



{"id":866,"date":"2001-10-03T00:00:00","date_gmt":"2001-10-02T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=866"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"swissair","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=866","title":{"rendered":"\u00abMa compagnie d\u2019aviation&#8230;\u00bb, par Daniel de Roulet"},"content":{"rendered":"<p>Extrait de \u00abBleu si\u00e8cle\u00bb de Daniel de Roulet. Le narrateur est un vieillard centenaire qui repr\u00e9sente \u00e0 lui seul la Suisse \u00e9ternelle:<\/p>\n<p><center><img src=images\/large041001art2.jpg><\/center> <\/p>\n<p>\u00abMa compagnie d\u2019aviation existe depuis que ma famille l\u2019utilisait pour traverser les mers. Ma-femme-Elisabeth se servait de moins en moins du monomoteur, sauf pour des vols de plaisance, car la r\u00e9glementation du trafic lui enlevait tout plaisir \u00e0 piloter. Parfois elle tractait le planeur de mon petit-fils. Je ne l\u2019ai jamais accompagn\u00e9e.<\/p>\n<p>J\u2019avais un paquet d\u2019actions nominatives qui offrent des vols en premi\u00e8re classe dont ma descendance directe profite. Ni le confort des si\u00e8ges, ni la gastronomie, ni la ponctualit\u00e9 des horaires ne font une compagnie nationale. Une publicit\u00e9 le dit bien. Sur une double page, une jeune h\u00f4tesse sourit \u00e0 sa m\u00e8re: \u00abIl faut 25 ans pour \u00e9lever correctement la femme qui vous servira \u00e0 bord.\u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce qui plaisait \u00e0 ma-femme-Elisabeth: \u00eatre accueillie par son nom en premi\u00e8re classe et s\u2019entendre demander en dialecte allemand si elle d\u00e9sirait la Nouvelle Gazette, un drink ou un coussin pour dormir. Elle souriait \u00e0 l\u2019h\u00f4tesse et disait: \u00abVous, vous \u00eates de Lucerne.\u00bb<\/p>\n<p>Et celle-ci r\u00e9pondait: \u00abMadame vom Pokk, on ne peut rien vous cacher.\u00bb<\/p>\n<p><center><img src=images\/large041001art1.jpg><\/center> <\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 70, j\u2019avais mis des flics \u00e0 bord pour prot\u00e9ger la compagnie des Palestiniens. Une pr\u00e9sence toute symbolique, puisqu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque la compagnie nationale payait grassement son immunit\u00e9 aux terroristes par une contribution directe dont j\u2019avais organis\u00e9 la transaction.<\/p>\n<p>A la mort de ma-femme-Elisabeth, j\u2019ai feint de renoncer \u00e0 des titres de propri\u00e9t\u00e9 qui ne m\u2019apportaient ni profit ni passe-droits. <\/p>\n<p>La compagnie \u00e9tait le fleuron des nationalistes. A plusieurs reprises, \u00e0 la table des conseils d\u2019administration, j\u2019avais plaid\u00e9 la libert\u00e9 tarifaire, une gestion stricte, une vision plan\u00e9taire, la fermeture d\u2019une ligne par ci, le d\u00e9placement d\u2019un horaire par l\u00e0. Mais il n\u2019y a pas plus sourds que les rentiers aux b\u00e9n\u00e9fices \u00e9panouis.<\/p>\n<p>Quand j\u2019ai senti la situation devenir catastrophique, j\u2019ai c\u00e9d\u00e9 un gros paquet d\u2019actions \u00e0 Bleu Si\u00e8cle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 moi-m\u00eame, non sans avoir au passage roul\u00e9 le fisc que je d\u00e9teste.<\/p>\n<p>Mes compatriotes ont donc appris par la presse que leur compagnie a\u00e9rienne avait chang\u00e9 de nom, qu\u2019ils ne pouvaient plus \u00eatre fiers de leur envol. Dans chaque agence de voyage, jusque dans le moindre village, les couleurs nationales ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es et remplac\u00e9es par la double ligne bleue. J\u00e9r\u00e9miades, lettres de lecteurs, \u00e9ditoriaux vertueux, interventions parlementaires, rien ne m\u2019a fait revenir sur une d\u00e9cision que personne ne savait mienne.<\/p>\n<p>En quelques heures, tous les actionnaires avaient c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Bleu Si\u00e8cle et il n\u2019\u00e9tait plus possible de savoir qui le premier avait sacrifi\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat national sur l\u2019autel du profit. Belle d\u00e9monstration d\u2019\u00e9go\u00efsme. Jouant sur les deux tableaux, j\u2019ai observ\u00e9 les simagr\u00e9es. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les discours horrifi\u00e9s, de l\u2019autre, les n\u00e9gociations par hommes de paille interpos\u00e9s pour obtenir le meilleur prix. Une le\u00e7on de civisme \u00e0 l\u2019envers pour quiconque aurait gard\u00e9 des illusions sur la morale de ces bourgeois.<\/p>\n<p>A la fin, je me retrouvais avec une flotte d\u2019une quinzaine de gros porteurs et une vingtaine de moyens courriers que j\u2019ai fait g\u00e9rer par une petite \u00e9quipe de sp\u00e9cialistes. Ils n\u2019avaient aucune id\u00e9e de la nationalit\u00e9 de l\u2019actionnaire majoritaire. La Nouvelle Gazette de Zurich gaspillait son encre \u00e0 d\u00e9noncer les complots du capitalisme sauvage en provenance du Pacifique. <\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 90 ans quand deux des Sept Nains du Parti h\u00e9g\u00e9monique sont venus me demander audience. J\u2019ai fait dire par Mars que j\u2019\u00e9tais retir\u00e9 des affaires depuis trop longtemps pour leur \u00eatre du moindre secours. Ils insistaient, c\u2019\u00e9tait urgent, priv\u00e9, grave. J\u2019ai accept\u00e9 de les recevoir dans mon fumoir en y mettant la condescendance que m\u2019avait apprise mon p\u00e8re. Les laisser attendre debout cinq minutes, ne pas s\u2019excuser, puis les saluer chaleureusement: \u00abQue puis-je faire pour vous?\u00bb<\/p>\n<p>Ils avaient besoin que je pr\u00eate ma propri\u00e9t\u00e9 au bord du L\u00e9man pour une rencontre au sommet entre deux grands de ce monde. Ma villa dans les vignes pour Ronille et Gorbille. Je serais d\u00e9dommag\u00e9, une bonne affaire au demeurant. <\/p>\n<p>\u00abMon sous-continent est tomb\u00e9 bien bas, chers amis. Envoyer chez moi une partie du gouvernement pour une affaire qui se traite entre concierges! N\u2019avez-vous pas d\u2019autres sujets de conversation?\u00bb<\/p>\n<p>\u00abEh bien&#8230; c\u2019est que, a dit le plus malin des deux, en s\u2019essuyant le front comme un ouvrier devant une machine \u00e0 vapeur&#8230; nous voudrions, avant les prochaines \u00e9lections, racheter notre Compagnie a\u00e9rienne.\u00bb<\/p>\n<p>Je leur ai fait un long sermon d\u2019o\u00f9 ressortait qu\u2019il \u00e9tait bien tard pour se pr\u00e9occuper de leur image de marque et que les lois du march\u00e9 \u00e9taient au-dessus de celles de notre Seigneur.<\/p>\n<p>\u00abM\u00eame si je le voulais, mes chers, je n\u2019ai que peu de pouvoir contre la toute-puissance de Bleu Si\u00e8cle. J\u2019essaierai d\u2019intervenir pour \u00e9viter les licenciements avant les \u00e9lections. Vous savez que je ne suis jamais mont\u00e9 dans un avion de ma vie. Et elle est longue!\u00bb<\/p>\n<p>Ils ont hoch\u00e9 la t\u00eate comme des ouvriers d\u00e9pass\u00e9s par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de turbines \u00e0 vapeur et m\u2019ont propos\u00e9 de passer un coup de fil \u00e0 Zurich au gazettier chef pour qu\u2019il rassure les \u00e9lecteurs.<\/p>\n<p>Je les ai cong\u00e9di\u00e9s. Mars a fait pour moi ce qu\u2019il fallait. Il comprend le moindre geste du vieillard.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;<br \/>\nExtrait de la fin du chapitre 12, intitul\u00e9<br \/>\n\u00abMa compagnie d\u2019aviation\u00bb, dans \u00abBleu Si\u00e8cle\u00bb (p 178-181), \u00e9ditions du Seuil, septembre 1996, Daniel de Roulet.<\/p>\n<p>Edition allemande: \u00abBlaues Wunder\u00bb, Limmatverlag, 1999, \u00abMeine Fluggesellschaft\u00bb (Seite 187-190). <\/p>\n<p>\u00a9 Le Seuil<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1996, dans un texte qui sonne aujourd&rsquo;hui \u00e9trangement proph\u00e9tique, l\u2019\u00e9crivain n\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve imaginait la mort de Swissair. \u00abJ\u2019avais un paquet d\u2019actions nominatives&#8230;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2850,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-866","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/866","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2850"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=866"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/866\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=866"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=866"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=866"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}