jours, a rallum\u00e9 ses spots color\u00e9s, si en apparence New York a retrouv\u00e9 son rythme fr\u00e9n\u00e9tique, l\u2019atmosph\u00e8re n\u2019est plus tout \u00e0 fait la m\u00eame depuis ce matin du 11 septembre. Et si les New-Yorkais ont appris la solidarit\u00e9, ils ont appris aussi la peur.<\/p>\n<p>Le choc \u00e9tait trop grand au lendemain de l\u2019attentat pour se laisser envahir par la peur. La solidarit\u00e9 a ainsi pris le dessus. Dans des proportions que seule une ville aussi nantie pouvait conna\u00eetre. G\u00e9n\u00e9reux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ind\u00e9cence, les New-Yorkais ont vid\u00e9 leurs armoires, d\u00e9valis\u00e9 les supermarch\u00e9s, organis\u00e9 des qu\u00eates, au bureau, dans les bars, dans les Eglises, pour les familles des victimes et surtout pour les braves d\u2019entre les braves, les pompiers, ces h\u00e9ros des temps modernes.<\/p>\n<p>Trois jours apr\u00e8s l\u2019attentat, le centre des donations refusait d\u00e9j\u00e0 les cartons de nourriture. \u00abNo more food!\u00bb hurlait le jeune homme pr\u00e9pos\u00e9 au triage. Depuis, les histoires de ces r\u00e9fugi\u00e9s de la Grosse Pomme abondent. Et si les d\u00e9plac\u00e9s de Tribeca et de Battery Park City sont \u00e0 plaindre pour n\u2019avoir pas pu regagner leur logement, il serait inconvenant de s\u2019apitoyer sur leur sort. <\/p>\n<p>Ais\u00e9s pour la plupart, ceux qui n\u2019ont pas trouv\u00e9 \u00e0 loger chez des proches vivent dans des h\u00f4tels ou des appartements vacants, aux frais de la Fema (l\u2019agence f\u00e9d\u00e9rale d\u2019aide en cas de catastrophe) ou de la Croix-Rouge. Une de mes connaissances a re\u00e7u 3\u2019000 dollars de la Croix-Rouge alors que son appartement n\u2019a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 que pendant une semaine\u2026.<\/p>\n<p>Toutes les agences priv\u00e9es et publiques dispensant soutien et aide (financi\u00e8re, juridique, sociale et psychologique) aux familles se sont regroup\u00e9es en un seul lieu, dans un immense hangar, sur les quais de l\u2019Hudson, du c\u00f4t\u00e9 de la 55e Rue. J\u2019y ai pass\u00e9 une soir\u00e9e, offrant mes services d\u2019interpr\u00e8te. <\/p>\n<p>Un endroit \u00e9tonnant. Des centaines de b\u00e9n\u00e9voles s\u2019activent pour parer aux besoins pressants des familles. A commencer par des repas chauds, le midi et le soir. Une cr\u00e8che a \u00e9t\u00e9 mise sur pied par la Croix-Rouge. John Kinsey, un b\u00e9n\u00e9vole de Detroit raconte qu\u2019il \u00abn\u2019a jamais vu une garderie aussi sophistiqu\u00e9e depuis qu\u2019il travaille pour la Croix-Rouge\u00bb. Tout est flambant neuf, les jouets surabondants, les canap\u00e9s mo\u00eblleux. Le personnel vient des quatre coins du pays. Des nurses, des instituteurs, des p\u00e9diatres lib\u00e9r\u00e9s de leur fonction par des employeurs empathiques.<\/p>\n<p>Mon h\u00f4te est \u00e0 l\u2019origine du centre des interpr\u00e8tes. L\u2019id\u00e9e lui est venue d\u00e8s les premiers jours lorsqu\u2019il a pris conscience du nombre de nationalit\u00e9s repr\u00e9sent\u00e9es parmi les victimes du World Trade Center. D\u2019abord h\u00e9sitante, la Croix-Rouge s\u2019est rendue \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Mon h\u00f4te, vice-pr\u00e9sident d\u2019une bo\u00eete de relations publiques, a \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9. Il lui a suffi de parcourir son rolodex pour d\u00e9nicher une quarantaine de polyglottes qui se relayent de 9 heures \u00e0 minuit, 7 jours sur 7..<\/p>\n<p>Ces histoires ont \u00e9mu les New-Yorkais, eux ordinairement r\u00e9put\u00e9s pour leur individualisme. Ils ont fini par y trouver une source de r\u00e9confort. Bienvenue \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 ils sont hant\u00e9s par la peur des repr\u00e9sailles.<br \/>\n.<br \/>\nCar la peur est partout. Insidieuse, oppressante. Difficile d\u2019y \u00e9chapper tant elle est communicative. Des amis m\u2019ont gentiment offert l\u2019hospitalit\u00e9 \u00e0 Brooklyn \u00abau cas o\u00f9\u2026\u00bb. D\u2019autres ont d\u00e9cid\u00e9 de ne plus prendre le m\u00e9tro, pr\u00e9f\u00e9rant descendre de Harlem dans l\u2019East Village \u00e0 v\u00e9lo. Et m\u00eame si l\u2019on veut \u00e9chapper \u00e0 cette parano\u00efa ambiante, d\u00e9brancher la t\u00e9l\u00e9, \u00e9viter la une des journaux, des dizaines de d\u00e9tails vous ram\u00e8nent sans cesse \u00e0 elle, \u00e0 la peur. <\/p>\n<p>A commencer par les checkpoints. D\u2019abord limit\u00e9s \u00e0 la zone autour du p\u00e9rim\u00e8tre maudit du World Trade Center, dont les d\u00e9bris fument encore, on bute en permanence sur des barrages inattendus. En revenant d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement de Brooklyn il y a une semaine, j\u2019ai pens\u00e9, trop tard, que nous ne passerions pas le barrage du Pont de Williamsburg parce que nous \u00e9tions quatre sur la banquette avant. Les deux polici\u00e8res, arm\u00e9es jusqu\u2019aux dents, n\u2019en avaient que pour notre chargement, jug\u00e9 \u00absafe\u00bb (s\u00fbr). Elles nous ont lanc\u00e9 un sourire avant de nous ordonner de d\u00e9guerpir. Etrange. <\/p>\n<p>L\u2019autre soir, c\u2019est en allant \u00e0 Roosevelt Island, cet \u00eelot r\u00e9sidentiel sur l\u2019East River, que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e par des gardes de s\u00e9curit\u00e9. \u00abPapiers s\u2019il vous pla\u00eet, \u00e0 quelle adresse allez-vous?\u00bb. J\u2019ai pens\u00e9 que l\u2019on prot\u00e9geait le gratin des Nations Unies qui habite une partie de l\u2019\u00eele. \u00abEt s\u2019il y avait un d\u00e9p\u00f4t de produits chimiques dans le coin\u00bb, me glisse la personne qui m\u2019accompagne. <\/p>\n<p>La s\u00e9curit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e aux a\u00e9roports, dans les gares, aux abords des stades, dans les b\u00e2timents publics et commerciaux. Les militaires de la garde nationale, discrets dans leur treillis, \u00e9paulent la police. Dans les b\u00e2timent de bureaux, les sacs sont d\u00e9sormais fouill\u00e9s, les papiers d\u2019identit\u00e9 d\u00fbment contr\u00f4l\u00e9s, votre h\u00f4te pr\u00e9venu de votre arriv\u00e9e. Ironie du sort, le WTC appliquait ces mesures tr\u00e8s strictes. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas le cas pour les immeubles commerciaux du haut de la ville.  <\/p>\n<p>Toute activit\u00e9 polici\u00e8re, omnipr\u00e9sente par les temps qui courent, devient doublement suspecte. Ainsi, dans l\u2019avenue parall\u00e8le \u00e0 la mienne, un b\u00e2timent sans fen\u00eatre, en face de mon magasin de vid\u00e9o, est devenu l\u2019objet d\u2019une sricte surveillance polici\u00e8re. Les sp\u00e9culations vont bon train. \u00abCe doit \u00eatre un centre d\u2019op\u00e9rations strat\u00e9gique de ConEdison (l\u2019entreprise d\u2019\u00e9lectricit\u00e9)\u00bb me sugg\u00e8re une voisine. \u00abOu un d\u00e9p\u00f4t de produits toxiques\u00bb, surench\u00e9rit le vendeur du videostore . <\/p>\n<p>Et puis, il y a ces inquiets qui remplissent frigidaire et armoires. \u00abNon, je n\u2019avais pas pens\u00e9 aux bougies\u00bb, dois-je r\u00e9pondre \u00e0 un ami mi-s\u00e9rieux, mi-plaisantin. \u00abTu peux toujours esp\u00e9rer que le filtre \u00e0 eau retiendra l\u2019anthrax\u00bb me surprend-je \u00e0 dire \u00e0 une autre amie. Et ainsi de suite, de t\u00e9l\u00e9phone en t\u00e9l\u00e9phone. Je me suis n\u00e9anmoins ex\u00e9cut\u00e9e. Bougies, riz, eau potable et antibiotiques. J\u2019ai m\u00eame v\u00e9rifi\u00e9. Les antibiotiques en ma possession sont efficaces contre la maladie du charbon. Ouf, je peux enfin dormir tranquille. Et reprendre le m\u00e9tro. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s les attentats, les New-Yorkais se sont montr\u00e9s g\u00e9n\u00e9reux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ind\u00e9cence. Aujourd\u2019hui, je sens surtout la peur. <\/p>\n","protected":false},"author":7514,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-873","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/873","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7514"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=873"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/873\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=873"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=873"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=873"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}