



{"id":867,"date":"2001-10-04T00:00:00","date_gmt":"2001-10-03T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=867"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=867","title":{"rendered":"\u00abEt l\u00e0-bas, quelle heure est-il?\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Il est des lois physiques que m\u00eame la technologie n\u2019abolit pas. Si l\u2019heure d\u2019internet permet d\u2019accorder les horloges de la plan\u00e8te, reste que le soleil se l\u00e8vera toujours plus t\u00f4t \u00e0 l\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019ouest; que le temps ne se laissera pas remonter \u00e0 contre-courant; que la vie se conclura immanquablement par la mort; et qu\u2019une absence, ma foi, demeurera toujours une absence. Pour d\u00e9fier ces r\u00e9alit\u00e9s, il n\u2019y a gu\u00e8re que l\u2019ambition folle des po\u00e8tes. Au nombre desquels Tsai Ming-Liang.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ses d\u00e9j\u00e0 m\u00e9morables \u00abRebelles du Dieu N\u00e9on\u00bb, \u00abVive l\u2019amour!\u00bb, \u00abLa Rivi\u00e8re\u00bb et \u00abThe Hole\u00bb (r\u00e9alis\u00e9s de 1982 \u00e0 1998), voici que ce champion du cin\u00e9ma ta\u00efwanais contemporain nous raconte une triple histoire de deuil \u2013 deuil que la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019effacera pas mais que le cin\u00e9ma, modestement, tentera de sublimer un peu.<\/p>\n<p>Hsiao Kang (ce protagoniste f\u00e9tiche qui traverse tous les films de Tsai) vend des montres pas ch\u00e8res dans les rues de Taipei. A tel croisement fr\u00e9quent\u00e9, sur telle place, il s\u2019installe pour ouvrir une grande valise remplie de cadrans \u00e0 cristaux liquides. Le soir, il regagne l\u2019appartement qu\u2019il partage en silence avec sa m\u00e8re. En effet, de tout le film, on l\u2019entend \u00e0 peine souffler un mot \u2013 tout juste prof\u00e9rer les pri\u00e8res exig\u00e9es de sa part lors des c\u00e9r\u00e9monies fun\u00e9raires en l\u2019honneur de son p\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 aussit\u00f4t pass\u00e9s les premiers plans. On le voit surtout uriner nuitamment dans des bouteilles, ou scruter le vide de sa chambre \u00e0 coucher.<\/p>\n<p>Le seul \u00e9v\u00e9nement propre \u00e0 influencer le comportement du jeune homme survient lorsqu\u2019une inconnue en partance pour Paris insiste pour lui acheter la montre qu\u2019il porte au poignet, sous pr\u00e9texte qu\u2019elle affiche un \u00abdouble horaire\u00bb. Apr\u00e8s cette furtive rencontre, Hsiao Kang n\u2019aura de cesse de r\u00e9gler toutes les aiguilles de la ville \u00e0 l\u2019heure fran\u00e7aise. Comme pour amoindrir l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable distance qui le s\u00e9pare de la jeune femme \u2013 ou de son p\u00e8re, ou de toute autre chose dont il souffre le manque.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re, tout aussi esseul\u00e9e, ne se remet pas de son r\u00e9cent veuvage. P\u00e9trie de croyances obscures et de superstitions, elle croit d\u00e9busquer la r\u00e9incarnation de son mari dans un mis\u00e9rable cafard ou dans le gros poisson blanc qu\u2019elle \u00e9l\u00e8ve dans un aquarium. Son obsession va jusqu\u2019\u00e0 faire fi des conventions temporelles \u2013 et pr\u00e9parer des repas pour son d\u00e9funt \u00e9poux en plein milieu de la nuit.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la jeune voyageuse, munie de sa nouvelle montre, elle se perd dans les rues d\u2019un Paris si ali\u00e9nant et incompr\u00e9hensible qu\u2019il creuse sa solitude autant que sa nostalgie. Seul moment de gr\u00e2ce du s\u00e9jour: la conversation inopin\u00e9e qu\u2019elle engage, dans un cimeti\u00e8re, avec le m\u00eame Jean-Pierre L\u00e9aud que Hsiao Kang \u2013 \u00e0 l\u2019autre bout du monde \u2013 regarde sur sa vid\u00e9o dans \u00abLes 400 coups\u00bb de Fran\u00e7ois Truffaut. R\u00e9sonances&#8230;<\/p>\n<p>Si l\u2019auteur rend ainsi un hommage oblique \u00e0 la nouvelle vague, ce n\u2019est pas, loin s\u2019en faut, que \u00abEt l\u00e0-bas, quelle heure est-il?\u00bb s\u2019inspire de son esth\u00e9tique. Non, le style de cette \u0153uvre ample et transcendante se conforme bien plus \u00e0 la touche extr\u00eame-orientale qu\u2019impriment les Hou Hsiao-Hsien et Edward Yang. Contemplative, immobile, presque enti\u00e8rement compos\u00e9e de longs plans fixes, cette touche rev\u00eat ici une valeur m\u00e9taphysique qui adh\u00e8re plus parfaitement que jamais au sujet.<\/p>\n<p>Car chacune des images de Tsai Ming-Liang, en restituant l\u2019infinit\u00e9 des d\u00e9tails qui coexistent dans leur cadre, en donnant \u00e0 l\u2019\u0153il le temps d\u2019absorber l\u2019extraordinaire richesse du visible, font tout simplement reculer les limites du hors-champ. Bariol\u00e9es, ces peintures int\u00e8grent une multitude d\u2019espaces, de lumi\u00e8res, de couleurs et de motifs distincts. Et par l\u00e0, par cette po\u00e9sie-l\u00e0, elles soulagent la douleur de l\u2019absence. Elles agissent presque comme une force r\u00e9demptrice: elles accueillent les fant\u00f4mes. Bref, elles narguent toutes les sortes de fronti\u00e8res. Et ignorent joliment les fuseaux horaires.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abWhat Time is it there?\u00bb (\u00abEt l\u00e0-bas, quelle heure est-il?\u00bb) (Taiwan-France, 2001), de Tsai Ming-Liang, avec Lee Kang-Sheng, Chen Shiang-Chyi, Lu Yi-Ching, Jean-Pierre L\u00e9aud. A l\u2019affiche depuis le 26 septembre 2001.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des cadrans \u00e0 cristaux liquides et le temps qui passe&#8230; Le nouveau film de Tsai Ming-Liang est splendide.<\/p>\n","protected":false},"author":10659,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-867","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/867","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10659"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=867"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/867\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=867"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=867"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=867"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}